musicologie

Giverny, 24 août 2019 —— Jean-Marc Warszawski.

Musique de chambre à Giverny 2019 iv : Dohnányi, Mendelssohn, Enesco

Samedi 24 août 2019, 15h30, Église de Giverny : « De trois à huit »

Avec Nikita Boriso-Glebsky, Sarah Decamps, Wendi Wang, Pieter Van Loenen, Anton Ilyunin, Ryo Kojima, Jaewon Kim, I-Jung Huang (violon), Xavier Jeannequin, Vladimír Bukač, Andrew Gonzalez, Mélissa Dattas (alto), Lisa Strauss, Alexis Derouin, Zlatomir Fung, Michel Strauss (violoncelle)

Musique de chambre à Giverny 2019, Anton Ilyunin.

Ernő Dohnányi (1877-1960), Sérénade pour trio à cordes, opus 10 (1902-1903)

1. Marcia : Allegro, 2. Romanza : Adagio non troppo, quasi andante 3. Scherzo : Vivace 4. Tema con variazioni : Andante con moto 5. Rondo (Finale) : Allegro vivace.

Ernő (ou Ernst von) Dohnányi, est né à Poszony (Bratislava), au royaume de Hongrie. Son père, et l’organiste de la cathédrale lui donnent des cours de piano et de composition. Après ses études au lycée, il intègre le Conservatoire de Budapest. Il a déjà composé de nombreuses œuvres qu’il a pour la plupart rejetées. En 1895, Johannes Brahms, qui apprécie positivement sont 1er quintette avec piano, organise une première à Vienne. Dohnányi est diplômé en 1897. L’année suivante, un concert à Londres forge le premier maillon d’une renommée qui sera immense : il est le second Franz Liszt.

Parallèlement à sa carrière de concertiste, il a tôt des emplois institutionnels. Dès 1905, il enseigne au Conservatoire supérieur de Berlin, y est professeur en 1908. En 1915, il regagne Budapest, peut-être à cause de la guerre… Mais il laisse sur place sa première épouse et son fils et convole avec une collègue, elle-même mariée. Il y a peut-être dans ce déménagement une simplification des complications.

À Budapest, il entreprend une réforme de la vie musicale par l’organisation de nombreux concerts pour lesquels il ne manque pas de mettre au programme les œuvres des « folkloristes » radicaux Béla Bartók et Zoltán Kodály. À partir de 1916, il enseigne au Conservatoire de Budapest, en est le directeur en février 1919, en est dégagé en octobre par le gouvernent Horthy, la grève du personnel n’y change rien. La même année il est élu chef d'orchestre principal de la Société Philharmonique, il le sera 25 années d’affilée. Il enseigne de nouveau au Conservatoire en 1928, est directeur musical de la Radio Hongroise en 1931, à nouveau du Conservatoire en 1938, en est démissionné en 1941. On ne sait pourquoi il passe en Autriche puis en Bavière à quelques mois de la libération de la Hongrie. Il finit sa vie aux États-Unis, après un court séjour en Argentine.

Sans être novateur comme son ami Béla Bartók qu’il admire, Dohnányi est un grand maître de tradition germanique, proche de Johannes Brahms, ce qui lui vaut le surnom de « Brahms Hongrois ». On écrit ici que cet opus 10 serait le trio que Brahms n’a jamais écrit, et là au contraire que cette œuvre marque la rupture avec le modèle. C’est en tout cas une œuvre joyeuse et de grande maîtrise, où une forme strictement classique encadre une fantaisie brahmsienne et personnelle (ne fâchons personne), dont le climax est atteint dans le scherzo, qui comprend une fugue sur un rythme de gigue (un petit air de famille avec l’octuor de Mendelssohn). On remarquera le truc malin de la reprise d’un thème de la Marche dans les variations, avec quelques échos du Scherzo, ce qui assure, au moins théoriquement, une certaine unité à l’ensemble.

Au finale, suite au  rondo sur des thèmes de Haydn, la marche d’ouverture revient…

Musique de chambre à Giverny 2019, Zlatomir Fung.

Felix Mendelssohn (1809-1847), Octuor à cordes, en mi bémol majeur, opus 20 (1825)

1. Allegro moderato, ma con fuoco 2. Andante 3. Scherzo : Allegro leggierissimo 4. Presto. Dédicacé à Eduard Rietz, créé chez les Mendelssohn à Berlin, puis le 17 mars 1832, à Paris, sous la direction de Pierre Baillot.

Passé de misère à opulence par un jeu d’opportunités chanceuses et une alliance familiale judicieuse, le grand père Moses Mendelssohn (1729-1786), un des plus importants philosophes de son temps, admirateur des Lumières et propagandiste de la pensée rationnelle, attribuait aussi à la culture et aux arts la tâche de faire progresser la civilisation. Telle fut la famille Mendelssohn.

Fanny et Felix naissent une vingtaine d’années après la disparition de leur grand-père, dans un milieu riche et cultivé. Leur maison est ouverte aux intellectuels, artistes, scientifiques de passage (Heinrich Heine, Friedrich Hegel, Alexander von Humboldt…), on y organise à partir de 1822 des concerts dominicaux. Dans Berlin de cette époque, les Mendelssohn sont au centre de l’activité culturelle de la ville.

Mis à la musique par leur mère pianiste, Felix et Fanny sont tous deux des enfants prodiges. Ils suivent ensemble leurs études musicales, créent en 1829, à la Singakademie de Berlin, la Passion selon saint Matthieu, de J.-S. Bach, compositeur que le monde musical redécouvre. Félix devient le compositeur le plus célèbre de son temps. Il est directeur de la Gewandhaus et de la Thomasschule à Leipzig, où il crée le premier conservatoire de musique du pays, il est maître de chapelle du roi de Prusse à Berlin et donne régulièrement des concerts à Londres. Pour Fanny, qui fait l’admiration des milieux musicaux, c’est un peu râpé. Malgré les encouragements de son mari, le peintre Wilhelm Hensel, elle n’a pas la force de briser les préjugés, défendus par ailleurs par son père et son frère : la composition musicale n’est pas une activité pour les femmes.

Encore un œuvre chef-d’œuvre de jeunesse. Mendelssohn a 16 ans quand il compose cet octuor. Comme il le précise en la préface, il s’agit d’une composition orchestrale, non pas d’un double quatuor opposant deux ensembles. Pièce orchestrale à solistes où entre autre son ami le violoniste Eduard Rietz peut se mettre en valeur, donc tendance concerto, mais aussi parfois tendance concerto grosso. Tendances, car le compositeur obtient une incroyable variété de combinaisons et de timbres. L’harmonie est somptueuse, les traits mélodiques irrésistibles, le finale en souple contrepoint fugué, dans lequel on peut entendre un thème de l’« Alléluia » du Messie de Händel, magistral. À tout coup, vous allez remettre des pièces dans le jukebox.

Musique de chambre à Giverny 2019, Andrew Gonzalez.

Georges Enesco (1881-1955), Octuor à cordes, en do majeur (1900), opus 7.

1. Très modéré 2. Très fougueux 3. Lentement 4. Moins vite, animé, mouvement de valse bien rythmée. Dédicacé à André Gedalge, créé à Paris en 1909, par les quatuors Chailley et Geloso.

George Enescu devenu Georges Enesco, est né en Roumanie. À partir de 1888, il étudie le violon, le piano et la composition au Conservatoire de Vienne. Il est admis au Conservatoire national de Paris à l’âge de quatorze ans. Il obtient son premier Prix de violon sous la direction de Martin Marsick en 1899. Toujours entre France et Roumanie, il entame une immense carrière de violoniste et de chef d’orchestre qui escamote au regard son activité de compositeur débordante de projets.

L’année 1900 est pour lui bien remplie et commence en Allemagne. Il revient à Paris, y fait en grand ses débuts de concertiste (concerto en de Beethoven et 3e concerto de Saint-Saëns), crée au piano sa deuxième sonate avec Jacques Thibault au violon, en avril il est à Bucarest pour six concerts, puis rejoint sa famille à Cracalia où il compose quelques œuvres vocales. Il peut aussi se faire consoler par sa mère : le cœur battant pour une demoiselle d’honneur de la cour, Ella Bengescu, il lui a dédié quelques mois auparavant un de ses poèmes en musique, Souhait. Elle lui répond en annonçant son mariage. Point. Il est de retour à Paris, a le plaisir d’enfin emménager dans son propre appartement. Il trousse un poème vocal, une cantate, trois œuvres pour violon et piano, et attaque son magistral octuor :

Je me trouvais aux prises avec un problème de construction, voulant écrire cet octuor en quatre mouvements enchaînés, tout en respectant l’autonomie de chacun de ces mouvements, de manière que l’ensemble formât un seul grand mouvement de sonate, extrêmement élargi. Le tout durait quarante minutes. Je m’épuisais à faire tenir debout un morceau de musique articulé en quatre segments d’une telle longueur que chacun d’eux risquait à tout instant de se rompre. Un ingénieur lançant sur un fleuve son premier pont suspendu n’éprouve pas plus d’angoisse que je n’en ressentais à noircir mon papier réglé. Mais cette recherche était passionnante.

 

 

 Jean-Marc Warszawski
24 août 2019

 

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