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Béla Bartók
par
Zoltán Kodály
1921
La renaissance de l'esprit hongrois après sa longue
décadence date de 1772, l'année de la première apparition d'une école
littéraire dite « française ». Celle-ci prépara le terrain aux deux
grandes générations qui créèrent la culture intellectuelle hongroise
contemporaine.
La première de ces générations, celle de 1790, où je
compte tous ceux qui naquirent entre 1780 et 1800, atteignit son apogée en
littérature avec le poète Mihly Vórósmarty, en politique avec le comte
Istvàn Széchenyi, « le plus grand Hongrois ».
La seconde, celle de 1820, peut-être plus grande
encore, compléta, avec les poètes Petófi et Arany et le romancier Jékai,
l'oeuvre immense ébauchée par la précédente. En politique, ce fut l'époque
de Lajos Kossuth. Malheureusement, l'évolution fut interrompue par la
catastrophe de 1848-1849. Et la génération suivante eut trop à faire pour
combler les lacunes d'un progrès si rapide et si inégal. Celle de 1850
représente le reflux naturel après un flux abondant et magnifique. Après
deux semblables éruptions un moment de repos était inévitable. En
littérature, les grands poètes étaient suivis de l'épigonisme, le
nationalisme affaibli cédait à un courant cosmopolite.
La musique suivait à pas lents le progrès général.
Dénuée de toute tradition, la première époque ne produisit guère de
musiciens remarquables. Seule, la musique populaire, propagée et déformée
par les Tziganes, commençait à acquérir une certaine réputation, toujours
grandissante, et à fournir à l'Europe une « matière première ». C'est là
l'origine de cette musique « à la hongroise », qui forme une petite
bibliothèque, composée par des musiciens de toutes les nations, allant de
Haydn à Glazounov.
Les premiers grands musiciens nongrois n'apparaissent
qu'à l'époque suivante. Liszt, Erkel, Mosonyi et nombre d'autres sont nés
entre 1800 et 1830. Leur idéal commun était la création d'un art national.
Ce premier effort ne restait pas sans résultats importants. Pourtant, le
progrès fut interrompu à l'époque suivante par la singulière division de
la vie musicale, division correspondant à celle de la vie politique et
littéraire après 1849. D'une part, le désir était vif d'élever la culture
musicale hongroise au niveau européen; on décida la création d'une école
supérieure de musique (1875) et la construction d'un théâtre particulier
d'Opéra (1884). Mais le succès de ces initiatives était impossible sans
l'appui de nombreux musiciens étrangers. Ceux-ci constituèrent une petite
colonie: sans contact avec la vie nationale, ils ne connaissaient même pas
la langue du pays. Ces musiciens rendirent cependant des services
inappréciables en introduisant la solidité du métier, métier presque
exclusivement allemand, mais base d'une évolution future. L'immigration
des musiciens était favorisée par le courant cosmopolite.
D'autre part, le culte des traditions spécialement
hongroises était resté aux mains des Tziganes et des compositeurs plus ou
moins dilettantes, incapables de noter correctement leurs mélodies.
Cependant leurs chansons, d'une originalité séduisante, retentissaient à
travers toute la Hongrie.
L'opposition des deux groupes et le culte exagéré du
public pour les Tziganes aboutirent à un déplorable résultat: une grande
partie de la société hongroise, surtout en province, demeura étrangère à
la musique sérieuse, qui ne trouvait de public que dans quelques villes
importantes.
Le clan des musiciens cultivés raillait les
dilettantes, détestait les Tziganes et, surtout depuis les progrès du
wagnérisme, allait jusqu'à nier la possibilité d'un art musical hongrois,
bien que Wagner lui-même, dans une lettre publique fameuse, en entrevît la
possibilité et en encourageât les pionniers.
Mais personne ne réussit à unir ces deux éléments
contradictoires, et la génération des musiciens, parue vers 1900, trouvait
d'un côté des compositeurs d'un métier solide, mais inféodés aux écoles
étrangères, et de l'autre côté, une nouvelle et abondante floraison de la
chanson dite populaire, mais sans aucun rapport avec lavieille tradition
mélodique du peuple. Les sommets de la musique hongroise étaient encore
les opéras d'Erkel, dont le Hunyadi, loué déjà en 1846 par Berlioz, est
resté vivant. L'oeuvre symphonique de Liszt n'était alors appréciée que
par un nombre restreint de connaisseurs.
Vers 1900, un mouvement puissant vint animer la
Hongrie. Le courant nationaliste, étouffé depuis 1849, reprit le dessus.
En politique, on parla de la séparation d'avec l'Autriche. La vieille
Hongrie commençait à ressusciter, grâce au travail assidu de nombreux
savants. Les effets d'une instruction publique plus historique que
scientifique commençaient à se faire sentir. On rééditait, on lisait les
vieux auteurs, on reprenait avec enthousias e des chansons patriotiques du
temps de Rákóczi. Des talents de premier dre se faisaient jour dans tous
les domaines. Il régnait une agitation vreuse, présage d'un grand progrès
ou d'un grave danger.
En 1904, un scandale singulier fit bruit dans les
journaux de Budapest. Pendant une répétition d'orchestre, un trompette
autrichien refusa de jouer la parodie de l'hymne autrichien, que lui
imposait une partition nouvelle. L'hymne
Gott erhalte, composé par Haydn et varié dans son
Quatuor en ut, était haï en Hongrie comme le symbole du joug
autrichien. L'oeuvre nouvelle était le
Kossuth de Bartók, symphonie à programme, ayant pour thème le
dernier effort héroïque de la Hongrie pour son indépendance en 1848.
L'hymne déformé symbolisait la déroute des Autrichiens vaincus. (On sait
que seule l'intervention de la Russie avait décidé la lutte en faveur des
Autrichiens.) L'auteur, toujours vêtu de son costume hongrois, déjà connu
comme pianiste brillant, devint célèbre du jour au lendemain. L'oeuvre,
trop originale pour plaire d'emblée, s'imposa cependant aux connaisseurs.
Elle posait le problème si discuté de la musique nationale (qui inquiétait
aussi la France) et en annonçait la solution prochaine.
Né en 1881, à Nagyszentmildós, Béla Bartôk vécut dans
de petites bourgades provinciales avant de venir s'établir en 1893 dans la
ville très musicale de Pozsony. Là, il subit l'influence d'un autre grand
musicien hongrois, Ernö Dohnânyi, lequel, à la même époque, y formait son
propre talent. Bartók composait, sans instruction systématique, depuis sa
neuvième année, parvenant à écrire de la musique de chambre dans le style
classique, et surtout dans le style de Brahms, qui venait alors
fréquemment en Hongrie pour y faire représenter ses nouvelles oeuvres.
Élève du Conservatoire de Budapest de 1899 à 1903, Bartók fit de rapides
progrès comme pianiste et, pendant deux années entières, il abandonna la
composition: il paraissait se destiner à une remarquable carrière de
virtuose. Cependant, le fleuve souterrain, endigué par les études du
Conservatoire, et peut-être aussi par les impressions écrasantes produites
par les oeuvres de Wagner et de Liszt, n'attendaitqu'une impulsion pour
jaillir de nouveau. Ce fut la première audition du
Zarathoustra qui en décida. Saisi par la nouveauté de cette
technique, électrisé par la lecture des partitions de Richard Strauss, il
étonna les musiciens de Vienne par son interprétation au piano de la
Vie du Héros. Une période de production féconde allait suivre: une
sonate pour piano et violon, Kossuth (1903), un quintette à cordes avec
piano, une rhapsodie pour piano et orchestre (1904), la
Ire Suite pour grand orchestre, et nombre de pièces pour piano.
Cette première période, avec ses oeuvres inégales, mais débordantes de vie
et rayonnantes de soleil, marque un progrès considérable dans l'évolution
de la musique hongroise. Il est claire que l'art d'Erkel, bien
qu'utilisant toutes les possibilités de la langue mélodique hongroise de
son époque, était dominé par l'élément italien, tandis que Liszt
amalgamait les éléments hongrois avec le style néo-allemand. Chez
Bartók se révélait une invention mélodique et rythmique entraînante,
et quoique l'orchestre étalât toutes les ressources de Strauss,
l'harmonie, avec son goût pour l'imprévu, des solutions surprenantes,
décelait l'influence de Liszt: on sentait dans ses oeuvres des éléments
plus hongrois que dans tout ce qui avait été écrit jusque-là. Une
prédilection pour les grandes formes, une habileté dans l'amplification –
remarquable déjà dans les essais de jeunesse –, un goût marqué pour la
richesse des couleurs et des ornements caractérisaient cette musique « à
beaucoup de notes », pas assez concentrée, non sans longueurs, mais
fraîche, jeune, joyeuse. On retrouvait dans les adagios de Bartôk la
noblesse austère de certains airs attribués à l'époque de Râkôczi, dans
ses allegros toute la fougue des danses hongroises si fameuses, le tout
revêtu du charme de la nouveauté . . .
Mais tandis que le public s'habituait à goûter ces
oeuvres (Bartók était d'ailleurs peu joué en Hongrie depuis le Kossuth
qu'on exécuta à Manchester sous Richter; la première audition de la Ire
Suite eut même lieu à Vienne), l'auteur en était toujours moins satisfait.
Il commença à sentir les bornes de ce style mélodique, élargi par lui
d'une manière inconnue jusque-là, mais trop pénétré des influences de la
musique européenne du XIXe siècle.
Certaines chansons rares, témoins d'une tradition
mélodique plus ancienne, attirent alors sa curiosité. Il voyage, il
observe le chant des paysans, il note des airs encore jamais notés, et,
durant des années, rassemble un faisceau de mélodies inconnues ou peu
familières. Ces découvertes, confirmées par les recherches d'autres
collaborateurs, montraient clairement qu'une vieille tradition, vierge de
toute influence européenne et abandonnée jadis par les esprits cultivés,
s'était conservée parmi les paysans hongrois. De ces vieux airs émanait
une originalité puissante qui ne manqua pas d'exercer une influence
heureuse sur la musique hongroise de l'époque, sur celle de Bart6k en
premier lieu.
Déjà la
Ière Suite et les
Deux portraits annoncent un changement de manière.
Les Bagatelles (op. 6) offrent un nouveau style tout fait que le
Ier Quatuor porte jusqu'à la hauteur et à la pureté de la musique
de chambre beethovenienne.
Les Deux images (op. I0) parent ce style, pour la première fois,
des couleurs de l'orchestre. Enfin l'opéra le
Château de Barbe-Bleue montre l'aptitude spéciale de ce style au
genre dramatique.
Ce nouveau style suscita une opposition très vive; on
lui objecta le manque de mélodie, la surabondance des dissonances, le
manque de construction, le désordre, l'incohérence, qui le rendent «
incompréhensible »; enfin, on se prit à nier son caractère hongrois.
Ces griefs ne reviennent-ils pas à l'apparition de tout
art nouveau? s nous font penser à ce que le vieux Griepenkerl, dit dans
son édition de Bach. « La prétendue impossibilité de comprendre les
oeuvres de J. S. Bach tient-elle seulement aux oeuvres mêmes ? N'est-elle
pas plutôt l'effet d'une étroitesse d'esprit, d'un parti pris et d'un
manque de compréhension de la part des auditeurs ? »
«Mélodie ! cri de guerre des dilettantes » (Schumann),
avec lequel toute nouvelle mélodie était combattue. A coup sûr, on ne
retrouvait plus dans les oeuvres de Bartók les banalités « hongroises
» bien connues, ni la mélodie italo-germanique, exclusivement admise comme
mélodie depuis des siècles. Et pourtant, si nous tâchons d'exprimer
l'essentiel du nouveau style de Bartók en peu de mots, il faut bien
dire que c'est une renaissance de la mélodie et du rythme !
La lutte du « principe vertical » et du « principe
horizontal », commencée au XVIe siècle, avait fini par la victoire de
l'harmonie, devenue au XIXe siècle si dominante en musique que la mélodie
et le rythme commençaient à s'appauvrir. Le fameux mot souvent cité de
Saint-Saëns laissait prévoir ce développement, et l'on a vu des
tentatives, issues des points les plus différents, parvenir à des
résultats analogues. Ce que Saint-Saëns a cherché en Extrême-Orient et
dans les modes ecclésiastiques, ce que Debussy a trouvé dans les chansons
russes, Bartók le découvrit dans la vieille chanson hongroise. Fille
du système pentatonique, elle offrait la plus féconde antithèse à la
mélodie harmoniquement prédéterminée, au chromatisme fané. Au lieu des
formules-type vieillies, elle donnait en exemple de nouveaux contours plus
frais, plus vigoureux, ces rythmes d'un parler plus libre et plus
expressif.
Encouragé par des exemples, Bart6k se forma une langue
mélodique d'une gradation infiniment variée qui va du rythme perçant des
Burlesques jusqu'à des inflexions d'une extrême sensibilité. Peut-être ces
mélodies ne suivent-elles pas toujours la voie qu'escomptent nos oreilles,
esclaves du passé. Mais, si nous n'avons pas perdu toute réceptivité, nous
finissons par reconnaître le « melos » spécial de ces airs, très
différents de la coupe classique, et pourtant soumis à des lois plus
durables que les exigences d'un style variable d'un siècle à l'autre.
Bartók ne «travaille» pas les mélodies populaires comme des thèmes,
mais, pénétré de leur esprit, il en forme, comme d'une matière amorphe, sa
musique à lui. Sans préoccupation théorique, il se laisse guider par un
instinct sûr. On a essayé en vain de faire dériver de ses oeuvres
certaines gammes exotiques ou factices. Même les formules pentatoniques,
d'ailleurs de plus en plus fréquentes en musique depuis la fin du siècle,
ont paru dans sa musique longtemps avant d'être reconnues de lui comme
telles.
Revenons aux dissonances. Bartók qui a vécu tout
le développement moderne de l'harmonie depuis Tristan, tient de Bach son
fond harmonique, et a pris Reger pour quelqu'un qui semble professer que
Bach, même après Wagner, avait encore quelque chose à nous dire.
Inévitablement, le changement du style mélodique ne devait pas rester sans
influence sur l'harmonie. Certaines affinités nouvelles de sons, établies
dans le « successif », se font valoir aussi dans le « simultané ». Nous
acceptons comme définitives certaines harmonies qui paraissaient naguère
incompréhensibles sans résolution.
Mais la plupart de ces dissonances « exécrées » sont
d'origine mélodique. Les heurts, les âpretés sont causés par les
combinaisons de deux ou plusieurs mélodies. On a dit du style de Bach: «
Chez lui, il n'y a pas seulement des notes, mais des mélodies entières de
passage: et non seulement la suspension d'une note ou d'un accord isolé
mais celle de toute une progression mélodique de notes. »
Voilà le secret des dissonances de Bartók
Depuis Bach, nous avons perdu l'habitude de suivre deux
parties également importantes; la subordination a remplacé la
coordination. Notre attention est fixée sur le vertical, nous cherchons
l'accord parfait le plus proche du groupe de sons que nous entendons à la
fois. Ce n'est pas ainsi qu'il faut écouter une musique essentiellement
mélodique. Si nous parvenons à embrasser d'un coup d'oeil de plus grands
espaces, à entendre horizontalement, aussitôt l'agacement des dissonances
disparaît. Certaines dissonances, soudainement attaquées, font l'effet de
batteries chargées qui se divisent en mélodies, se précipitent
vigoureusement vers leur but. Le heurt de deux mélodies souligne tel
accent mélodique et, en en redoublant l'énergie motrice, fait mieux valoir
l'une ou les deux à la fois. C'est là ce qui donne au style de
Bartók ce caractère serré, cette logique irrésistible, cette
expression de nécessité absolue.
Mais on se tromperait en le croyant polyphoniste
exclusif. Il n'a pas de « système ». A côté de pages compliquées, on
en trouve d'une extrême simplicité, toujours selon l'idée à exprimer. On
le voit même simplifier son style en partie à l'exemple de l'école
française qu'il commence à connaître depuis 1907. Quelquefois, il se passe
entièrement d'harmonie. On découvre souvent des unissons à partir de la
IXe Bagatelle jusqu'au plus merveilleux passage du
1er Quatuor (le scherzo) qui, malgré l'absence d'harmonie et
d'orchestre, rayonne de couleurs.
Il est inutile de prendre au sérieux l'objection du
désordre, du décousu. On rencontre certaines profusions démesurées, à la
Schubert, dans les oeuvres de la première période, mais où trouver, depuis
Beethoven, la construction ferme et concise du 1er Quatuor? L'unité des
mouvements, maintenue au cours du XIXe siècle par des procédés de plus en
plus extérieurs, y est établie à la manière des maîtres anciens : par
l'homogénéité de la matière musicale, avec quelque chose de plus, que
j'appellerai « l'unité psychologique ». Le 1er Quatuor est la
représentation d'un drame intime, une sorte de « Retour à la vie »
d'un être arrivé au bord du néant. Une musique à programme, mais qui n'a
pas besoin de programme, tant elle s'explique d'elle-même.
Le dernier argument des adversaires de Bartók, suivant
lequel cette musique ne serait pas hongroise, nous rappelle une lettre de
Liszt, datée de 1860, où il est question de certains patriotes « pour
lesquels la Rákóczi Marsch est à peu près ce qu'était le Coran pour Omar
et qui brûleraient volontiers . . . toute la musique germanique en vertu
de ce bel argument: ou bien cela se trouve dans la Rákóczi-Marsch ou bien
cela ne vaut rien ». Ces patriotes, dont le Coran s'est d'ailleurs un peu
élargi depuis 1860, existent encore et disent: « Ou bien cela me rappelle
les cent une chansons populaires que je connais, ou bien cela n'est pas
hongrois! »
Or, les oeuvres de la première période rappellent
encore certaines chansons connues. Celles du nouveau style se fondent
d'abord sur des chansons moins connues, voire inconnues2, puis présentent
une telle sublimation que l'au-diteur ne reconnaît plus en elles des
fragments de chanson. Au lieu d'un magyarisme purement matériel, elles
révèlent un autre magyarisme qui est d'un ordre plus élevé. Cette musique
est hongroise en ce qu'elle est déterminée par le pays, l'éducation, les
idées et les courants spirituels de la Hongrie. C'est la musique d'un
homme qui a vécu toute la vie, souffert toutes les souffrances de la
nation. Et s'il a reconnu dans les vieilles chansons une langue maternelle
longtemps oubliée, c'est parce qu'elles reflètent encore la santé robuste,
la noblesse fière et humaine, la force et la grandeur de l'ancienne
Hongrie.
Les Deux images présentent une écriture orchestrale
complètement changée et d'une maîtrise supérieure. A l'orchestration un
peu inégale et surchargée des premières oeuvres se sont substitués un
sentiment des timbres, une économie artistique, qui ne le cèdent en rien à
l'école française. C'est alors que Bart6k se consacra à l'oeuvre qui forme
le sommet de cette période et qui marque une nouvelle époque dans notre
musique. Cet opéra en un acte, le Château de Barbe-Bleue, est pour nous ce
qu'est Pelléas pour la France. Si l'on a pu dire que, malgré le glorieux
passé du théâtre lyrique français, une déclamation musicale conforme à la
langue n'existait pas avant Debussy, combien cela n'est-il pas plus vrai
de notre art lyrique? Depuis les premiers opéras écrits en hongrois
(1822), le nombre des oeuvres originales a toujours été restreint et le
répertoire est demeuré encombré d'oeuvres étrangères dont les traductions
détestables étaient un perpétuel défi à notre langue. Les auteurs d'opéras
originaux n'arrivaient pas à se libérer de ce « dialecte d'opéra ». Le
grand mérite de Bar-ta consiste justement dans le fait qu'en observant
dans les parties récitatives la musique naturelle de la langue, et, dans
les parties plus stylisées, les indications du chant populaire, il a frayé
une nouvelle voie.
Mais, en même temps, il a créé dans le
Château de Barbe-Bleue une oeuvre d'une puissance suggestive,
irrésistible de la première mesure jusqu'à la dernière, la plus expressive
qu'il ait jamais écrite. Les sept portes, ouvertes l'une après l'autre,
fournissent l'occasion d'autant d'images musicales, non pas extérieurement
descriptives, mais toutes du sentiment le plus intime. Seuls d'impénitents
« cérébraux » peuvent continuer à se demander « si c'est un opéra ou non
». Qu'importe! Nommez-la une « symphonie à tableaux » ou un « drame
accompagné d'une symphonie », ce qui est sûr, c'est que les séparer est
impossible et qu'il y a là un chef-d'oeuvre, un geyser musical_ de
soixante minutes, d'un tragique comprimé, qui ne laisse qu'un désir: celui
de le réentendre.
Ce fut une révélation. On découvrait l'homme au
sentiment profond et ardent en qui jusque-là on n'avait vu que le maître
spirituel du grotesque. La nouvelle génération, ravagée par la guerre, si
tourmentée et agitée, mais d'une si ferme et si bonne volonté, y reconnut
son âme. Ce n'était pas un succès qui fait de l'argent: c'était un
enrichissement moral. Peu à peu, les dernières objections allèrent
s'affaiblissant: Bartók était « arrivé ».
... Mais le succès ne s'imposa que plus tard. En
attendant, un jury de concours refusait l'oeuvre qui, stigmatisée comme
inexécutable, ne parvint à la scène qu'en 1918. Les sept années
intermédiaires furent les plus dures. L'opposition tournait à la
persécution. On parlait d'un « grand talent égaré, perdu dans une impasse
», de « tendances maladives », bref, on entendait toutes les bourdes que
peuvent inventer le philistin déconcerté et le routinier sournois. On en
vint à regarder Bartôk comme un fou. La critique, qui occupe (ou abuse)
dans nos quotidiens une place plus large qu'en France, se faisait l'écho
de ces opinions qu'elle variait à l'infini et agrémentait de méchants bons
mots du plus mauvais goût.
Rien de plus naturel qu'une société de musique, fondée
sous les auspices de Bartôk dans le dessein de cultiver la musique moderne
et la musique ancienne inconnue, échouât après un ou deux concerts, où
Bartôk avait mis ses rares qualités de pianiste au service de la nouvelle
musique française, parfaitement ignorée jusqu'alors. Après de telles
déceptions, il se retira complètement de la vie publique et se consacra
entièrement à ses travaux de folklore musical. Depuis quelque temps, il
avait commencé à s'intéresser à la musique des autres peuples vivant sur
le sol de la Hongrie, et recueillait des milliers de chansons slovaques et
roumaines, toutes inédites, sauf un petit recueil roumain publié par
l'Académie de Bucarest, sans compter quelques cahiers d'arrangements pour
piano, faciles et très intéressants, accumulant ainsi un matériel
inappréciable pour les études comparées de folklore. Sa curiosité
s'étendit peu à peu à la musique populaire de tous les peuples. En 1913,
il rapporta d'un voyage en Algérie des chansons arabes des environs de
Biskra. En 1914, il se rendit à Paris, cherchant en vain quelqu'un qui
s'intéressât à ce recueil. Avec Jules Écorcheville, on a causé projets de
concerts, mais la guerre survint...
Il ne pouvait revenir que lentement à ses travaux de
composition. L'intendant de l'Opéra, le comte Bânffy, inspiré par le
succès du ballet russe à Budapest, lui avait confié dès 1913 la
composition d'un poème chorégraphique de Béla Balàzs : le
Prince en bois. Bartók ne le termina qu'en 1916. La première eut
lieu le 12 mai 1917. Parallèlement, il composait les deux séries de Cinq
mélodies, la
Suite pour piano, op. 14 (1916), et le
IIe Quatuor, op. 17 (1915-1917).
Toutes ces oeuvres marquent une manière nouvelle.
L'isolement, le travail incessant ont exercé sur Bartôk l'effet analogue
que la surdité chez Beethoven.
Devenu étranger à la vie extérieure, replié sur
lui-même, il a plongé dans les mystères de l'âme. Il connut des
souffrances qui inspirèrent aux poètes des beautés inouïes, tout en
absorbant leur vie. C'est alors qu'il pare de musique congéniale certains
poèmes d'Ady (1877-1919), le plus grand poète lyrique hongrois depuis
Petófi. C'est alors qu'il dépeint la désolation de son
Prince avec des accents qui ont fait frémir les auditeurs, et ont
fait dire à certains critiques que l'oeuvre était manquée, que la musique
en était trop tragique pour un sujet de conte de fée. C'est enfin à cette
même époque qu'il termine son IIe Quatuor.
L'analyse technique n'est pas le moyen de nous
rapprocher de telles oeuvres ésotériques; il n'est que d'entendre et de
sentir. A quoi bon constater qu'il est devenu plus « Bach » que jamais ? A
quoi bon parler d'une influence de Stravinsky et de Schinberg, qui, si
elle existe, ne touche que la forme extérieure, car il n'a connu du
premier que le
Rossignol et le
Sacre du Printemps en réduction pour piano, et du second presque
rien ? A quoi bon commenter la souplesse et la liberté du rythme et
l'expression mélodique ? « Wenn Ihr's nicht fühlt, Ihr werdet's nicht
erjagen » – dit Goethe.
La première du
Prince n'a pas été sans influence sur la situation de Bartôk dans
le monde musical. Grâce à l'incomparable réalisation de l'oeuvre, due au
travail assidu du chef d'orchestre Egisto Tango, la critique, sans se
départir de ses réserves, change de ton; elle n'ose plus attaquer. Elle a
admis le génie de Bartôk dans ses « danses grotesques », surtout dans
celle de la poupée en bois, mais elle n'a pas su rendre justice aux scènes
expressives qu'elle trouve froides. Puis la direction de l'Opéra eut le
courage de monter le Barbe-Bleue auquel le public réserva un accu il si
chaleureux que la critique, mise cette fois en déroute, prit peu à u le
caractère d'un choeur de louanges.
A partir de 1918, des difficultés continuelles
entravèrent le travail de Bartôk. Après les
Études (op. 18) qu'on peut nommer, comme Liszt son « op. I,
d'exécution transcendentale » et qui terminent une longue série d'oeuvres
pour piano, digne d'une analyse spéciale, il achève en 1919 les esquisses
d'une pantomime de Menyhért Lengyel,
le Mandarin merveilleux, oeuvre qui, tout en marquant le point
culminant de son dernier style, ouvre déjà de nouvelles perspectives,
surtout en certaines scènes d'une vie tumultueuse. Depuis lors, la
situation intérieure du pays explique suffisamment son silence.
Cette oeuvre artistique, dont nous avons tâché de
retracer les plus importantes étapes, représente tout autre chose qu'une
combinaison d'éléments nationaux ou qu'un modernisme d'intérêt passager.
Sur une solide base nationale, Bartók a élevé un édifice où toutes les
grandes écoles ont collaboré. Rempli de la musique du sol natal, il fut
d'abord l'élève des grands Allemands. Il n'a pris à cette école que ce qui
fait ses avantages, et, laissant de côté la lourdeur et le pédantisme, il
en a trouvé le contrepoids dans l'esprit latin. Placé par sa race et par
sa culture entre les deux pôles du Nord germanique et du Midi latin, il
affirme par son oeuvre un progrès si considérable de la musique entière
que le monde musical ne peut plus l'ignorer.
On insiste trop sur ses trouvailles de style, sur ses
innovations techniques. Bartók en a autant que quiconque. L'essentiel,
c'est qu'il les anime d'une vie chaude et ardente: il dispose de toutes
les nuances de la vie, du frisson tragique jusqu'au simple jeu, il ne lui
manque que le sentimentalisme, la mollesse caressante, tout ce qui « berce
». D'âme classique au fond, mais né en plein romantisme, il a été entraîné
dans le mouvement de révolte contre la vieille routine qui caractérisa
l'Europe musicale de 1900, dernière vague de la tempête soulevée par
Berlioz, Liszt et Wagner. Mais nous le voyons se détacher du groupe des
chercheurs éternels, et parvenir à un style toujours plus clair et
plastique, où une sincérité impressionniste est contrôlée par une volonté
de fer. En s'assimilant les avantages de toutes les grandes écoles, il est
parvenu à une universalité devenue rare depuis les grands maîtres
viennois, heureux produit d'un équilibre merveilleux entre les cultures
des races germanique et latine. La musique des maîtres viennois décèle
aussi cet équilibre parfait d'éléments qui, après eux, se sont développés,
mais presque toujours aux dépens les uns des autres. Nous en sommes encore
à l'époque du timbre, mais divers symptômes montrent que le temps du
rétablissement de l'équilibre approche, et la musique de Bartók en
est un.
SZABOLCSI BENCE (éditeur),
Bartók sa vie, son œuvre.
Corvina, Budapest 1956, p. 58-68)

Bartók et son gramophone
Béla Bartók
POURQUOI ET COMMENT RECUEILLE-T-ON
LA MUSIQUE POPULAIRE ?
(LÉGISLATION DU FOLKLORE MUSICAL)
La mélodie populaire n'existe
réellement qu'au moment où on la chante ou joue, et ne vit que par la
volonté de son interprète, et de la manière voulue par lui. Création et
interprétation se confondent ici . . . dans une mesure que la pratique
musicale fondée sur l'écrit ou l'imprimé ignore absolument ... (Breloiu:
Esquisse d'une méthode de folklore musical)
Il y a environ un siècle et demi, lorsque s'éveilla par
toute l'Europe l'intérêt pour l'art folklorique et qu'on se mit à
recueillir les chansons populaires, les collectionneurs n'étaient guère
guidés que par des considérations d'ordre esthétique. S'ils ont pris la
plume, c'est pour réunir des textes littéraires et des mélodies aussi
rares et aussi belles que possible au point de vue artistique. Ils se sont
efforcés, il est vrai, de découvrir, quand c'était possible, la forme «
originale », inaltérée des chants populaires, toutefois, quand jls n'y
parvenaient pas, ils se contentaient de reconstituer, à l'aide de
plusieurs variantes, la version qu'ils estimaient la plus exacte. Ensuite,
ils faisaient imprimer le recueil ainsi retouché et « rectifié », pour
l'offrir à l'admiration du public et à l'édification des artistes.
Édifiés, les poètes et les compositeurs le furent en effet: ils
entreprirent d'imiter, avec plus ou moins de bonheur, les paroles des
chansons populaires et les mélodies anciennes; ils dotèrent ces mélodies
d'accompagnements instrumentaux ou vocaux, le public les accueillant plus
favorablement ainsi « habillées » que dans leur nudité primitive; ils
écrivirent des fantaisies, rhapsodies et autres compositions sur des
motifs populaires, etc. C'est à cette fin pratique que les efforts de
l'époque tendaient exclusivement.
Peu à peu, cependant, les chercheurs remarquèrent au
cours de leurs travaux certains phénomènes particuliers. Ils s'aperçurent
ainsi que les variantes mélodiques présentent, dans leurs divergences, une
certaine régularité: dès lors, il était peut-être erroné de qualifier, à
la légère, de formes défectueuses ou corrompues telle ou telle de ces
variantes, et de soutenir l'authenticité de telle autre. En comparant le
trésor musical de peuples de langues différentes, on fut surpris de
rencontrer des mélodies ou des textes poétiques communs, des ressemblances
de style mélodique; ou, tout au contraire, on constata que certaines
mélodies ou certains styles mélodiques se confinent dans un territoire
strictement délimité. Les chercheurs observèrent avec étonnement que
certains modes d'exécution, qu'il s'agisse d'intonation, de timbre ou de
rythme, sont des éléments très caractéristiques de la musique populaire
d'une nation ou d'une contrée: les sons susceptibles de notation ne sont
donc pas seuls importants, mais d'autres particularités, qui donnent à la
mélodie son caractère intégral, comptent tout autant. De plus, petit à
petit, les collectionneurs se rendirent compte que les légères
modifications qui apparaissent d'un couplet à l'autre, surtout pour
enjoliver certains sons, ne viennent pas du fait que le chanteur soit peu
sûr de son affaire et ne sache pas bien la mélodie. Au contraire, cette
variabilité est précisément l'un des attributs les plus significatifs et
les plus typiques de la mélodie populaire; semblable à un être vivant,
elle se modifie sans cesse; et c'est pourquoi on ne peut jamais dire d'un
chant quelconque qu'il soit exactement tel qu'on l'a noté à tel endroit,
mais seulement qu'il ait été tel au moment précis de la notation, ceci,
bien entendu, à condition qu'on l'ait noté correctement. (Remarquons en
passant que cette sorte d'interprétation s'apparente à celle des grands
artistes: ici et là, même absence d'uniformité apprise, même diversité en
perpétuelle transformation.) Enfin, les chercheurs commencèrent à réaliser
à quel point la musique populaire est le contraire d'un art personnel, à
quel point, de par son essence même, toutes ses manifestations sont
collectives. A ce propos, ils furent frappés de constater que cette musi-
que fait partie intégrante de tout acte tant soit peu important de la vie
rurale, et que, par conséquent, à l'origine, ses divers genres
n'existaient probablement que liés à l'un ou à l'autre de ces actes
collectifs.
Toutes ces découvertes finirent par transformer
complètement les buts et les procédés de la collecte des chansons
populaires. Le travail de dilettante de jadis fit place à une recherche
scientifique possédant ses méthodes propres. Quelle qu'ait été leur bonne
volonté, les premiers folkloristes ne pouvaient obtenir de résultat
satisfaisant au point de vue scientifique. Il leur manquait en effet un
instrument essentiel: le phonographe. Les collectionneurs actuels
travaillent équipés d'une quantité d'appareils de mesure et
d'enregistrement: ils peuvent ainsi donner la reproduction la plus fidèle
possible, l'« instantané » de chaque mélodie.
Mais un équipement matériel parfait est insuffisant,
s'il ne s'accompagne d'un équipement intellectuel tout aussi complet. En
effet, le folkloriste idéal devrait posséder une érudition véritablement
encyclopédique. Des connaissances philologiques et phonétiques lui sont
nécessaires afin de saisir et de consigner les nuances les plus subtiles
de la prononciation dialectale; il doit être chorégraphe pour pouvoir
définir avec précision les rapports de la musique et de la danse; seules
des connaissances folkloriques générales lui permettront d'éclairer dans
leurs moindres détails les liens qui unissent la musique aux coutumes;
sans préparation sociologique, il sera incapable d'établir l'influence
exercée sur la musique par les perturbations de la vie collective du
village; à défaut de notions historiques, notamment en ce qui concerne
l'établissement des diverses peuplades, toute conclusion finale lui sera
interdite; s'il veut entreprendre des comparaisons entre la musique de
plusieurs peuples, il lui faudra apprendre leurs langues; enfin et avant
tout, il doit être un musicien à l'oreille fine et un bon observateur.
Autant que je sache, la recherche folklorique n'a point
encore produit jusqu'à cette heure de folkloriste réunissant tant de
qualités diverses, tant de savoir et d'expérience, et j'estime très
improbable qu'à l'avenir, un tel esprit universel fasse son apparition
parmi les chercheurs. Il est donc impossible que l'oeuvre d'un seul homme
satisfasse entièrement aux exigences actuelles de la science en cette
matière.
Peut-être obtiendrait-on un résultat proche de la
perfection par la division du travail, en associant par exemple deux
spécialistes : un linguiste et un musicologue. Mais pour maintes raisons,
matérielles et autres, ces conditions sont difficiles à remplir.
Une fois que l'exploration d'une région formant un tout
défini, conduite selon les méthodes les plus modernes, nous aura permis
d'en connaître plus ou moins bien la musique populaire, un nouveau
problème surgira. Il s'agira de confronter les répertoires des divers
territoires explorés, de dégager les éléments qui leur sont communs et
ceux qui appartiennent en propre à chacun d'eux: le folklore musical
descriptif cédera la place au folklore musical comparé.
Cette étude comparative, de même que la linguistique
comparée, met souvent au jour des faits surprenants. Je n'en veux citer
que deux exemples.
En 1912, j'ai découvert chez les Roumains de Maramures
un certain type mélodique de coloris oriental, abondamment orné et en
quelque sorte improvisé. En 1913, dans un village saharien de l'Algérie
centrale, j'ai rencontré un style analogue, et bien que la ressemblance
m'eût frappé dès l'abord, je n'osai voir là qu'une coïncidence fortuite.
Comment supposer qu'entre deux phénomènes constatés à plus de deux mille
kilomètres de distance, une relation de cause à effet fût possible? Plus
tard seulement, au fur et à mesure que progressaient mes études, il
m'apparut que le type mélodique en question se retrouvait également en
Ukraine, en Irak, en Perse et dans l'ancienne Roumanie. Désormais, il
était clair que l'hypothèse d'une concordance fortuite devait être
écartée: d'origine indiscutablement perso-arabe, ce type avait pénétré
jusqu'au centre de l'Ukraine, en suivant un itinéraire encore mal connu
(nous ignorons en effet si pareille mélodie existe ou a existé chez les
Turcs osmanlis ou chez les Bulgares).
Mon deuxième exemple présente, pour nous Hongrois, un
intérêt plus considérable encore. Nous savons depuis environ vingt-cinq
ans que les caractéristiques principales des mélodies hongroises les plus
archaïques sont un certain système pentatonique et une certaine structure
dite « descendante ». Bien que le système pentatonique de la musique
chinoise, tel qu'on le connaissait en ce temps-là, ne s'accordât pas tout
à fait avec le nôtre, et que sa structure mélodique en différât
absolument, nous soupçonnions néanmoins qu'il y avait dans notre
pentatonisme des traces de quelque culture asiatique. Et voici qu'un
nombre considérable de chants des Tchérémisses (Maris) de la Volga,
révélés depuis peu, viennent confirmer nos anciennes conjectures : nous y
retrouvons notre propre système pentatonique, la structure descendante, et
jusqu'à des variantes de mélodies hongroises.
Comment expliquer ces analogies ? Grâce à quel concours
de circonstances une culture musicale identique a-t-elle pu se maintenir,
des siècles durant, chez des peuples séparés les uns des autres par des
milliers de kilomètres ?
Ces problèmes nous conduisent au chapitre le plus
captivant de l'étude des chansons populaires que l'on pourrait appeler le
« folklore musical pragmatique ».
Le plus captivant, mais le plus affligeant aussi. Que
nous faut-il, en effet, pour démêler filiations et interdépendances ? Des
données, des données et encore des données. Or, que voyons-nous dans la
réalité ? Que rares sont les pays où l'exploration scientifique se
poursuit méthodiquement; que les publications de musique populaire ne
voient le jour qu'au prix des plus grandes difficultés; que de vastes
espaces, comme par exemple la Grèce, la Turquie, l'Asie centrale tout
entière sont, autant dire, inconnus sous ce rapport. En vérité, voilà bien
un domaine où l'action stimulante d'une « coopération » intellectuelle
serait réellement une nécessité impérieuse ! Combien de questions
attendent encore une réponse dans le domaine du folklore musical ! On
pourrait et on devrait démontrer les rapports culturels ancestraux de
peuples aujourd'hui éloignés les uns des autres; on pourrait définir les
modalités des contacts entre peuples voisins, les affinités ou les
oppositions de leurs mentalités.
La solution de tels problèmes représente la fin
dernière de la connaissance du folklore musical. Si notre jeune discipline
se met consciencieusement au service d'une telle cause, dont l'intérêt
pratique est évident, elle sera digne de prendre place aux côtés de ses
aînées. En même temps, elle continuerait à rendre le service qui était, à
l'origine, son seul mérite: procurer un plaisir artistique à tous ceux qui
ont conservé le goût de la beauté des fleurs des champs. Peut-être n'ai-je
pas besoin d'ajouter qu'elle y parviendra mieux par des communications
précises, répondant aux exigences scientifiques, que par des recueils où
la musique populaire est « corrigée » et élaguée selon les « règles de
l'art ».
Il n'a été question jusqu'ici que des buts de la
collecte des mélodies populaires. Dans ce qui suit, je voudrais dire
quelques mots des méthodes.
Notre première tâche sera de nous préparer au travail
par un examen sommaire des matériaux déjà recueillis. Cela nous permettra
de constater les lacunes éventuelles des recherches antérieures et
d'organiser nos investigations en conséquence. Si, par exemple, nous nous
apercevons que les publications existantes ne contiennent que très peu ou
pas du tout de spécimens d'un type particulier, nous rechercherons avec
d'autant plus de persévérance ces spécimens-là. Si nous voyons que
certaines contrées n'ont pas encore été explorées, c'est celles-là que
nous visiterons de préférence. Le raisonnement contraire nous conduira là
où la moisson de nos prédécesseurs aura été très abondante, à conclure que
l'on est encore en droit de beaucoup attendre d'un terrain si riche et
apparemment non encore épuisé, et nous ne manquerons pas de nous y rendre.
Il n'est point, d'autre part, qu'une connaissance quelque peu approfondie
des acquisitions de nos devanciers nous rendra familiers les groupes de
variantes les plus importants, et nous donnera le moyen de rechercher
méthodiquement, à notre tour, celles de ces variantes qui pourraient
encore subsister sur le territoire de notre enquête
Il va de soi que l'équipement intellectuel dont je
parlais tout à l'heure doit être aussi complet que possible.
Quant au choix du lieu de la prospection, il sera guidé
par l'histoire, l'ethnographie et d'autres facteurs encore. Les villages,
où l'influence étrangère et celle des villes s'est fait le moins sentir,
susciteront les plus grands espoirs. Une région minière, par exemple,
n'est pas un milieu favorable, parce que les déplacements démographiques y
sont trop importants. Les campagnards faisant du colportage, sans cesse en
allées et venues, ne sont pas non plus des sujets très indiqués. Les
meilleurs lieux de prospection seront les villages les plus anciens, où la
vie s'est écoulée et s'écoule toujours selon les lois non écrites de la
tradition paysanne. C'est pourquoi, en général, on ne peut réunir une
documentation vraiment parfaite dans les hameaux et les fermes des grands
domaines ruraux hongrois, dont les habitants se recrutent aux quatre coins
du pays et où manquent, par conséquent, les barrières qui abritent et
isolent la vie villageoise.
Je tiens à insister tout particulièrement sur la
nécessité d'enregistrer, autant que faire se peut, sur place, au village
même. Il n'est pas très indiqué de recourir à des campagnards dépaysés,
tels que domestiques placés dans les villes, colporteurs ou prisonniers de
guerre. Les individus qui ont abandonné leur foyer peuvent perdre le
contact avec la communauté musicale de leur lieu de naissance, au point de
changer jusqu'à leur mode d'exécution. A supposer même que celle-ci soit
demeurée inaltérée et que nous puissions recueillir auprès de tels
informateurs de bonnes mélodies correctement exécutées, un élément très
important fera encore défaut, à savoir la réaction réciproque entre le
chanteur et ses compagnons de village. Il manquera aussi cette atmosphère
vivante qui ne règne que lorsqu'un paysan se produit devant un grand
nombre de ses semblables, qui interviennent en l'écoutant, soit pour le
corriger, soit pour lui rafraîchir la mémoire: les paroles de l'un en
rappellent d'autres à l'assistance, voire des chansons entières, parfois
d'un grand intérêt. Sans compter que c'est là l'occasion idéale d'observer
la vie réelle de la musique, le rôle du chant dans son milieu.
Bien entendu, il ne faudrait pas donner à ces remarques
une valeur trop absolue. Elles ne signifient pas qu'il nous soit à tout
jamais interdit de recueillir des mélodies dans les fermes de nos grands
domaines, ni de la bouche de gens émigrés dans les villes, mais simplement
qu'il ne faut pas laisser échapper le meilleur pour le moins bon, et qu'il
importe de considérer d'un oeil plus critique et avec une méfiance plus
marquée ce qui ne nous vient pas d'une source irréprochable.
Il y a toutefois une chose que l'on doit rigoureusement
s'interdire, c'est de prendre pour informateurs, où et à quelque moment
que ce soit, des gens de la société cultivée. Pareille mise en garde
semble superflue à notre époque, où tous ceux qui s'occupent de musique
populaire en connaissent, tout au moins en gros, la nature. Elle le
semblerait du moins, si . . . s'il n'était arrivé récemment qu'un
folkloriste de la vieille école, lui-même auteur de collections, ait cru
utile d'attirer, le plus sérieusement du monde, l'attention du comité
ethnographique de l'Académie hongroise sur une personne de la société
cultivée de province, « véritable mine de chansons », selon lui.
La recherche folklorique ne peut plus se passer
aujourd'hui du phonographe ou du gramophone. Au point de vue scientifique,
la seule matière authentique est celle qui a été enregistrée par des
moyens mécaniques.
Quelle que soit l'habileté de celui qui écrit sous la
dictée, il ne peut noter avec une précision parfaite certaines menues
finesses (bribes de sons fugitives, glissandi, rapports subtils de
valeurs) dans leurs plus infimes détails. Il ne le peut, tout d'abord,
pour la simple raison que ces bagatelles, qui semblent à première vue des
impondérables, varient d'une exécution à l'autre. Aussi souvent que nous
fassions répéter une mélodie, ces menus éléments ornementaux — sinon les «
sons mélodiques essentiels » — revêtiront un aspect différent. Dans
l'hypothèse la plus favorable, nous n'obtiendrons donc qu'une notation
approximativement exacte et de qualité moyenne, mais qui, tout compte
fait, présente la mélodie ainsi fixée sous une forme qui n'a jamais existé
dans la réalité. En outre, à supposer même qu'un musicien d'une habileté
prodigieuse réussisse, du premier coup, à noter les mélodies avec les
nuances les plus délicates du débit, un élément capital lui aura forcément
échappé, parce que nous ne possédons pas de signes pour le rendre: c'est
l'intonation, le timbre du chant populaire. Tout au plus pourrait-on
l'expliquer par des périphrases compliquées, mais semblable explication
serait d'un médiocre intérêt: elle ne permettrait à personne de se
représenter vraiment le timbre. Voilà pourquoi l'emploi du phonographe est
si important.
Le phonographe présente, d'autre part, l'avantage —
moins primordial, il est vrai — de ménager à la fois le chanteur,
l'instrumentiste et le collectionneur. En effet, au lieu de faire répéter
une chanson à dix ou vingt reprises, il suffit de la faire chanter une
seule fois devant l'appareil ou de faire jouer deux ou trois fois une
mélodie instrumentale, d'où une économie de temps appréciable. De plus, au
moment de la transcription sur portée, nous pouvons diminuer la vitesse de
rotation de l'appareil (il est conseillé de réduirela vitesse de moitié
par rapport à celle de l'enregistrement, ce qui entraîne naturellement une
transposition à l'octave inférieure). On parvient ainsi à déchiffrer les
ornements compliqués ou à peine perceptibles, ainsi que toutes les
subtilités rythmiques, avec une précision impossible à atteindre même en
faisant répéter plusieurs fois l'exécutant. Un dernier avantage enfin: le
phonographe représente le plus sûr moyen de parvenir au but suprême qui
est d'exclure au maximum tout élément subjectif, aussi bien dans la
collecte que dans l'étude de la chanson populaire. Évidemment, le
phonographe n'est qu'un instrument qui aide le collectionneur, mais ne le
remplace pas. A proprement parler, une notation parfaite ne sera réalisée
que le jour où on pourra la confier tout entière à la mécanique (ce qui,
sans doute, n'arrivera jamais). Aussi longtemps que l'homme s'en mêlera,
des points de vue subjectifs subsisteront forcément dans la transcription,
le classement, etc. L'homme ne saurait en effet se transformer en
machine.
Les mesures préliminaires une fois prises, nous pouvons
nous acheminer vers le lieu de l'investigation. L'époque du voyage n'est
pas indifférente; le mieux sera de choisir une saison où les paysans ont
des loisirs, à moins que nous ne nous proposions l'étude d'un genre
musical lié à une coutume précise: la date de cette coutume serait alors,
bien entendu, obligatoire.
Une question se pose ensuite: qu'allons-nous recueillir
? En principe, tout ce qui répond à la notion de « musique populaire »,
c'est-à-dire toutes les mélodies dont nous sommes en droit de supposer que
les paysans du lieu en ont fait usage pendant un certain temps, sans
pression extérieure. Par conséquent, nous négligerons les mélodies connues
d'un seul individu, si nous avons la preuve ou le soupçon qu'il les a
importées d'ailleurs, notamment de la ville. Naturellement, nous ne nous
attarderons pas davantage aux chansons apprises à l'école ou grâce à la
radio, puisqu'elles ont été introduites dans le milieu paysan par une
intervention étrangère. Tout le reste devrait — du moins en principe —
être recueilli en tout lieu, si, dans la pratique, l'argent, le temps et
les spécialistes ne faisaient défaut. Le plus souvent, d'ailleurs, cela
n'est même pas nécessaire. Ainsi, il y a actuellement en Hongrie des
centaines de chansons répandues dans tous les villages (telles que
J'aimerais labourer, Il faudrait aller à Debrecen, Il est rond, ce
petit pain, etc.). Comme elles se chantent partout de la même façon,
il serait parfaitement inutile de perdre son temps à les enregistrer
plusieurs fois. Les notations existantes ont prouvé que sur tout le
territoire peuplé par des Hongrois, elles sont connues, dans l'ensemble,
sous la même forme: à quoi bon dès lors vouloir confirmer par de nouvelles
preuves une constatation qui paraît fondée, et gaspiller un temps
précieux, plus utile à l'acquisition de données nouvelles et plus
essentielles! Toutefois, si par hasard devait surgir quelque part une
variante contenant une tournure curieuse ou encore inconnue, il faudrait
la considérer, cela va de soi, comme une référence à retenir.
Il résulte de ces premières indications que notre
besogne doit débuter par un certain triage. Une deuxième sélection nous
conduira à donner notre préférence aux témoignages les plus
caractéristiques d'un état archaïque, connu ou conjecturé, de l'art
musical, tant en ce qui concerne les mélodies que leur mode d'exécution.
Cette sélection-là pose au folkloriste des problèmes sensiblement plus
ardus, surtout dans les pays de langue hongroise. C'est que, tout d'abord,
nous avons déjà laissé loin derrière nous, hélas! l'état archaïque en
question, dont le trait saillant est que chacun des genres de la musique
populaire y exerce une fonction déterminée, conformément aux lois de la
tradition rurale. Autrefois, lorsqu'on jouait ou chantait dans nos
campagnes, ce n'était pas parce qu'il en prenait fantaisie aux paysans,
mais parce que la coutume, c'est-à-dire la tradition, maîtresse absolue de
la vie rurale, le commandait impérieusement.
Voilà qui semble contraire à ce qu'on s'accorde, en
général, à penser de ces manifestations purement instinctives. Mais la
contradiction n'est qu'apparente: c'est instinctivement que les paysans se
plient aux prescriptions de la tradition, et comme poussés par une
nécessité inexorable. Ainsi, il fallait absolument que la Noël
s'accompagnât du
regölée, coutume populaire d'origine païenne, mais qui, après saint
Étienne (premier roi de Hongrie, 1001-1038), se christianise de plus en
plus, pour se confondre enfin avec les cérémonies paysannes de la Nativité
et les chants de Bethléem; il fallait que les noces fussent célébrées avec
certains rites précis; il fallait qu'aux moissons, on chantât des chants
de moisson. De toute évidence, cela paraissait aussi naturel et aussi
inévitable que n'importe quel acte de la vie quotidienne. Par contre, on
eût sans doute considéré comme impossible ou déplacé de chanter, par pure
fantaisie, des noëls, des chants de mariage ou de moisson à toute autre
occasion que la Noël, le mariage ou la moisson. Chez nous, lorsque, au
début de ce siècle, on entreprit la collecte scientifique des mélodies
populaires, il était déjà trop tard pour étudier ces conditions
primitives: le règne absolu des rites campagnards s'était probablement
effacé depuis longtemps dans la plupart des provinces hongroises. Il y a
vingt-cinq ou trente ans, nous ne découvrions déjà que très rarement des
spécimens de ces sortes de mélodies rattachées à quelque cérémonial, et
les plus nombreux se trouvaient dans les villages séculaires perdus le
long des frontières linguistiques. Il y avait encore, par exemple,
quelques chants de regs en Transdanubie. Dans la grande plaine centrale,
l'Alfiild, il n'en reste pas la moindre trace, alors que dans tout village
slovaque subsistent toujours d'innombrables chants nuptiaux, correspondant
chacun à une phase distincte des noces ou de leurs préparatifs, des chants
pour la Saint-Jean, des chants de moisson, des chants de fenaison, des
chants de Pâques, des berceuses. Quant à nous Hongrois, pour ce qui est,
par exemple, de berceuses, nous ne pouvons conclure à leur existence
probable, dans le passé, que sur la foi d'un unique vocable, qui leur est
spécialement affecté et qui nous a été conservé dans le premier vers d'une
ballade: « Beli fiam, nem apàdtól lettél » (Dodo, mon fils, tu n'es pas de
ton père)
1.
Qu'est-ce u est-ce qui survit alors des temps anciens ?
Tout d'abord certaines de ces mélodies que j'ai définies autrefois comme «
non liées à une occasion », bien qu'il semble de plus en plus probable que
même celles-là se rattachaient à quelque circonstance particulière,
veillée de fileuses,
kaláka2, ou telle autre que nous ne pouvons plus
connaître. Se sont conservés également des fragments plus ou moins anciens
de nos airs à danser ou à jouer. Enfin, il nous reste naturellement les
mélodies dites récentes.
Il en résulte que nos folkloristes ne peuvent
aujourd'hui porter leur attention que sur les genres que je viens
d'énumérer.
On se heurte là à un sérieux obstacle. Les chansons
plus récentes représentent en effet près de 90% de l'ensemble des
matériaux accessibles, et nous en possédons déjà des milliers de notations
et d'enregistrements.
Nous les connaissons plus que suffisamment, et c'est
donc les 10% restant qu'il faudrait avant tout rechercher. Mais les
mélodies qui constituent ce reste sont précisément celles qu'on obtient le
plus difficilement, car il n'y a plus que les vieilles gens pour en savoir
quelques bribes. On a, pour commencer, beaucoup de mal à leur faire
comprendre ce qu'on attend d'eux, et plus d'une fois, lorsqu'on leur
demande des airs anciens, il arrive qu'ils se mettent à ressortir des
banalités rebattues, connues depuis belle lurette. Aussi bien, puisque
telles chansons « récentes » étaient déjà à la mode du temps de leur
enfance, comment s'étonner qu'elles leur paraissent anciennes ? Pour
sortir de l'impasse, le mieux est de leur fredonner un air vraiment ancien
et de leur indiquer ainsi ce qu'on attend d'eux. De cette manière, nous
arriverons peut-être à acquérir, à l'occasion, quelque variante précieuse,
sinon davantage, car il y a peu ou point d'espoir de découvrir encore des
mélodies totalement ignorées ou des types absolument nouveaux. Par contre,
la collection constituée jusqu'ici referme un nombre assez considérable de
mélodies « uniques », c'est-à-dire représentées par un seul échantillon,
ou deux ou trois variantes au plus. Il serait très important et très utile
d'en posséder d'autres versions.
Non moins utile serait la découverte, en nombre aussi
grand que possible, de variantes populaires de vieilles chansons «
artistiques ». Nous connaissons de très nombreuses variantes, très
dissemblables les unes des autres, de la chanson hongroise
Au-delà du Danube, au-delà de la Tisza, qui dérive indiscutablement
d'un modèle savant, composé il y a plusieurs siècles, et dont le texte
nous est communiqué par Thaly, dans le deuxième volume de ses Chants
héroïques, pp. 208-310, de même que par János Erdélyi, dans le premier
volume des
Chants et légendes populaires (p. 266, 306). Qui sait, si de
nouvelles trouvailles ne permettraient pas de saisir la transition,
malheureusement inconnue jusqu'ici, de l'original savant à ses doubles
populaires. Et, d'une manière générale, c'est du texte de semblables
créations artistiques que les collectionneurs d'aujourd'hui devraient
partir pour rechercher ce qu'il en reste dans les villages, et les formes
qu'elles y ont prises.
Peut-être pourrait-on aussi réunir encore une quantité
plus ou moins grande de spécimens intéressants des chants nuptiaux dits
pcirositd ou kidanol d, qui n'appartiennent pas, à vrai dire, au fonds le
plus ancien, mais n'en ont pas moins une valeur incontestable à plus d'un
point de vue. Autant que faire se peut, on s'abstiendra d'enregistrer ceux
qui se chantent sur des mélodies « récentes ».
Quant à la manière de gagner la confiance des
chanteurs, surtout des vieux, il est malaisé de donner des conseils
circonstanciés et précis. Une chose, en tout cas, est certaine, et je
pense que tout collectionneur de quelque expérience en conviendra: rien ne
s'obtient par voie d'autorité. Seuls peuvent s'imaginer le contraire les
gens de condition supérieure, vivant à la campagne. On est parfois
contraint, à l'égard des paysans, à tant de ménagements qu'il faut même
renoncer à travailler « en public »: lorsqu'on se trouve en présence d'un
sujet par trop timide, mieux vaut rester en tête à tête avec lui.
Au début, le phonographe aida puissamment à stimuler
les bonnes dispositions, surtout parce qu'on pouvait lui faire
immédiatement répéter ce qu'il enregistrait, à la très grande joie de
l'assistance. Pouvoir dire son nom à l'appareil (« moi, un tel, j'ai
chanté dans la machine, tel jour, à tel endroit »), ou ajouter, çà et là,
une plaisanterie à la chanson, exerçait également une vive attraction.
L'annonce de l'arrivée du « forain amusant » (entendez : du folkloriste)
faisait rapidement le tour du village, et, petit à petit, la pièce où l'on
travaillait se remplissait à tel point qu'on avait du mal à y respirer. En
pareil cas, la moisson était d'habitude plus abondante que de coutume, car
chacun se creusait la cervelle pour se rappeler quelque chose qui lui
permît de chanter devant l'appareil et d'entendre ensuite la reproduction
de sa voix.
En général, les femmes en savent plus long et chantent
plus correctement que les hommes, et cela pour plusieurs raisons. Les
hommes se déplacent davantage, et la nature de leur travail ne les porte
pas à chanter autant que leurs compagnes; d'autre part, ils attachent
moins d'importance à ces futilités que sont, à leurs yeux, les chansons;
la fréquentation plus assidue du cabaret ne contribue pas non plus à en
faire les dépositaires d'un fonds considérable d'airs populaires; enfin,
il y avait dans le passé maintes catégories de chants de cérémonie
réservés aux femmes et aux jeunes filles, tels que les répertoires nuptial
et funéraire. C'est pourquoi, lorsque nous nous mettons en quête des
soi-disant « puits de chansons », nous nous adressons de préférence aux
femmes. Les « puits de chansons » masculins nous réservent plus d'une fois
des surprises désagréables, en nous gratifiant d'un bric-à-brac musical
ramassé un peu partout et sans aucun rapport avec le fonds du village.
Lorsque, cédant enfin à nos instances, un de nos sujets
se décide à entonner un air, il commence souvent par tout autre chose que
ce que nous désirerions. De crainte de le décourager, on fera néanmoins
semblant de noter attentivement, quittes à nous dédommager dans la suite.
Semblables petites ruses rendent de temps en temps de grands services.
Mais, quelle que soit notre habileté ou notre astuce, il ne dépend, en fin
de compte, que du hasard seul, comme à la chasse, qu'un butin de prix
tombe dans le cornet de notre phonographe, tant les chansons anciennes de
quelque valeur sont aujourd'hui rares.
Parfois une mélodie est bonne, mais l'interprétation
artificielle qui lui est donnée ne l'est pas. Attendu que notre
préoccupation constante, aussi bien pour le choix des mélodies que pour
leur exécution, doit être la reconstitution du passé, nous éviterons
autant que possible les informateurs qui pratiquent cette manière
dépourvue d'authenticité. Depuis quelques dizaines d'années, la mode s'est
installée chez nous, surtout parmi les hommes adultes et les jeunes gens,
de donner aux chansons une allure gaillarde, cavalière, en les agrémentant
de glissandi et en déformant par des ralentis sentimentaux les rythmes de
danse. J'attribue, quant à moi, cette tendance à l'influence regrettable
des Tziganes et à l'imitation des habitudes musicales des hautes classes
de la société. Du point de vue scientifique, nous avons le devoir de
l'étudier, alors même que sa médiocrité artistique nous saute aux yeux.
Mais comme nous la connaissons par le menu, grâce à quantité
d'enregistrements anciens et récents, nous pouvons nous passer sans
dommage des informateurs qui l'ont adoptée.
Au moment de la notation, il importe de déterminer le
plus exactement possible la vitesse du débit, à l'aide d'un métronome. Si
nous n'usons pas du phonographe, il serait souhaitable de mesurer
éventuellement, au chronographe, la durée des strophes et d'établir la
hauteur précise des sons.
Lorsque l'on fait usage d'un phonographe, le problème
est de savoir comment enregistrer et quoi?
En principe, il faudrait enregistrer tout ce qu'on
recueille. Mais le coût des cylindres nous contraindra, en général, à nous
borner – tout au moins lorsque nous avons pour objet les productions
magyares ou celles d'un type analogue – d'abord aux mélodies comprenant en
plus ou moins grand nombre les sons ornementaux dont j'ai fait mention et
qui varient d'une répétition à l'autre, ensuite à la musique
instrumentale. Les mélodies plus simples, c'est-à-dire plus faciles à
noter de mémoire, ne viennent qu'en deuxième lieu. On en enregistrera
toujours au moins deux strophes, et davantage, si elles sont très ornées
ou offrent quelque particularité remarquable. Lorsque les chansons se
composent d'une seule strophe, il faut enregistrer celle-ci au moins deux
fois.
Avant de commencer l'enregistrement, on vérifiera la
vitesse de rotation de l'appareil: la vitesse la plus indiquée est de 16o
tours à la minute. On enregistrera toujours – de préférence au
commencement ou à la fin du cylindre et pendant au moins six à huit
secondes – le son du diapason normal la, afin de pouvoir régler, plus
tard, la marche d'appareils tournant à une allure différente.
Toutefois, l'emploi du phonographe ne nous dispense pas
de la notation sur place, lorsqu'il s'agit de documents hongrois ou
similaires. Il se peut en effet que, devant le phonographe, le chanteur
déforme quelque détail de manière systématique: lors de la notation
définitive, on se reportera, en pareil cas, à la forme plus fidèle (ou
considérée comme telle), écrite sous la dictée. De plus, seule la notation
sur place, quels que soient ses défauts, peut donner une idée juste du
travail accompli: elle permet, en effet, au collectionneur de reconnaître,
à chaque étape de son expédition, les variantes des pièces déjà
recueillies, et de se rendre compte si ces variantes accusent entre elles
des écarts assez marqués pour valoir la peine d'être enregistrées.
Il est moins indispensable de noter de mémoire la
musique instrumentale, d'abord parce que les instrumentistes sont en
général des professionnels qui, beaucoup plus sûrs de leur exécution, ne
se trompent que très rarement, ensuite parce que les variantes
instrumentales diffèrent presque toujours si fortement l'une de l'autre
que leur enregistrement s'impose. C'est encore sur place qu'on doit
recueillir attentivement toutes les strophes des textes poétiques, en les
notant avec le plus grand soin. Si une mélodie adaptée à des paroles plus
récentes s'écarte systématiquement de la forme originale, ceci en raison
du nombre des syllabes et des vers, on notera minutieusement les
différences, particulièrement s'il s'agit de strophes non enregistrées au
phonographe: raison de plus pour procéder aux notations sur place.
Aussitôt après l'enregistrement et en présence de l'informateur, on
examinera de près le texte des strophes enregistrées, afin d'établir s'il
concorde avec le texte noté sous la dictée. Sans cette vérification, nous
pourrions quelquefois, une fois retournés en ville, être plongés dans la
perplexité, et le phonographe ne suffirait pas à nous éclairer.
Dans ce qui précède, nous n'avons examiné que la
collecte des mélodies considérées comme objets isolés. Notre tâche,
toutefois, ne se limite pas là. En ne nous bornant qu'à réunir et à
classer des chants, nous ressemblerions à un entomologiste qui se
contenterait de faire collection de diverses espèces de scarabées et de
papillons, et de les conserver: il constituerait ainsi un ensemble de
choses inertes, arrachées à la vie, et c'est pourquoi le véritable
naturaliste non seulement rassemble et conserve ces insectes, mais
s'applique également à étudier et à décrire les détails les plus cachés de
leur existence. Il est vrai que la description la plus colorée ne rendra
jamais la vie à un corps mort, mais, du moins, un peu du goût et de
l'odeur de la vie aura pénétré dans le laboratoire. Des raisons du même
ordre commandent au collectionneur de musique populaire d'explorer à fond
tout ce qui permet de pénétrer la réalité musicale vivante.
On commencera par prendre quelques renseignements
biographiques sur chaque sujet: âge, profession, degré d'instruction
scolaire, nombre et but de ses déplacements éventuels hors de son village.
S'il s'agit d'un homme, il ne sera pas inutile de savoir s'il a satisfait
à ses obligations militaires, où et combien de temps il a servi. A
l'occasion, certains détails relatifs à sa situation matérielle auront
aussi leur importance : vit-il dans l'aisance ? est-ce un pauvre hère?
Quelle est, d'autre part, l'opinion de ses semblables sur ses aptitudes
musicales ? Enfin, s'il y a lieu, des indications caractéristiques sur son
tempérament et ses connaissances en matière de musique auront leur
utilité. Suivront quelques données sur les rapports entre le chanteur et
la chanson: quand, où, de qui l'a-t-il apprise? d'autres que lui la
savent-ils ? si oui, qui? quelques-uns seulement, beaucoup de monde, le
village tout entier? Quel est son air préféré? lequel aime-t-il le moins?
pourquoi ? A-t-il à faire, à ce propos, une remarque personnelle ? Pour
finir, il nous faut des précisions sur le rôle de la chanson dans la vie
de la collectivité: quand la chante-t-on d'habitude? se rattache-t-elle à
une coutume ou, éventuellement, à un jeu (dont on donnera la description
exacte) ? Pour les danses, on indiquera le nom et les figures de chacune
d'entre elles, quand et par qui elle est dansée, qui en joue la musique.
Si elle s'accompagne de chant, ce chant incombe-t-il aux danseurs
eux-mêmes, aux spectateurs ou aux deux à la fois ?
Lorsque le jeu d'un instrumentiste en semblera digne,
on le mentionnera. S'il se sert d'un instrument rustique (cornemuse, flûte
pastorale, cithare, etc.), on en rédigera une description détaillée, sans
en omettre les dimensions et en rappelant les termes qui désignent cet
instrument et chacune de ses parties. On accordera d'ailleurs une
attention particulière à la terminologie en général: comment appelle-t-on
la chanson, la mélodie, les paroles, l'exécution vocale, le jeu
instrumental (hongr.
zenélés)? Ces expressions peuvent, en effet, varier selon les
régions.
Les deux citations que je fais suivre, tirées des
travaux de Constantin Bràiloiu, feront apparaître, je l'espère, avec quel
soin minutieux travaillent certains folkloristes étrangers.
Bràiloiu est non seulement le meilleur connaisseur du
folklore roumain, il est considéré aussi comme l'un des plus remarquables
folkloristes d'Europe. Il a consacré une étude de 85 pages à la plainte
funéraire d'un seul village du département de Fâgaras, en faisant suivre
son recueil d'une descriptionextrêmement détaillée des circonstances dans
lesquelles cette coutume est pratiquée là-bas.
1
Pour obtenir ses informations, il a posé aux pleureuses
des questions sur les conditions dans lesquelles elles font entendre leurs
chants et a fait sténographier leurs réponses. Voici un petit échantillon
des résultats obtenus par ce procédé (pp. 9-10 de l'étude)
4 :
« Les lamentations sont à la fois un hommage dû au
défunt et un moyen de soulager la douleur morale. Elles sont voulues par
la tradition, parce que :
Il faut pleurer les morts . . . ne pas le faire serait honteux. On
dirait de vous que vous avez hâte peut-être de les voir mourir.
(Informateur: S. Racu.)
Telle est la coutume chez nous. Ce n'est pas d'aujourd'hui, nos aïeuls
et bisaïeuls en faisaient autant. (Le même.)
Mais, d'autre part, la plainte apaise le chagrin :
Quand on a du chagrin, on chante, et ça passe. (Inf.: R.
Buneriu.)
C'est pourquoi on ne saurait imaginer un enterrement sans lamentations :
On les « lamente » tous. Aucun ne s'en va sans être accompagné de
plaintes. (Inf.: S. Racu.)
Lors d'un deuil, les chants funéraires commencent à
l'instant même du décès, et ne cessent que l'inhumation achevée :
On chante dès qu'il est mort. On chante à la maison et en route pour le
cimetière, sans arrêt . . . et jusqu'à ce que la dernière pelletée de
terre ait été jetée dans la fosse. (Inf.: R. Buneriu.)
Tant que le mort n'a pas quitté sa maison, les plaintes
y sont licites à toute occasion; elles sont obligatoires à certains
moments des cérémonies funèbres :
On se lamente chaque fois que l'envie vous en prend. Chez soi, on se
lamente tant qu'on veut et qu'on peut. (Inf.: S. Racu.)
Cependant :
Lorsqu'on l'habille, lorsqu'on le met en bière, alors on pleure
beaucoup, beaucoup... Lorsque sonnent les cloches aussi, il faut
absolument pleurer ... (etc.).
Les plaintes n'appartiennent qu'aux femmes :
Mais non, voyons. Les hommes ne se lamentent pas. Eux ne font que
pleurer en silence. (Inf.: S. Racu.)
Les femmes, elles, s'y exercent dès l'enfance :
Quand ma mère est morte, je n'avais que neuf ans et je me suis
lamentée, petite comme j'étais. (Inf.: S. Racu.)
Les enfants s'instruisent en écoutant leurs aînées :
J'ai appris ça aux enterrements, des pleureuses . Je me mettais là et
je dressais les oreilles. Et c'est si bien entré dans ma tête que ça n'en
est plus jamais sorti. (Inf.: Z. Dobrota.) »
(Suivent encore diverses réponses à environ trente questions.)
Cette citation montre clairement avec quels détails,
capables de faire pâlir par leur minutie le savant germanique le plus
maniaque, peut être faite la description d'une coutume populaire. Il est
évident qu'en principe, il faudrait procéder ainsi pour toutes les
mélodies de tous les villages, chaque fois qu'elles accompagnent un rite.
Mais, dans la pratique, c'est irréalisable: il y faudrait, en effet, des
centaines de spécialistes travaillant jusqu'à l'épuisement total. Des
milliers d'armoires se rempliraient de dossiers, et ce serait un dédale où
on aurait du mal à se retrouver. Il serait toutefois désirable que fût
choisi, de temps à autre, un village dont on explorerait et étudierait
tout le répertoire musical avec une pareille méthode.
Je reproduis encore, ci-dessous, un questionnaire
rempli, extrait d'un autre travail de Brâiloiu
5 et se rapportant à un air de danse qui, joué sur la
cornemuse, se trouve dans la collection de phonogrammes de la Société des
Compositeurs roumains :
« Numéro du phonogramme: Rc 234.
Lieu et date de l'enregistrement :
Runc, dép. Gorj. 14. IV. 31.
Titre de la pièce enregistrée:
Danse des Poupées, jouée sur la cornemuse. Nom de l'informateur:
Dumitru D. Vulpe.
Lieu d'origine :
Valea Mare, dép. Gorj.
Age:
43 ans.
Profession : —
Degré d'instruction :
Illettré.
Déplacements : 1.
a été aux foins, une fois, dans le département voisin de Hunedoara;
2.
a fait la guerre; 3. a gardé les moutons dans les environs de son
village.
Où, quand, de qui a-t-il appris la mélodie ?
De son père, il y a longtemps, chez lui.
Remarques :
Joue la Danse des Poupées pour ses amis et en société. Croit que la D.
d. P. lui porte chance. Les marionnettes héritées de son père lui ont été
volées; celles qu'il emploie sont faites par lui. Joue parfois la danse,
lorsque l'orchestre local est absent. Une danse lui est payée 3 à 119 lei
(gagne au plus 60 Z. par jour). Possède un lopin de terre. Dit que toutes
les danses ne peuvent pas se jouer sur la cornemuse. Sait jouer de la
flûte et de l'ocarina. Dit que quiconque sait jouer de la flûte, sait
jouer aussi de la cornemuse. A « fait » lui-même sa cornemuse (a monté sur
une nouvelle outre les pièces héritées de son père). L'instrument a été
dessiné. La D. d. P. a été photographiée et décrite (voir fiches
spéciales). – Le père de l'informateur était lui-même joueur de
cornemuse.
Remarquons que ce questionnaire comprend toutes les données
importantes, sauf la description de la cornemuse, qui a été faite
séparément.
6
En dehors de ce qui a été recommandé ci-dessus, les
opérations de contrôle suivantes seront d'un grand intérêt: enregistrer
une même mélodie, chantée par un autre chanteur ou groupe de chanteurs;
renouveler l'enregistrement au bout de quelques jours avec le même
chanteur (ou groupe de chanteurs), afin de constater si le rythme ou la
hauteur de l'intonation ont changé, et dans quelle mesure; enregistrer
cette même mélodie en faisant appel à des chanteurs d'âges différents;
reprendre l'expérience après un temps plus long (par exemple, quinze ou
vingt ans), en se servant des mêmes interprètes et aussi d'interprètes des
générations plus jeunes.
Lorsque, parmi les documents recueillis dans un
village, on trouve des airs en gammes différentes (comme, par exemple,
authente majeur ou mineur, gammes à cadence « phrygienne », à semi-cadence
apparente, à finale sur le troisième degré), on tâchera de faire chanter
ces mélodies dans un ordre fixe, par les mêmes sujets, en leur laissant le
choix de la tonalité (ce qui, d'ailleurs, devrait être la règle générale).
On pourra établir, ce faisant, si nos chanteurs sentent une parenté
quelconque entre ces diverses gammes. Si, par exemple, ils chantent une
mélodie en majeur avec finale do dans la même tonalité qu'une autre dont
le finale serait ré, cela indiquerait qu'ils ont d'instinct reconnu dans
ce ré le deuxième degré de la gamme de l'autre mélodie. De même, s'ils
chantent d'abord une mélodie appartenant à un mode authente en finissant
sur do, puis une mélodie appartenant à un plagal en lui donnant pour
finale sol, cela démontrera qu'ils ont eu l'intuition des rapports
existant entre ces deux modes.
Il est à remarquer que les méthodes de l'enquête
peuvent varier, dans leurs détails secondaires, en raison des
dissemblances plus ou moins considérables qui caractérisent généralement
les chansons de peuples de langues différentes. De même, la conduite à
observer pendant cette enquête à l'égard des paysans de races et de
langues différentes ne peut rester invariable dans tous les cas. Nous ne
pouvons ici nous étendre là-dessus: tout collectionneur expérimenté aura
vite compris, au contact d'une matière ou d'une population nouvelle, dans
quel esprit il lui faut modifier ses procédés.
A ce propos, je voudrais faire part d'une expérience
personnelle curieuse, bien qu'elle ne soit pas strictement « scientifique
», puisqu'elle ne concerne qu'un aspect purement extérieur de la technique
folklorique. Jamais un paysan hongrois ne m'a demandé de l'argent pour
consentir à chanter. Tout au plus faisaient-ils parfois allusion (et seuls
les hommes, jamais les femmes) à un petit verre, histoire de se rafraîchir
la mémoire et de se mettre en forme. En général, j'accédais à ce désir,
bien qu'à contre-coeur, la pratique m'ayant enseigné de me méfier des
vertus magiques de la boisson. Mais cette exigence mise à part, personne
n'a jamais réclamé de rétribution, ni ne semblait en attendre une. Au
contraire, chez d'autres peuples, à de rares exceptions près, il était
pour ainsi dire impossible de faire un pas sans une distribution préalable
d'argent. A peine avait-on entamé l'interrogatoire que déjà se faisaient
entendre des réflexions telles que: « Bien sûr que je ne m'userai pas le
gosier pour rien », ou : « Monsieur tirera assez de profit de cela pour
que nous puissions en avoir un peu, nous aussi », etc. En sorte que, plus
tard, sans même attendre ces aimables sous-entendus, j'allais au-devant
des candidats avec un tarif fixé d'avance: tant par chanson non encore
entendue. Si le marché était conclu, les chansons affluaient aussitôt et
le prix convenu tombait dans la main tendue des chanteurs. J'ai
l'impression que le paysan hongrois est peut-être trop fier pour accepter
une sorte de pourboire pour ce qui lui semble une simple complaisance.
Mais il se peut que je me trompe et que les autres, voyant en moi un
étranger, c'est-à-dire quelqu'un qui n'était pas des leurs, aient
instinctivement voulu m'exploiter.
Pour conclure, je voudrais attirer l'attention des
folkloristes sur la nécessité de photographier – si la prise d'un film est
irréalisable – les informateurs, les scènes de jeu ou de danse, les
instruments et autres accessoires jouant un rôle quelconque dans la vie
musicale du peuple. C'est là un autre moyen de rapprocher notre recueil de
la réalité vivante.
De tout ce qui vient d'être exposé, le lecteur aura
retenu que la besogne ne manque pas aux collectionneurs de chansons
populaires. Ils n'ont parfoisque trop à faire et se trouvent placés devant
le dilemme: ou ne glaner que peu de mélodies, mais accompagnées de toutes
les références requises, et, du même coup, en laisser échapper beaucoup
d'autres; ou en amasser beaucoup, mais en négligeant les commentaires pour
un certain nombre d'entre elles. La solution à choisir dépendra toujours
des circonstances.
L'obstacle qui partout s'oppose à l'organisation
systématique et sur une vaste échelle de la collecte des mélodies
populaires est d'ordre matériel. En premier lieu, il n'y a jamais et nulle
part assez de ressources pour l'achat des phonographes et des cylindres,
sans même parler des enregistrements scientifiques sur disques de
gramophone. Ainsi, par exemple, les folkloristes bulgares, par ailleurs si
laborieux, qui ont réuni jusqu'ici plus de dix mille mélodies et en ont
même publié une bonne partie, n'ont pu faire encore un seul enregistrement
phonographique, parce que démunis des moyens matériels nécessaires.
Je ne suis ni mathématicien, ni économiste, mais je ne
crois pas me tromper en disant que les sommes affectées partout pour une
seule année aux préparatifs militaires suffiraient à peu près à
subventionner la collecte de la musique populaire du monde entier.
1936. En français, 1948
SZABOLCSI BENCE (éditeur),
Bartók sa vie, son œuvre.
Corvina, Budapest 1956, p. 1
64-183
Notes
1 - La référence la plus ancienne se trouve, à ma
connaissance, à la page 57 du volume III de la
Collection de poésie magyare (Budapest, 1882):
Du pied, elle berce son fils; « Beli, fiam, beli, Mónusi Samuka. »
Que ce mot soit un terme technique de berceuse, nous n'en avons aucune
preuve imprimée sauf notre texte de ballade; le Dictionnaire étymologique
hongrois l'a malheureusement, oublié. Des données slovaques pouvant
éclaircir la question n'existent'qu'en manuscrit: dans ma collection,
encore inédite, de mélodies populaires slovaques, les deux vers suivants
figurent dans presque toutes les berceuses du comitat de Zólyom : « Beli
ze mi beli, Moj andelik biely » (Dodo, mon ange blanc). Le mot beli
n'apparaît que dans les berceuses et dans les passages apparentés de
poèmes lyriques, ce qui explique son rôle et son acception.
2 - On appelle
kaláka les travaux exécutés par les voisins, en commun et par
obligeance, pour le compte d'un seul: celui-ci rendra le service en
participant, le cas échéant, à la
kaláka d'un autre.
3 -
Despre bocetul de la Dragus (Note sur la plainte funéraire du
village de Dragus), Bucarest 1932.
4 - Les phrases imprimées en italique ont été prononcées par les
paysannes, celles en romain représentent les réflexions de l'auteur.
5 - Constantin Bràiloiu :
Esquisse d'une méthode de folklore musical, Paris 1932. Tirage à
part de la
Revue de Musicologie, n° 40
6 - Ibid., p. 31.
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