musicologie

25 juin 2020 —— Jean-Marc Warszawski.

Stéphanie-Marie Degand et Violaine Cochard : la musique de Johann Sebastian Bach

degand, Cochard, Bach

Stéphanie-Marie Degand et Violaine Cochard, Johann Sebastian Bach, Complete sonatas for obligato Harpsichord ans violin, Nomad Music 2020 (NMM 071).

Née à Caen, Stéphanie-Marie Degand a suivi les cours de violon et d’harmonie avant d’intégrer le Conservatoire de Paris où elle effectue un cycle de perfectionnement après avoir empoché quatre premiers Prix. Elle y affirme et accède à ce qui est toujours son credo, maîtriser à la fois le violon moderne et le violon ancien, car on doit réfléchir à adapter le jeu et l’instrument  aux pièces que l’on joue. Au moins musique contemporaine et musique ancienne auront-elles contribué à briser l’approche romantique des instruments, qui s’imposait dans ses moindres maniérismes comme universelle. Une pratique lui a réussi dans des concours tel celui de l’ARD de Munich, et dans sa carrière de soliste concertiste, récitaliste et chambriste. En 2001, avec Emmanuelle Haïm, elle a créé le Concert d’Astrée. Elle dirige l’Ensembe La Diane Française qu’elle a créé en 2017. Elle a enseigné au Conservatoire de Caen, elle est professeure au Conservatoire national supérieur de musique de danse de Paris. En une quinzaine d’enregistrements discographiques, elle a joué des œuvres de du Chevalier de Saint-Georges, de Haydn, Mozart, Händel, Schumann, Théodore Dubois, Duphly, Britten, Ysaÿe, Biber, Paganini.

Violaine Cochard est entrée en clavecin au Conservatoire d’Angers et continué au National supérieur de Paris, où elle a noué une complicité indéfectible avec Stéphanie-Marie Degand. Mais c’est au sein de l’ensemble Amarillis, fondé avec les sœurs Ophélie et Héloïse Gaillard, qu’elle se distingue en de nombreux concerts et une vingtaine de disques. Pour son compte, elle a enregistré des œuvres de François Couperin, Johann Sebastian Bach, Jacques Duphly, Wolfgand Amadeus Mozart ? Elle passe les frontières, pour jouer avec le  groupe Tram des Balkans et le pianiste de jazz et compositeur Édouard Ferlet (Johann Sebastian Bach, Plucked / Unplucked, Outhere music). Elle est également une chef de chant recherchée.

Les sonates BWV 1114-1109 est une tentation pour les couples clavier violon. Si l’évolution de notre goût nous porte à rejeter le piano qui sonne « trop gros », mais pas la géniale version Glenn Gould et Jaime Laredo (CBS 1976), voire avec Yehudi Menuhin en 1966, la recherche d’une meilleure adéquation sonore à la partition n’est pas toute nouvelle, puisqu’on peut la retrouver dans une version avec clavecin de David Oistrakh et Hans Pischner (1965), on peut même remonter au couple mythique Wanda Landowska et Yehudi Menuhin dans une version touchante (1944), la première version style romance, la seconde d’une mélancolie très Europe de l’Est.

On a beaucoup trop intellectualisé le personnage Johann Sebastian Bach, on en a même fait un mathématicien, alors que la faiblesse de sa formation scolaire fut pour lui un handicap. Les chantres devaient avoir suivi une formation universitaire et être capables d’enseigner, en plus de la musique, les disciplines scolaires, dont le latin, aux enfants confiés à sa maîtrise. À Leipzig, Bach a bénéficié d’un arrangement, il payait de sa poche un professeur de latin.

Cette intellectualisation n’est pas anodine, pas plus que tout le montage actuel sur la musique ancienne, et les fadaises sur le jeu « historiquement informé ».  Il y a derrière cela le mépris de ce qui n’est pas livresque, de l’expérience sensible humaine au monde, de l’engagement physique, des exécutants, de celles et ceux qui ne sont pas porte-parole, c’est-à-dire porte-parole des livres.

Or, c’est la même humanité intelligente qui porte à bien faire aussi bien qu’à théoriser. Les diplômes ne justifient rien, l’histoire ne justifie rien, par ailleurs, on ne peut la reconstruire. Pour ce qui est de la musique du passé, toute trace sonore a irrémédiablement disparu, avec la sensibilité musicale qui allait avec.

On aime évoquer la « musique galante », adoptée par les fils Bach, qui s’opposerait à ou ferait évoluer la musique austère du père. En réalité la musique de Johann Sebastian Bach a un fond populaire, dans ses chorals, danses, sujets, sens mélodique, allié à un savoir-faire d’une sophistication très au-dessus de la moyenne. Cette opposition d’une grande richesse esthétique est renforcée par des sédimentations modales qui contrastent dans le système tonal. Musique populaire, sophistication aux confins de l’imaginable, archaïsme, modernité, sont matière aux confrontations nécessaires des chefs-d’œuvre. Le style dit galant est un autre monde, celui de la cour aristocratique, où il n’est pas question de s’identifier au peuple et où l’on imagine le passé à l’image de son présent. La musique dite galante est une musique de classe. Ce qui n’enlève rien à ses qualités musicales.

Quand un musicien est devant une partition ancienne ou un instrument ancien, il ne se pose pas la question de l’histoire, mais celle du rendu sonore, de ses envies, de sa curiosité, et de la technique, c’est-à-dire, une expérience musicale, évidemment dans un contexte de pratiques dominantes.

Tout cela, parce que cet enregistrement d’une beauté à tirer les larmes des yeux, nous est apparu d’une telle évidence que nous n’avons rien trouvé à en dire, sinon l'attrait de la radicalité rugueuse du violon, dans ses chorals, cantates, danses, contrepoints, mettant en valeur, clavecin solide et bavard à l’appui, les fruits d’une corne d’abondance dont on ne se lasse pas d’explorer les mystères et pouvoirs sophistiqués, les pourquoi-comment, l'humanité, héritage d’un humble musicien de Thuringe.

Johann Sebastian Bach, sonate BWV 1017, 4. Allegro, plage 16.

 

 Jean-Marc Warszawski
25 juin 2020
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