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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— La musique instrumentale de Beethoven à Schubert.

La musique de chambre d'Anton Reicha (1770-1836)

Introduction ; l'œuvre pour piano ; l'œuvre de chambre ; l'œuvre symphonique

Son catalogue particulièrement fourni est là pour le prouver : Reicha éprouvait une vraie prédilection pour la musique de chambre, et on ne fera sans doute jamais le tour complet de ce qu’il a laissé en ce domaine. Le voudrait-on d’ailleurs qu’on lui rendrait peut-être un mauvais service. Ainsi, ce n’est probablement pas par hasard que ses œuvres en duo (sonates ou autres) sont largement délaissées. En revanche, dans sa production destinée à des distributions diverses allant du trio à l’octuor, et tout particulièrement dans ses quintettes, nombreuses sont les pages justifiant  une franche remise à l’honneur d’un musicien qui, pour être resté largement sous l’influence des grands classiques viennois, n’en a pas moins fait preuve de beaucoup d’invention et d’originalité, ne serait-ce que par la richesse de son harmonie et de ses modulations ou par son habileté dans l’utilisation des instruments à vent.

Trios

Il y a lieu de s’arrêter ici aux six grands trios pour piano, violon et violoncelle opus 101 que Reicha composa à Paris en 1824. « Ils comprennent tous quatre mouvements, avec ou sans introduction lente, comme ceux de l’opus 1 de Beethoven. Parfois se manifeste aussi l’esprit de Haydn […]. Certaines pages respirent la musique populaire, sans pour autant trahir les origines tchèques de l’auteur […]. Les introductions lentes (quatre trios en possèdent) frappent par leur ampleur, et parfois par leur mystère […]. Tous sont en majeur, sauf le 2e en mineur. Tous aussi rendent justice à chacun des trois instruments, point sur lequel Reicha insista dans sa préface : se pencher sur la seule partie de piano ne suffit pas. Les points de contact qu’on ressent avec nombre de contemporains n’indiquent pas de la part du musicien un manque d’originalité, bien au contraire. Ils montrent qu’à Vienne, il avait été à bonne école, et aussi qu’il savait respirer intelligemment l’air du temps ! »5  Et en effet, ces œuvres au lyrisme généreux et d’une grande variété de climats mériteraient au moins de figurer de temps à autre dans les programmes de concert.

Anton Reicha, trios à cordes en mineur, opus 2, par le Trio Medici, Olga Kirpicheva (piano), Vera Lopatina (violon), Adrien Bellom (violoncelle).

I. Allegro non troppo.

V. Finale, allegro assai.

 

Anton Reicha, trios à cordes en ut majeur, I. Lento, allegro, II. Minuetto, poco allegretto, III. Andante, IV. Finale, allegro assai, par le Trio Guarneri de Prague, 1996.

Par ailleurs, parmi les partitions écrites par Reicha pour les formations en trio les plus diverses, on notera au moins deux contributions originales : son trio pour trois violoncelles, en mi bémol majeur, sans numéro d'opus, une œuvre singulière, remarquablement équilibrée, qui sonne parfois comme un pastiche du style baroque et surtout rappelle les trios avec baryton de Haydn, le musicien que Reicha vénérait plus que tout autre ; et ses vingt-quatre trios pour trois cors opus 82 et 93, un ensemble riche et varié, d’un constant bonheur d’écriture, dans lequel le grand alchimiste des instruments à vent qu’il était se plaît à multiplier les défis instrumentaux, sans toutefois oublier de donner à ces trios le charme des meilleurs divertissements.

Anton Reicha, Trio pour trois violoncelles en mi bémol majeur, 1. Allegro, 2. Andante, 3. Menuetto, allegro, 4. Finale, lento un poco andante, par Václav Bernášek, Michel Kanka et Petr Hejny.

 

Anton Reicha, Trios pour trois cors, opus 82, nos 19-24, par Zdeněk Tylšar, Bedřich Tylšar et Zdeněk Divoký.

 

Anton Reicha, Trios pour trois cors, opus 82, nos 1-6, par les Deutsche Naturhorn Solisten.

Quatuors

Face à une concurrence écrasante (celle des trois grands classiques viennois…) , les nombreux quatuors à cordes composés par Reicha n’avaient sans doute aucune chance de s’imposer, et c’est bien ce qui s’est passé, alors même que, selon les spécialistes qui s’y sont aventurés, on retrouve bien dans ces pages, du moins dans les plus personnelles, la richesse de l’harmonie et l’originalité des modulations qui sont la marque du musicien. On en aura une idée avec l’enregistrement proposé ci-dessous.

Anton Reicha, Quatuor en fa mineur, opus 94 no 3, I. Lento, allegro assai, II. Andante maestoso, III. Minuetto, allegro, canone, I. Lento, allegro assai, IV. Finale, allegro vivace, par le Quatuor Ardeo.

La postérité a, heureusement, fait meilleur accueil à ses quelques quatuors avec flûte, un instrument qu’il aimait et qu’il avait beaucoup pratiqué dans ses jeunes années au sein de l’orchestre de Bonn où il côtoyait un altiste du nom de Beethoven. Il s’agit principalement de ses six quatuors pour flûte, violon, alto et violoncelle opus 98, des pages qui, contrairement à la mode du moment, ne sont en rien des concertos en miniature et qui, tout en  s’inscrivant nettement dans le moule classique viennois, foisonnent d’idées originales et comportent parfois des accents très personnels. S’y ajoute le Grand quatuor concertant pour flûte, violoncelle, basson et piano opus 104, une œuvre qui, sous une combinaison instrumentale assez curieuse, conjugue à merveille équilibre, invention, plaisir sensuel et sérénité brillante.

Anton Reicha, Quatuor avec flûte no 1, sol mineur, I. Allegro, II. Largo, III. Menuet, IV. Finale allegro, par Aurèle Nicolet et le Mozart String Trio.

Quintettes

La réputation des quintettes à ventde Reicha n’est plus à faire. Grand spécialiste du genre, il a écrit un total de vingt-cinq de ces partitions réunissant flûte, hautbois, clarinette, cor et basson : quatre séries de six, répertoriées sous les numéros d’opus 88, 91, 99et 100, plus un quintette en fa mineur(sans opus). Dans ses Mémoires, Berlioz a qualifié ces quintettes de « compositions intéressantes mais un peu froides ». Pourtant, dès l’époque de leur composition (entre 1811 et 1820), ces oeuvres  valurent à leur auteur de beaux succès auprès du public parisien. Aujourd’hui encore, elles suscitent un intérêt tout particulier par le brio et l’invention constante dont Reicha y fait preuve, notamment par l’art consommé avec lequel il organise les dialogues entre les instruments et en exploite les couleurs dans des combinaisons harmoniques originales, et tout autant par la grande variété de climats et d’humeurs qui caractérise ces pages. De ce fait, cette musique qui aurait pu être très convenue se révèle étonnamment riche et subtile, avec parfois une densité et une profondeur inattendues.

Anton Reicha, quintette à vents, en mi bémol majeur, opus 88 no 2, I. Lento, allegro moderato, II. Scherzo, III. Andante grazioso, IV. Finale, par le Quintette à vents de Bergen, 1993.

Le reproche, très discutable, de froideur formulé par Berlioz à l’encontre des quintettes à vent ne saurait à l’évidence s’appliquer aux quelques quintettes que Reicha composa dans sa grande maturité parisienne pour un instrument à vent et quatuor à cordes : l’opus 89 pour clarinette, l’opus 105 pour flûte, l’opus 106 pour cor, l’opus 107 pour hautbois, plus un « grand » quintette pour basson, sans numéro d'opus. Ce sont en effet des œuvres qui associent brillamment le panache, l’humour, la bonne humeur et le lyrisme, et qui sont d’autant plus intéressantes que le musicien ne s’est pas abandonné aux « facilités » des concertos de chambre, où le quatuor se bornait à accompagner le soliste, qui faisaient alors le régal du public et des virtuoses.

Anton Reicha, Quintette avec clarinette en si bémol majeur, opus 89, Peter Schmidl et la Panocha Quartet, 2003.

 

Anton Reicha, Quintette avec cor, en mi majeur, opus 106, I. Allegretto, II. Lento, III. Menuetto allegro poco vivo, IV. Finale allegro assai, par Vladimira Klánská et le Czek Nonet Soloists.

 

Anton Reicha, Quintette avec hautbois, en fa majeur, opus 107, I. Allegro non tanto, par Katsuya Watanabe, Klaidi Sahatci, Stefano Lo Re, Simonide Braconi, Sandro Laffranchini.

On peut en rapprocher, bien qu’ils aient un caractère ouvertement concertant, trois autres quintettes, sans numéro d'opus, dans lesquels Reicha oppose un violoncelle solo au quatuor traditionnel, ainsi qu’une autre œuvre tardive, le quintette pour piano et cordes en ut mineur, sans numéro d'opus, qui sonne curieusement hors du temps tellement il évoque l'univers de Haydn et le tout premier Beethoven.

Par ailleurs, il faudrait peut-être faire une place particulière aux trois « vrais » quintettes à cordes, opus 92, avec deux altos, de Reicha. Selon certains exégètes, ces partitions seraient ses œuvres de chambre les plus accomplies, mais, pour des raisons mystérieuses, elles semblent ne pas avoir beaucoup éveillé la curiosité des interprètes de notre temps. Souhaitons donc que, sans trop attendre, elles puissent apparaître au grand jour, à l’exemple de l’opus 92 no 1 proposé ici.

Anton Reicha, Quintette en fa majeur, opus 92, no 1, par le Quatuor Girard et Tanguy Parisot, 2017.

Octuor

Écrit à Vienne dès 1807, donc seulement sept ans après le septuor de Beethoven, cet opus 96 pour hautbois, clarinette, cor, basson, deux violons, alto, violoncelle et contrebasse ad libitum, porte la trace évidente des influences maîtresses auxquelles Reicha avait fait allégeance. C’est néanmoins, dans le genre, une œuvre superbe, non seulement par sa fraîcheur et son charme mélodique, mais aussi par sa beauté sonore, le raffinement de son écriture, la variété de ses atmosphères, de même que par l’équilibre subtil que le musicien, malgré un penchant naturel pour les vents, parvient à maintenir entre les deux familles instrumentales.

Anton Reicha, Octuor en mi bémol majeur opus 96, I. Lento, allegro, II. Adagio, andante, III. Minuetto, allegro, IV. Finale, allegro vivace, par le Consortium Classicum, sous la direction de Dieter Klöcker.

 

plumeMichel Rusquet
13 juin 2020
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Notes

5. Vignal Marc, dans « Le Monde de la musique » (259), novembre 2001

 


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Samedi 13 Juin, 2020 4:38