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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— La musique instrumentale de Beethoven à Schubert.

L'œuvre pour piano d'Anton Reicha (1770-1836)

Introduction ; l'œuvre pour piano ; l'œuvre de chambre ; l'œuvre symphonique

Ne nous faisons aucune illusion : les œuvres pour piano de Reicha n’encombreront jamais les programmes de récital. Le plus intéressant de cette production n’est pas en effet dans les quelques sonates, variationset autres pièces diverses qu’il a écrites, encore qu’on puisse se laisser prendre au goût de l’imprévu qui pimente des pages comme la sonate en mi bémol majeur (opus 43) ou la fantaisie en mi majeur (opus 61), mais bien plutôt dans des recueils qui, de prime abord, s’adressent plus aux professionnels qu’au simple mélomane.

Anton Reicha, Grande Sonate en ut majeur, par Ivan Ilić :

I. Allegro moderato.

III. Finale capriccio, allegro.

Parmi ces recueils où le pédagogue et théoricien livre le fruit de son expérience et de ses recherches, on a plusieurs cahiers d’études, dont les Études ou exercices, opus 30, publiées dès 1800 que Reicha destinait aux « personnes qui veulent avoir un talent distingué » comme à celles qui, « parvenues à ce point, veulent s’y maintenir », mais qui ont surtout le mérite d’avoir été les premières études pianistiques de l’histoire (juste avant les premières de Cramer). S’y ajoutent les Études dans le genre fugué, opus 97 qui, musicalement, méritent une certaine considération.

Anton Reicha, Études ou exercices, opus 30, livre 1, no 10, L'enharmonique, par Henrik Löwenmark.

 

Anton Reicha, Études dans le genre fugué, opus 97, par Ivan Ilić.

no 10b, Allegro moderato.

no 12b, Allegro.

D’un tout autre intérêt, on a un passionnant recueil de fugues : les Trente-six Fugues composées d’après un nouveau système opus 36, que Reicha dédia à Haydn. Un « Art de la fugue » passablement original, voire iconoclaste, à la limite de l’extravagance. « Un pavé dans la mare contrapuntique, et la revendication, par le biais d’une forme archaïque, de la plus singulière modernité », écrit Guy Sacre3 qui, après avoir noté qu’on a là « trente-six façons de s’inventer de nouveaux problèmes, chaque fois plus complexes, plus insolubles », précise : « Qu’on l’entende bien, ce n’est pas ici un ouvrage théorique, mais un recueil de vraie musique, à l’instar des fugues de Bach, - même si, chez Reicha, l’expérimentation est plus systématique que chez le Cantor, et l’invention plus perverse. » On dit que Beethoven ne prisa guère le caractère peu orthodoxe de l’entreprise, et on sait que, de son côté, Berlioz restait de marbre devant de tels « jeux d’esprit musicaux », mais même le profane un peu déluré devrait trouver de grandes satisfactions musicales à l’écoute de ces savants exercices riches en surprises et, souvent, non dénués d’humour. Au détour du chemin, ils retrouveront quelques sujets empruntés à des œuvres très célèbres de Bach, de Haydn, de Mozart ou de Scarlatti. Surtout, ils se laisseront souvent captiver par ces expérimentations qui, pour certaines, font la part belle à la polyrythmie ou à la superposition de rythmes, et pour d’autres, comme celle intitulée « Cercle harmonique », conduisent aux limites de l’atonalité ; le tout dans un cadre assez libre où le musicien semble parfois prendre le plus grand plaisir à combiner les principes de la fugue avec d’autres, rejoignant ainsi l’esprit de la fantaisie.

Anton Reicha, Trente-six Fugues, opus 36 (extraits).

no 5, en sol majeur, alegretto, par Milan Langer, supraphon 1997.

no 9, sur un thème de Domenico Scarlatti, en sol mineur, allegro moderato, par Milan Langer, Supraphon 1997.

no 12, par Ivan Ilić.

no 13, en do majeur, allegro moderato, par Milan Langer, Supraphon 1997.

no 14, sur un thème de thème de Frescobaldi, par Sandro Ivo Bartoli, 2012.

no 22, en la / do majeur, allegretto, par Milan Langer, supraphon 1997.

no 32 par Ivan enregistré le 23 novembre 2015, « La matinale culturelle »; France Musique.

Autre recueil marquant : L’Art de varier, ou cinquante-sept variations pour le pianoforte, opus 57, recueil monumental qui, pour cette raison même (sans parler de son titre intimidant…), ne saurait être présenté au public en audition complète. Pourtant, que de beautés étranges, que d’idées prophétiques dans cet immense cycle de variations sur un même thème tout simple, où Reicha exploite toutes les ressources de l’instrument en donnant parfois l’impression de vouloir reculer les bornes de la virtuosité, et où surtout il laisse libre cours à son goût un peu fou, ici encore, pour les expérimentations rythmiques ou harmoniques. Au milieu de ce recueil où, comme le dit Guy Sacre, le musicien « fait voler le genre en éclats, ou plutôt pulvérise le vernis scintillant qui le recouvre », le mélomane aventureux aura la surprise d’entendre d’étonnantes anticipations de Chopin et de Liszt, voire de Schumann,  des variations aux curieuses allures de « pièces caractéristiques », et, mieux encore, ces quelques « îlots poétiques que sont les variations lentes en contrepoint, où le thème, inchangé, se trouve pris dans un lacis renouvelé de voix chantantes. »4

Anton Reicha, L'art de varier, opus 57, (extraits) : Thème et variations 1, 11, 15, 18, 19, 20, 23, 31, 32, 45, 46, 48, 56, 57, par Mauro Masala.

 

plumeMichel Rusquet
12 juin 2020

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Notes

3. Sacre GuyLa Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 2260.

4. Ibid., p. 2262-2263.

 


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Mardi 16 Juin, 2020 3:01