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Cambert Robert

v. 1628- 1677

 

 

 

Né à Paris vers 1628, mort à Londres en février-mars 1677.

Ses parents Robert Cambert et Marie Moulin, habitent la paroisse Saint-Eustache à Paris.

En 1652, il est organiste à Saint-Honoré de Paris.

Il se marie en 1555 avec Marie Du Moustier, fille de feu Jacques Du Moustier, qui était tailleur d'habits à Pontoise.

En 1657, il met des poèmes de Perrin en musique.

En 1658, il compose La muette ingratte, une élégie à trois voix, dont la musique et le livret sont perdus. À cette occasion il déclare son désir de faire représenter des comédies en musique comme cela se fait en Italie.

En 1659, il donne Pastorale, dans laquelle il utilise les vers de Perirn pour des chansons. L'œuvre est représentée une dizaine de fois, dans la maison de M. de la Haye au village d'Issy (on nommera cette œuvre La Pastorale d'Issy).  La pièce est donnée au château de Vincennes pour la cour. La musique est perdue, mais les documents indiquent que chaque acte était ouvert et clos par une « symphonie » instrumentale.

D'après La muze historique de Jean Loret (Paris 1659), 300 personnes ont assisté chaque soir aux représentations.

Suite à une demande de Mazarin, Cambert et Perrin composent une seconde pastorale, Ariane, ou Le mariage de Bacchus, dont la musique ne nous est pas parvenue. Des répétitions publiques sont données à Paris en 1660-1661, mais la mort de Mazarin en 1661 met brusquement fin à l'expérience.

En 1662, Cambert est nommé maitre de musique de la maison d'Anne d'Autriche (la reine mère).

En 1666, il écrit un trio bouffe pour la pièce de Brécourt, Le jaloux invisible. En juin de la même année, il obtient avec Perrin un privilège du roi pour établir l'Académie d'opéra.

Parmi leurs collaborateurs se trouvent Le Marquis de Sourdéac pour la scénographie, La Grille (Dominique de Normandin, Sieur de La Grille), embauche les chanteurs et les musiciens (il aura en 1675, le privilège pour La Troupe royale des Pygmées, qui créera les premiers opéras de marionnettes). On trouve également Pierre Beauchamp, le maître de ballet, Henri Guichard, pour les bâtiments, le financier, Champeron (Laurens de Bersac de Fondant, Sieur de Champeron).

Le 8 octobre 1670, le marquis de Sourdéac et le financier Champeron louent le Jeu de Paume de la Bouteille, pour une durée de cinq ans, afin d'y installer l'Académie d'opéra. Cette salle était située à la hauteur du 42 de la rue Mazarine à Paris (anciennement 16 rue des fossez de Nesle). Elle prendra plus tard le nom de Théâtre de Guénégaud.

Après des travaux d'agrandissement pour la scène et les machineries, le théâtre est inauguré le 19 mars 1671, avec Pomone, première représentation publique de l'Académie d'Opéra est donnée au Jeu de paume de la Bouteille (texte, Perrin ; musique, Cambert ; scénographie et machineries, Alexandre de Rieux marquis de Sourdéac ; chorégraphie, Pierre Beauchamps et Des Brosses).

On considère cette oeuvre comme le premier opéra français. Le poète Charles Robinet, dans sa Lettre en vers à Monsieur (18 avril 1671 décrit ainsi le spectacle :

      Je l'ai vû cet opéra-là
      Et je pensais n'avoir pas là
      Suffisamment d'yeux et d'oreilles,
      Pour toutes les rares merveilles
      Que l'on y peut ouir et voir,
      Et qu'à peine on peut concevoir.

Des malversations financières commises par Sourdéac, Champeron et Perrin conduisent en juin ce dernier en prison pour dettes.

Cambert collabore alors avec Gabriel Gilbert pour un second opéra, Les peines et les plaisirs de l'amour, qui furent donnés au début de 1672. Mais Lully ayant, grâce à un édit royal, réccupéré le privilège d'une académie d'opéra, le Jeu de Paume de la Bouteille ferme ses portes le 30 mars 1672. Lully installe sa maison d'opéra au Jeu de Paume du Bel-Air. La Bouteille accueillera en juillet 1673, la troupe de Molière.

Cambert gagne l'Angleterre, où il nommé (par l'entremise de l'administration royale), maître de musique de Louise de Keroual.

Au début de 1674, sa pastorale, rebaptisée Ballet et musique pour le divertissement du roy de la Grande-Bretagne, est  jouée à l'occasion des festivités du mariage de James, duc d'York et Marie de Modène.

Il tente sans succès de reproduire une révision anglaise de ses opéras français en collaboration avec Luis Grabu, maître de la King's Musick.

Peu de musique est parvenue. Ballard a commencé l'impression des deux opéras, mais l'évolution des affaires de l'Académie à abrégé le projet. La partition de Pomone s'achève au cours de la scène 5 de l'acte 2, de celle des Peines et des plaisirs, il ne reste que l'ouverture, le prologue et le premier acte.

Bibliographie

  • Anthony James R., French Baroque Music from Beaujoyeulx to Rameau. London 1973.
  • Boislisle Arthur Michel de (1835-1908), Les débuts de l'opéra français. Paris 1875
  • Bashford Christina, Perrin and Cambert's Ariane, ou Le Mariage de Bacchus Re-examined. Dans « Music & Letters » (72) 1991, p. 1-26
  • Danchin Pierre, The Foundation of the Royal Academy of Music in 1674 and Pierre Perrin's Ariane. Dans « Theatre Survey » (25, 1) 1984, p. 53-67
  • Grattan Flood W. H., Quelques précisions nouvelles sur Cambert et Grabu à Londres. Dans «Revue musicale» (9) 1927-1928, p. 351-361
  • Kennedy P. H., The First French Opera. Dans « Recherches sur la musique française classique » (8) 1968, p. 77-88
  • Nuitter Charles (1828-1899) & Thoinan Ernest, Les origines de l'opéra français. Plon, Nourrit et cie, Paris 1886
  • Desarbres Nérée, Deux siècles à l'Opéra (1669-1868). Dentu, Paris 1868
    Pougin Arthur, Les vrais créateurs de l'opéra français. Charavay, Paris, 1881
  • Prunières Henri, Lully and the Académie de musique et de danse. Dans « Musical Quarterly » (11), 1925, p. 528-546
  • Saint-Evremond Charles, de, Les opéra : comédie. Dans les «Oeuvres meslées» (11), Paris 1684 [trad. anglaise, 1728]
  • Tessier André, Robert Cambert à Londres. Dans « Revue musicale » (9) 1927-1928, p. 101-122
  • Isherwood Robert M., Music in the Service of the King : France in the Seventeenth Century. Ithaca (NY) 1973
  • Pitou Spire, The Paris Opéra: an Encyclopedia of Operas, Ballets, Composers, and Performers (I) : Genesis and Glory, 1671–1715. (Westport (Ct.) 1983

Documents

Lettre de Perrin du 30 avril 1659, à son ami l'abbé de la Rovere, nommé archevêque de Turin. Elle a été reproduite dans les œuvres poétiques complètes de Perrin, en 1661, et reprise par Pougin, dans Les vrais créateurs de l'opéra français. Charavay, Paris, 1881, p. 56-68.

Paris, ce 30 avril 169.

Monseigneur, Nous avons fait représenter il y a quelques jours nostre petite Pastoriale en musique. Je vous envoyé cy inclus un exemplaire des vers imprimez, lequel je vous supplie très-humblement d'accepter ; il ne vous fera rien voir de nouveau, puisque vous aviez eu la patience de voir et d'examiner avec moy l'original il y a quelques mois, pendant vostre ambassade en France. Il vous estoit mesme resté une curiosité, à laquelle ie m'estois engagé de satisfaire après sa représentation, de sçavoir le succès d'une entreprise nouvelle et au iugement des plus sensés, si périlleuse : c'est pourquoi ie m'assure que vou l'apprendrez avec plaisir.

Vous sçaurez donc Monseigneur, qu'elle a esté représentée huit ou du fois a la campagne au village d'Issy, dans la belle maison de Monsieur de la Haye : ce que nous avons fait pour éviter la foule du peuple qui nous eut accablez infailliblement, si nous eussions donné ce divertissement au milieu de Paris. Tou nous favorisoit, la saison du printemps et de la naissante verdure, et les beaux jours qu'il fit pendant tout ce temps-là, qui invitoient les personnes de qualité au promenoir de la plaine ; la belle maison et le beau jardin, la salle tout à fait commode pour la représentation et d'une iuste grandeur ; la décoration rustique du théâtre, orné de deux cabinets de verdure et fort éclairé ; la parure, la bonne mine et l ajeunesse de nos acteurs et de nos actrices, dont celles-cy estoient de l'âge depuis quinze jusqu'à vingt et deux ans, et les acteurs depuis vingt jusqu'à trente, tous bien instruits et déterminez comme des comédiens de profession. Vous en connoissez les principaux, les deux illustres sœurs et les deux illustres frères, que l'on peut conter (sic) entre les plus belles voix et les plus sçavantes de l'Europe ; le reste ne les démentoit point. Pour la musique, vous en connoissez aussy l'autheur, et les concerts qu'il vous a fait entendre chez Monsieur l'abbé Charles, nostre amy, ne vous permettent pas de douter de sa capacité Tout cela joint aux charmes de la nouveauté, à la curiosité d'apprendre le succez d'une entreprise iugée impossible, et trouvée ridicule aux pièces italiennes de cette nature représentées sur nostre Théâtre ;  en d'aucuns la passion de voir triompher nostre langue, nostre poësie et nostre musique d'une langue, d'une poësie et d'une musique étrangère ; en d'autres l'esprit critique et de censure et dans la meilleure partie le plaisir singulier et nouveau de voir que quelques particuliers par u pur esprit de divertissement et de galanterie donnoient au public à leurs dépens et exécutoient eux-mesmes la première comédie françoise en musique représentée en France. Toutes ces choses attirèrent à sa représentation une telle foule de personnes de première qualité, princes, ducs et pairs, mareschaux de France,officiers de cours souveraines, que tout le chemin de Paris à Issy estoit couvert de leurs carrosses, Vous iugez bien, Monseigneur, que tout ce monde n'entrait pas dans la sale : mai nous recevions les plus diligents, sur des billets qu'ils prenoient de nous, que nous donnions libéralement à nos amis et aux personnes de condition qui nous en demandoient ; le reste prenoit patience ; et se promenant à pied dans le iardin, ou faisant dans la plaine un (sic) espèce de cours se donnoit au moins le passe-temps du promenoir et des beaux ïours. Il me sied mal, Monseigneur,de vous dire à-la loüange de la pièce, mais il faut pourtant vous le dire, puisque ie me suis engagé de vous en apprendre le succez, que tout le monde en sortait surpris et ravy de merveille et de plaisir et que de tant de testes différentes de capacité d'humeur et d'intérests, pas un seul n'eut ]a force de l'improuver et de s'empescher de la louer en toutes ses parties, l'invention, les vers, la représentation, la musique vocale et les symphonies. Cette réputation donna la curiosité à leur Maiestez de l'entendre : en effet, sur leur demande, elle fut représentée pour la dernière fois à Vincennes, où elles estoient alors, en leur présence, en celle de son Éminence, qui se confessa surprise de son succez et témoigna à Monsieur Cambert estre dans le dessein d'entreprendre avec luy de pareilles pièces. Ce qui m'a invité d'en faire une seconde pour luy donner, en cas que cette pensée lui dure ; son suiet est le mariage de Bacchus avec Ariane, et la pièce s'appelle de leur nom Ariane ou le Mariage de Bacchus, ajustées la paix que nous espérons. La fable, vous la sçavez ; la manière de la traiter est de mon invention, et peut-être assez curieuse, aussy bien que celle de cette Pastorale, dont vous agréerez que ie vous dise le conduite après vous en avoir raconté le succez.

Après avoir veu plusieurs fois tant en France qu'en Italie la représentation des comédies en musique italiennes, lesquelles il a plu aux compositeurs et aux exécuteurs de désigner du nom d'Opre pour ne pas, à ce qu'on m'a dit, passer pour comédiens, après avoir examiné curieusement les raisons pour lesquelles elles déplaisaient à notre nation, ie n'ay pas désespéré comme les autres qu'on n'en pût faire de très-galantes en nostre langue et de fort bien receuës en évitant les deffauts des Italiennes, et y ajoutant toutes les beautez dont est capable cette espèce de représentation, laquelle avec tous les avantages de la comédie récitée, a sur elle celuy d'exprimer les passions d'une manière plus touchante, par les fléchissements, les élévations, et les cheutes de la voix ; celuy de faire redire agréablement les mesmes choses, et les imprimer plus vivement dans l'imagination et dans la mémoire ; celuy de faire dire à plusieurs personnes les mesmes choses et exprimer les mesmes sentimens et mesmes temps ; et représenter par des concerts de voix, des concerts d'esprit, de passions et de pensées, quelquefois mesme en disant les. mesmes choses, en différents accents, exprimer en'mesme temps des sentimens divers et d'autres beautez iusqu'icy peu connues, mais excellentes, et d'un succez admirable.

Et vrayment, Monseigneur, il n'est pas malaysé de concevoir les raisons pour lesquelles ces poèces n'ont pas été portées chez nous, et moins sur nostre théâtre dans le point d'excellence dont elles sont capables, si l'on remarque que cette manière de représentation en Italie mesme est toute nouvelle et inventée par quelques musiciens modernes depuis vingt ou trente ans, contre le sentiment des anciens Grecs, les pères de la poésie et de la musique, et les latins, leurs imitateurs, qui ne croyaient pas que la comédie toute en musique put reüssir, et qui n'admettoient dans le dramatique le vers lyrique et la musique que dans les entr'actes ou dans les entrescènes pour la variation. En effet, à dire vray, ce ne fut. qu un caprice de musiciens habiles hommes en leur art, mais tout a fait ignorans en la poésie, assez mal conceu et mal exécuté premièrement à Venise, puis à rome, Florence et ailleurs : et toutefois la nouveauté de l'entreprise, et la passion extraordinaire et bien souvent aveugle de vostre nation en général pour la musique, en un païs dont vous savez que l'on dit que ogn'un tiene delle quatro M. Del musico del medico, etc., lui donnèrent parmy vous un succès si favorable et une réputation si grande que ces messieurs creurent qu'ils pourraient porter leurs opre avec la mesme approbation sur les théâtres étrangers françois et allemans, et en tirer de grands fruits de gain et de loüanges. La faveur des ministres qui gouvernoient dans l'un et dans l'autre estat flatta leurs sentimens et seconda leurs desseins. L'on m'a mesme dit que Messieurs les Allemans, qui n'ont pas l'estomac si délicat ny la langue si friande, en avoient fait des rosties, et avoient Vivat et Bibat à la dernière qui fut représentée en la solmenité du couronnement de l'empereur. mais il faut n'estre pas du monde pour ne pas sçavoir que nous leur avons crié Au Renard, et que la protection souveraine à peine les a pu garantir dans ce païs libertin  delle fischiate e delle merangole. Les raisons à mon avis en sont toutes manifestes.

Premièrement pour ne pas trouver des poètes musiciens qui entendissent les vers et les compositions lyriques ou propres au chant, les compositeurs de vos comédies se sont servy des poètes ordinaires des pièces de théâtre, faites simplement pour la récitation et les ont mises en musique de bout en bout,

Comme qui voudroit parmy nous mettre en musique la Cinna ou les Horaces de Monsieur Corneille ; et parce qu'ils n'ont pas trouvé leur conte (sic) dans l'expression des intrigues, des raisonnements et ds commandements graves, n'y l'art de faire chanter agréablement à Auguste :

    Prens un siège, Cinna, prens, et qu'il te souvienne
    De tenir ta parole, et ie tiendray la mienne

ils ont inventé pour exprimer ces choses des styles de musique moitié chantans, moitié récitans, qu'ils ont apellez représentatifs, racontatifs, récitatifs, lesquels, outre qu'ils expriment mal par le fléchissement de la voix quoy que rare et pratiqué seulement dans les finales des choses qui veulent estre dites gravement et simplement à i'unisson. Ce sont comme des pleins-chants (sic) et des airs de cloistre que nous appelons des chansons de vielleur ou de ricochet, si ridicules et si ennuyeux qu'il se sont attirez justement la malédiction dont ils ont été chargez.

Pour éviter ce deffaut, j'ay composé ma pastorale toute de pathétique et d'expression d'amour, de joye, de tristesse, de jalousie, de désespoir ; et j'en ay banny tous les raisonnements graves et mesme toute l'intrigue ; ce qui fait que toutes les scènes sont si propres à chanter, qu'il n'en est point dont on ne puisse faire une chanson ou un dialogue, bien qu'il soit de la prudence du musicien de ne leur pas donner entièrement l'air de chanson, et de les accomoder au style du théâtre et de la représentation ; invention nouvelle et véritablement difficile, et réservée aux favoris des muses galantes.

Leur second deffaut est dans leur manière de musique, laquelle, outre qu'elle ne plaist pas à nos oreilles à raison qu'elles n'y sont pas accoustumées, leur est asseurément bien souvent importune pour ses disparates et ses prétendües belles saillies, qui tournent facilement en extravagances, ses détonations affectées et trop souvent répétées, et les licences dont elle est chargée, qui suivant leur tempérament ardent et passionné expriment admirablement bien les passions, et selon le nostre plus froid et moins emporté font une musique de gouttières. En cette Pastorale, outre l'avantage, que j'ay rencontré d'une manière de chanter plus accoutumée parmy nous, et plus approuvée, et dans, le vray plus régulière et plus recherchée, i'ay fait choix de personnes d'élite instruits (sic ) de Iongues années par les maistres de l'art, dont la manière est plus à la mode et la plus fine.

Le troisième deffaut est la longueur insupportable de leurs pièces de quinze cents vers et de dix sept heures de représentation ; le terme ordinaire de la patience françoise dans les spectacles publics les plus beaux et les plus diversifiez estant celuy de deux heures ou environ, particulièrement dans les musiques, lesquelles pour belles qu'elles soient après ce temps-là, étourdissent et lassent au lieu de plaire et de divertir. Nostre Pastorale n'a duré en tout qu'une heure et demie ou cinq gros quarts d'heure, et n'a guères plus de cent cinquante vers. .

Le quatrième est la longueur de leurs récits, lesquels ils font parfois de cinquante ou soixante vers, ne considérand (sic) pas que l'oreille de lasse facilement d'entendre une mesme voix, pour belle qu'elle soit, et que le plus grand secret de la musique, c'est la variété continuelle de la voix, des consonances et des mouvemens. Or, comme vous verrez, mes récits ou mes dialogues ne passent pas dix ou douze vers, horsmis en la dernière scène, qui est de trente-deux, ce que i'ay fait exprès parce que c'est une scène de chœur, pour faire entendre et goûter l'harmonie de toutes les voix iointes ensemble.

Le cinquiesme est qu'il font trop souvent chanter les mesmes voix ou seules ou les unes contre les autres. Or, cette Pastorale est variée de manière que chaque voix ne fait qu'un ou deux petits récits au plus, et ne chante qu'une fois avec la mesme partie ; et cette variation avec le mélange des ritornelles et des symphonies, faisoit un effet si merveilleux que loin de s'ennuyer on croyoit la pièce, qui duroit une heure et demie, n'avoit duré qu'un quart d'heure, ce que tous ceux qui l'oin entendüe pourront témoigner.

Le sixiesme, qui les fera toujours échouër sur nostre théâtre, est le deffaut deffaut inévitable de chanter en une langue étrangère et inconnue à la meilleure partie des spectateurs, qui leur ravit la plus belle partie du plaisir de la comédie, qui est celuy de l'esprit, et qui fait à leur égard ce qui arrive à peu près à ceux qui voyent danser sans entendre les violons : ce qui est si vray que celuy qui compose les vers de celle que S. E. fait représenter m'a confessé qu'il luy avoit souvent conseillé de les faire tourner et chanter en françois, à quoy elle a répondu qu'elle ne faisoit pas ces choses tant pour le public que pour le divertissement de leurs Maiestez et pour le sien, et qu'ils aymaient mieux les vers et la musique italienne, que la françoise.

Le septième est la nature de votre poésie pour l'ordinaire enveloppée et obscure pour ses transpositions dans la phrase, ses licences, ses vieux mots usitez seulement dans les vers, et ses expressions métaphoriques et forcées qui passent parmy vous pour des conceptions admirables, et parmy nous pour de purs galimathias : au lieu que nostre poésie est réduite à présent à une pureté de langage qui en bannit les anciens mots ou de peu d'usage, les transpositions, les licences et les conceptions trop éloignées ou mesme trop ingénieuses quoy qu'elle conserve les beautez de la poésie en la mesure en la rime, aux belles figures, en la belle et naturelle expression des passions, en la douceur et en la majesté des mots et de la phrase poétique, plus ou oins toutefois suivant le génie et la capacité du poète, et cet avantage de netteté et de douceur d'expression sert extrêmement à la comédie en musique, parce que les vers estans facilement entendus des personnes les moins lettrées, particulièrement en des sujets vulgaires, sur une absence, sur un retour, sur un inconstance, sur un irrésolution, sur une victoire amoureuse, et l'esprit n'estant point appliqué trop fortement, on gouste plus parfaitement et sans distraction le plaisir de l'oreille.

Le huictiesme deffaut, qui réussit au mesme désavantage et fait que l'on n'entend ny les paroles ny la musique, est qu'ils ont toujours choisy pour leurs représentations des lieux trop vastes, dans lesquels les voix les plus éclatantes ne peuvent estre entendües qu"à demy des personnes les plus avantageusement postées, au lisu que dans nostre sale d'Issy, qui ne pouvoit contenir avec le théâtre que trois à quatre cens personnes, on ne perdoit pas une parole, et quoy que l'on distribuast à chaque représentation les vers imprimez pour le soulagement des spectateurs, aucun ne fut obligé de recourir à son livre, et l'on entendoit tout, aussi distinctement,comme l'on ferait, dans une comédie récitée

Le.neufiesme, c'est l'usage des chastrez, l'horreur des dames et la risée des hommes, à qui l'on a fait représenter tantost l'Amour, tantost. une dame, et exprimer des passions amoureuses, ce qui choque tout a fait la vray–semblance et la bienseancé et toutes les règles du dramatique. Sur ce point ie n'ay rien à vous dire, Monseigneur, pusique vous connoissez la bonne mine et lka gentillesse de nos acteurs et de nos actrices qui pourroient asseurément prattiquer admirablement bien ce qu'ils représentent, et changer la feinte en vérité.

Ce que j'ay ajousté du mien, est que j'ay composé la pièce de vers lyriques et non pas alexandrins, parce que les vers courts et remplis de césures et de rimes sont plus propres au chant et plus commodes à la voix qui reprend son haleine plus souvnet et plus aisément. I'ajouste à cela qu'estans plus variez, ils s'accommodent mieux aux variations continuelles que demande la belle musique, ce qui comme vous scavez a esté observé devant moy et prattiqué par les Grecs, et par les Latins. Ce qui m'est pareillement singulier en cette comédie, c'est une. manière, particulière de traitter les paroles de musique françoise, dans laquelle il y a des observations et des délicatesses iusqu'icy peu connuës et qui demandent un art et un génie tout particulier. Quoy qu'il en soit, i'ay l'avantage d'avoir ouvert et applany le chemin, d'avoir découvert et défriché cette terre neuve et fourny à ma nation un modèle de la comédie françoise en musique, premièrement dans le genre pastoral ; mon Ariane leur en fera voir un dans le comique ; et dans le tragique, la Mort d'Adonis, à la compositrion de lauquelle ie me divertis depuis quelques iours, leur fera connoistre que Ion y peut réussir dans tous les genres du dramatique.

Mais, Monseigneur, que-direz-vous de mon effronterie d'oser vous blâmer les ouvrages de vostre nation, et d'improuver ceux de vos grans musiciens qui traittent nostre musique françoise d'ignorante et de ridicule : tout autre Italien que vous en seroit scandalisé, piqué, offencé, et mettroit la main sur le poignard, et moy ie sçay bien que Monseigneur l'abbé de la Rovera que je connois d'un esprit désabusé, solide, franc et cosmopolitain ne fera qu'en rire ; bien plus ie m'asseure qu'il me sçaura bon gré de cette honneste liberté, d'autant plus qu'il sçait bien qu'en cela ie n'ay d'autre esprit que celuy d'une loüable émulation, et que d'ailleurs i'ayme d'amour la langue, la païs et la nation, comme le iugeront ceux qui verront à la teste de ma version de l'Æneide deux grands cardinaux italiens qui m'honnorent de leur protection et de leur bien–veillance, et ceux qui sçauront l'attachement particulier que j'avois pour vous pendant les années de vostre ambassade.

Pour vous, Monseigneur, vous vsou imaginerez, s'il vous plaist, que cette lettrre est une de ces conversations d'aprèsdinées entières que nous passions si souvent teste à teste dans votre cabinet terminées par le promenoir du Cous ou de la Plaine, desquelles il m'est resté un si doux et si cher souvenir. Ie vous en supplie très–humblement, et de croire que ie conserve toujours depuis vostre retrsite les mesmes sentiments pour vous d'estime, de confiance et d'amitié respectueuse, et quye je suis de tout cœur,
Monseigneur,
Vostre très-humble et très-obeïssant serviteur.

Perrin

 

Jean-Marc Warszawski
2002
Révision 25 mai 2010

 

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Références / musicologie.org 2014

Mardi 16 Août, 2016 15:41