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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte : la musique instrumentale en Allemagne de Beethoven à Schubert.

Les 6 quatuors opus 18 de Ludwig Beethoven

La musique de chambre de Ludwig van Beethoven.

Quatuors à cordes ; opus 18 ; opus 59 ; opus 74 ; opus 95 ; opus 127 ; opus 130 ; opus 131 ; opus 132 ; opus 135 ; opus 133 ; Autres œuvres en quatuor ; Quintettes à cordes.

Ces six premiers quatuors, que Beethoven dédia au prince Lobkowitz, un de ses plus fervents admirateurs et soutiens, se révèlent assez disparates et inégaux. Ainsi le no 4 en ut mineur, dont le succès eut le don d’exaspérer le compositeur, au point qu’il en vint à le condamner en des termes que nous préférons ne pas reproduire ici, pourrait sans doute être médiocrement apprécié, alors que le no 3 en majeur (un « coup de maître » aux yeux d’André Boucourechliev) mérite tous les éloges, de même peut-être que le no 6 en mi♭majeur. Précisons par ailleurs, à titre liminaire, que l’ordre de publication de ces quatuors au sein de l’opus 18 ne respecte pas la chronologie de leur composition. D’après les reconstitutions effectuées à partir des nombreuses esquisses conservées, il semble bien que l’ordre effectif de composition ait été : nos 3, 1, 2, 5, 6 et 4, et que certaines de ces œuvres aient fait l’objet d’un long travail de maturation.

Longtemps le plus connu et admiré des six, l’opus 18 no 1 en fa majeur est le plus long de la série, et sans doute le plus expressif. « Sa longueur résulte d’un matériau inhabituellement copieux et son climat doit beaucoup à un effort périlleux pour maintenir la cohérence au sein d’une telle prolifération. Ses premier et dernier mouvements, outre qu’ils durent plus longtemps que les passages correspondants des autres quatuors de l’opus 18, font un effet très brillant, le premier par son travail thématique — qui annonce, par sa tendance au monothématisme, ce qui va suivre chez Beethoven, le dernier par l’exubérance de sa forme. Le second mouvement, s’il n’est pas le plus long des mouvements lents de l’opus 18, est le seul en mineur et, sans doute, le plus émouvant. Cet Adagio affettuoso appassionato — une forme sonate dramatisante à deux thèmes inspirée par Shakespeare (« Je me suis représenté la scène du tombeau dans Roméo et Juliette », dira Beethoven) — représente à l’époque le mouvement lent de forme sonate le plus radical jamais composé. Il ne se singularise pas tant par ses proportions que par la linéarité dramatisante dans laquelle Beethoven inscrit la forme. Le scherzo est le plus rapide et embrasse la plus large étendue harmonique ; ses étranges rythmes propulsifs regardent encore plus loin vers l’avant. »122

Ludwig van Beethoven, Quatuor opus 18 no 1 en fa majeur, II. Adagio affettuoso appassionato, par l'Alban Berg Quartett, enregistrement en public.

L’opus 18 no 2 en sol majeur connut semble-t-il une élaboration difficile. « Pourtant, dans le groupe des six premiers quatuors, celui-ci semble, à première vue, un des plus facilement venus, en même temps qu’une référence constante à Haydn, maître toujours en vie et admiré. S’il faut chercher la présence de celui-ci dans l’œuvre du jeune Beethoven, c’est bien ici qu’on la trouvera, et c’est la configuration de son premier thème d’Allegro, autant que toutes les petites courbettes harmoniques de tonique à dominante de ce mouvement qui ont fourni l’occasion du surnom qu’il a reçu en Autriche : quatuor « des compliments » ou « des révérences » (Complimenter-Quartett). »123 On aurait cependant tort de trop s’attacher à cette image car, jusque dans ses deux derniers mouvements (un sherzo riche en contrastes ; un finale exubérant et « déboutonné »), l’œuvre présente quelques traits assez originaux. Certes, « son premier mouvement constitue une évidente tentative du compositeur pour soumettre sa personnalité rétive à cette « comédie » des bonnes manières que Haydn avait discernée comme l’essence potentielle du style classique. Mais, malgré son allure courtoise, la comédie de mœurs de ce premier mouvement fait croître la tension dynamique, à mesure que la pulsation du développement progresse vers la réexposition. [Quant à l’Adagio cantabile-Allegro qui suit], sa mélodie au souffle un peu court représente un pas en arrière, mais provisoire, car la musique, pivotant autour d’une petite phrase cadentielle, part en tourbillon, à un tempo beaucoup plus rapide, dans la veine de la contredanse. »124

Ludwig van Beethoven, Quatuor Opus 18 no 2 en sol majeur, I. Allegro, par l'Alban Berg Quartett.

Premier des six par la chronologie, et contemporain de la sonate « Pathétique », l’opus 18 no 3 est enfin reconnu pour ce qu’il est : le premier chef-d’œuvre du compositeur dans le genre. « Combien Beethoven est déjà lui-même dans le troisième quatuor en majeur ! L’écouter dans un esprit ouvert à l’étonnement, c’est en faire, comme pour tant d’œuvres de Beethoven, et même les plus connues, une redécouverte, une propriété personnelle. Dans le méditatif premier mouvement, pas trace de domination du premier violon : tous les instruments vivent, tissent à quatre la trame frémissante. Dans l’admirable Andante la mélodie se cache dans les profondeurs de cet instrument qu’est devenu le quatuor, elle ne s’impose point par un jeu platement « en dehors », mais par son timbre particulier (donné, selon l’indication explicite du compositeur, par la corde grave seule du second violon). Le Presto final est de tous les mouvements sans doute le plus fascinant. Beethoven y déchaîne toutes les ressources neuves de son expression, qui s’affrontent dans un temps musical surtendu. Aux oppositions violentes de masses, de volumes sonores, de registres, d’attaques […] succèdent des raffinements extrêmes… [jusqu’à] l’inattendu qui ferme l’œuvre : au lieu de la brillante cadence usuelle, quatre brèves cellules pianissimo, fuyantes. »125

Ludwig van Beethoven, Quatuor opus 18 no 3 en majeur, IV. Presto, par le Emerson String Quartet.

Bien que longtemps encensé tant par le public que par la critique, l’opus 18 no 4 en ut mineur est sans doute le moins captivant des six. Ce quatrième quatuor, pourtant le dernier du lot dans l’ordre de composition, est « le seul où Beethoven sacrifie à la tradition, où se décèle une contradiction entre la nature de sa pensée et son écriture. Comme si Beethoven, dans cette œuvre, se tournait en arrière pour un dernier adieu à un ensemble de procédés d’écriture (longues répétitions textuelles, mélodie accompagnée, suprématie institutionnelle du premier violon, etc.) que déjà sa musique a vidé de sens, relégué dans le passé. »126  On peut néanmoins ne pas rester insensible à une certaine gravité qui s’exprime essentiellement dans l’Allegro initial ainsi que dans le Menuetto, de même qu’au traitement contrapuntique de l’Andante scherzoso. On aura en revanche quelque mal à se laisser convaincre par le rondo final, « l’un des finales les plus insipides de toutes les œuvres importantes de Beethoven ».127

Si l’opus 18 no 2 évoque nettement Haydn, l’opus 18 no 5  en la majeur prend pour modèle le quatuor K 464 de Mozart (cinquième des Six quatuors dédiés à Haydn, écrit dans la même tonalité), une œuvre que Beethoven aimait tout particulièrement et dont il avait une connaissance parfaite pour en avoir recopié certains mouvements de sa main. « La parenté entre les deux œuvres ne se limite pas à leur tonalité commune, ni à des données formelles (Beethoven ayant repris l’ordre adopté par Mozart dans la suite des mouvements, avec le menuet en deuxième place ; les premier et dernier mouvements sont également de forme sonate, et le mouvement lent construit sur un thème à variations). On s’aperçoit également que le thème du Menuetto de Beethoven est proche du thème initial du quatuor de Mozart, et que le second groupe thématique de l’Allegro final est presque une citation du thème similaire mozartien. »128  L’esprit même de ce très beau quatuor le rapproche de l’univers de Mozart, celui d’une musique plutôt intimiste, d’une poésie tendre et rêveuse, avec quelques pointes de mélancolie. Sans doute peut-on trouver que l’œuvre n’est pas très « beethovénienne », mais on ne résiste pas à ses multiples attraits, et de plus on ne peut manquer d’être ému à l’idée qu’elle représente certainement, de la part de Beethoven, un hommage conscient et appuyé au génial Wolfgang.

Ludwiwg van Beethoven, Quatuor opus 18 no 5 en la majeur, III. Andante cantabile, par l'Emerson String Quartet.

Passant progressivement d’une écriture assez conventionnelle à une saisissante projection vers l’avenir, l’opus 18 no 6 en si♭majeur « semble accumuler des forces de mouvement en mouvement. Il est plus varié qu’uni, mais sa variété est toujours engageante. C’est avec cette œuvre que les premières expériences de Beethoven en direction d’une nouvelle conception du rôle des mouvements atteignent leurs résultats les plus substantiels et les plus novateurs jusque-là. Le premier thème de l’Allegro con brio initial est une des plus étonnantes inspirations mélodiques de Beethoven. L’Adagio ma non troppo en mi ♭, dans une forme Lied tripartite, offre une méditation douloureuse et pourtant sereine. Le Scherzo est remarquable par sa saveur rythmique, par un usage constant de la syncope (souvent appuyée de sforzandos) qui donne une allure singulière à un jeu insouciant. L’effet culminant est cependant réservé au finale, mouvement rapide précédé puis entrecoupé d’une introduction lente intitulée La Malinconia (« La Mélancolie »), extraordinaire parenthèse qui tranche radicalement sur toutes les créations antérieures de Beethoven : « La Malinconia s’ouvre comme une blessure dans le corps de l’œuvre » [A. Boucourechliev]  La Malinconia introduit l’une des inventions harmoniques les plus pénétrantes de Beethoven, fondée sur un si♭assombri, avec des inflexions chromatiques et de constants accents sur fa♯. Elle doit se jouer « avec la plus grande délicatesse », [indique le compositeur]. Rien de fonctionnel n’a vraiment sa place dans cette page qui semble « une manière de sphinx, ne traitant de la souffrance qu’uniquement de l’extérieur » [J. Kerman]. Le finale du sixième quatuor, avec ses alternances de séquences Adagio (La Malinconia), Allegro et Allegretto quasi Allegro, offre un aperçu significatif des méthodes que Beethoven allait employer, dans ses derniers quatuors, pour unir une diversité encore plus grande en une unité encore plus dense. »129  

Ludwig van Beethoven, Quatuor opus 18, no  6, en si♭majeur, IV. Adagio, « La Malinconia », Allegro / Allegretto, par l'Alban Berg Quartett.

 

plumeMichel Rusquet
21 octobre 2019

Notes

122. Szersnovicz Patrick. Dans « Le Monde de la musique » (247), octobre 2000.

123. Tranchefort François-René, Guide de la musique de chambre, Fayard, Paris 1998, p. 77.

124. Szersnovicz Patrick, op. cit.

125. Boucourechliev André, Beethoven, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1963, p. 25-26.

126. Ibid., p. 24.

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127. Kerman Joseph, Les Quatuors de Beethoven, Editions du Seuil, Paris 1974.

128. Tranchefort François-René, op. cit.,  p. 82.

129. Szersnovicz Patrick, op. cit.   

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