musicologie
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28 mars 2019 —— Jean-Marc Warszaswski.

À propos de l'écriture dite inclusive

La grande liste de discussion francophone des musicologues, comme tous les forums de ce genre, fut en ses débuts très active et même fort intéressante. On y problématisait parfois dans des débats assez vifs, dans lesquels spécialistes et mandarins titrés n'y étaient pas les meilleurs maîtres, où des étudiants pouvaient briller d'intelligence et de pertinence. Mais la liste a fini par s'endormir, en partie d'elle-même, car sans nouveaux apports on finit par rabâcher ou se lasser, mais aussi par une modération veillant à l'unité grégaire, cassant tout échange pouvant troubler un consensus fantasque : mieux vaut être beaucoup à se taire que moins nombreux à discuter. Comme la lumière ne peut provenir que de la discussion contradictoire, ce qui incommode le haut commandement modérant, c'est dans une morne grisaille que circulent dorénavant annonces et autopromotions diverses, pour une conférence, un livre une soutenance, un concert. On sent un frémissement quand il s'agit d'un point de traduction, on aime ça. La disparition d'un collègue ou d'une sommité permet à celles et à ceux qui l'ont connu, de près, de loin, au hasard d’un couloir, de rendre un hommage à cette rencontre plus qu'au disparu. Parfois, de rare en rare, la réflexion pertinente, voire questionnante d'un étudiant ou d'une personne qui ne détient aucun pouvoir y apparaît sans provoquer le moindre écho, au contraire, deux lignes sans intérêt d'un haut gradé peut être suivie d'un salve de flagornerie.

Mais le 27 mars 2019 à 10h42 tombe une question technique : écrit-on le ou la metteur.se en scène, et comment cela se prononce-t-il ?

On apprend que depuis les Grecs, l'écriture est destinée à noter des phonèmes, qu'il n'y a pas de raison que cela change, on rétorque que c'est depuis les Phéniciens, on s'excuse d'avoir provoqué un débat. Cette peur du débat est assez incroyable dans un lieu normalement destiné à cultiver la pensée critique.

On donne des adresses et des liens hypertextes vers de bons manuels d'écriture inclusive. Une spécialiste explique l'hégémonie masculine sur la langue française, mais j'arrête de lire quand elle fait des comparaisons avec le moyen âge. Il faut être sérieux. Toutefois on a une solution : « metteur·euses » en scène se prononcera en ce sens « metteureuse en scène ».

La vraie problématique est ici abordée : féminisme et langue française. Et après deux ou trois messages d'objection courtois, voire gentiment et facilement moqueur potache, la modération intervient : danger ! Profitons-en pour étaler notre érudition de l'Antiquité, notre théorie des phonèmes et de la notation musicale, mais évitons le vrai sujet. Emanuel Macron ne fait ni mieux ni pire.

Voici ma contribution qui ne sera malheureusemt peut-être pas contestée, le chef ayant sifflé la fin de partie avant le premier drible... Mais j'espère me tromper, car c'est un bon et chaud sujet de discussion, s'il n'est pas musicologique, il concerne au moins sans aucun doute les musicologues.

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En, effet, la langue écrite chante sans avoir à être prononcée, l'écriture inclusive est impraticable dès que les phrases se complexifient, c'est une logique complètement illogique pour la langue, au lieu d'aller vers l'indifférenciation et l'égalité, on caractérise au contraire lourdement les genres, et plutôt qu'abattre des murs on en érige.

L'important ce n'est pas ce qu'il y a au bout de la plume, mais ce qu'il y a dans la tête, à la destruction de la langue par la novlangue de nos dirigeants (merci Jean-Jacques Rousseau de nous avoir signalé le phénomène dès le xviiie siècle), on ajoute ici de la destruction à la destruction en vidant la langue du genre neutre.

En allemand le genre neutre est caractérisé, et la féminisation des mots plus systématique, mais cela ne règle rien des inégalités sociales hommes / femmes, c'est la même chose que dans notre pays où la langue serait machiste. La « jeune fille » est neutre, pourtant chacun sait qu'une jeune fille est une personne féminine. Faut-il faire un scandale parce que les jeunes garçons ont, dans le langage, leur sexe à la naissance et pas les filles ? Comme la mort allemande est un monsieur, voici un couple qui change de poétique en passant la frontière, au moins ça met de l'animation dans les interprétations1.

Pour celles et ceux qui n'ont plus cette dimension de neutralité de notre langue en tête, il y aurait une façon simple de la marquer, comme on marque tous les génériques en y mettant une majuscule, il est déjà courant de le faire pour « homme », étant entendu que les droits de l'homme ne sont pas la même chose que les droits de l'Homme. On majuscalise ainsi le neutre. « La majusculisation du neutre en musique », sera un beau sujet-te de thèse.

Ce n'est pas en genrant dogmatiquement l'écriture, en la sur-symbolisant, elle qui est déjà symbolisation complexe et délicate, que la féminité gagnera en dignité dans les représentations mentales et en justice sociale, cela ressortirait même plutôt de la technique du cache-misère, de la mise en scène de convenances masquant les inconvenances.

Affirmer la présence féminine ne dit rien de la nature des préjugés qu'il faut éradiquer, on peut manier l'inclusion avec virtuosité et cultiver le machisme.

À ce sujet un colister à remarqué que « la langue géorgienne ne connait aucun genre. Il n'y a ni masculin, ni féminin, ni rien du tout [...] Dans les faits, cela a été, durant des siècles, une société tout aussi patriarcale qu'ailleurs.

Et un autre, amusé : Le persan et le turc n’ont pas de genre non plus… Comme certains disent là-bas (en Turquie) : « en turc tout est masculin ».

Nous avons la liberté de conscience, on a le droit de penser ce que l'on veut, que les races existent et qu'elles sont humainement inégales, que parmi les inventions utiles à l'homme, les femmes arrivent après le papier adhésif, la ficelle et le cheval, qu'on va crever le chat du voisin parce qu'il pue du poil. Or dans la formation de la conscience, la langue joue tout de même un grand rôle, aucun groupe de pression, quelle que soit la justesse de sa cause, ne peut accaparer la langue, qui doit rester collective, souple, ambiguë, ouverte à l'invention et aux besoins des unes et uns et des autres et autresses.

Si on veut changer les symboles, c'est la vraie vie qu'il faut changer, pas l'inverse. Ce ne sont pas des symboles qui nous amèneront à considérer qu'il y a autant d'humanité dans une personne que dans une autre, que l'âge, le sexe, la couleur de la peau, la religion, le nom, la couleur des cheveux ou la qualité des piercings ne jouent ici aucun rôle.

Mais comment faire si on ne prône pas un monde de collaboration, plutôt que de concurrence ? De partage, plutôt que d'accaparement ? De respect horizontal que d’ordonnancement vertical ? Le respect des particularités de la personne humaine ne peut s'imposer que dans un contexte de respect universel.

Personnellement je viens d'un milieu qui a beaucoup souffert de la discrimination. Toute ma famille a été déportée et assassinée par les nazis, ici des juifs, là des Résistants. Je n'ai pas connu ce temps-là, je ne tiens pas à récupérer à mon compte une douleur qui n'a pas été mienne, ni à voler un travail de deuil qui n'est pas le mien. Mais je n'ai pas échappé à une grande tristesse, particulièrement au moment des fêtes qui réunissent les familles. Il y a eu deux réactions à ce malheur. Comme chez nous, l'engagement social et l'opposition systématique à ce que fut le nazisme, le goût pour la rationalité et de valeurs, celles en fait de la République française : liberté, égalité, fraternité, j'ajoute une fois de plus « universalisme». L'autre attitude a été une affirmation ethnique jusqu'à être parfois caricaturale, particulièrement pour celles et ceux qui n'ont mis, ne mettent et ne mettront jamais un orteil dans une synagogue. Comme l'ethnicisme féministe, je ne vois pas en quoi cela fait avancer la cause égalitaire. On est plutôt la dans genre combat de coq-s-uette-s.

Il y a pourtant dans le monde de la musique des choses à faire, par exemple quant aux directions et aux directions musicales des grandes et moins grandes institutions. Il serait possible d'y aller dénoncer le fait que les femmes en sont pratiquement totalement exclues, même perturber les concerts en exigeant qu'une femme soit au pupitre ou dans le fauteuil du directeur, pourquoi ne pas appeler au boycott ? Ce serait un peu cocasse, car je pense que les directeurs des grandes institutions devraient être élus par le personnel complété par une partie tirée au sort du public (quelque chose comme cela), et que les chefs d'orchestre devraient disparaître (comme le pratique l'orchestre Les dissonances), tout comme manifester en faveur du mariage pour tous alors qu'on pense que le mariage n'est pas une institution d'avenir. Bref, la grande colère des femmes devra bien un jour se manifester autrement qu'un jeu bon chic bon genre (j'insiste) façon puzzle sur l'écriture du français.

Comment devons-nous écrire pour respecter les transgenres ? J'espère que l'évocation du genre neutre de notre langue vous a amusés.

 

 Jean-Marc Warszawski
28 mars 2019

Notes

1. Allusion au célèbre poème Der Tod und das Mädchen (La Jeune Fille et la Mort) de Matthias Claudius (1740-1815), a inspiré des peintre et le non moins célèbre quatuor D. 810 (no 14), « Der Tod und das Mädchen » (et le Lied D. 531) de Franz Schubert.

Franz Schubert, quatuor D. 810 (no 14), « Der Tod und das Mädchen », Quatuor Alban Berg, enregistrement public.

 

Franz Schubert, Der Tod und das Mädchen, Lied D531, Dietrich Fischer-Dieskau.

 

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