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Le dernier voyage d'Ulysse, ou Pénélope mise en examen : Il ritorno d'Ulisse in patria

Le Retour d'Ulysse. Photographie © Vincent Pontet.

Opéra de Dijon, Auditorium, 31 mars 2017, par Eusebius

Lorsqu'elles ont programmé Le retour d'Ulysse dans sa patrie, jamais Emmanuelle Haïm et Mariame Clément n'auraient pu imaginer les péripéties actuelles d'une autre Pénélope1, liées aux aventures de son époux. À moins que le complot n'ait été ourdi de longue date ? Neptune  en serait l'instigateur, assurent ses amis, qui connaissent la mythologie.

La  réalisation du Théâtre des Champs-Élysées — coproduite avec l'Opéra de Dijon et le Staatstheater de Nürnberg — avait été fraîchement accueillie par le public parisien et la critique : Villazón, dont c'était le retour, était sévèrement apprécié, et onze des quinze solistes avaient été décimés par la maladie, il est vrai. Après ce jugement de Paris et avant le tribunal de Nuremberg, Dijon était invité à se prononcer sur  cette nouvelle production construite autour de Rolando Villazón et Magdalena Kožená. L'histoire est connue. Pénélope attend le retour d'Ulysse, son mari qui erre depuis vingt ans sur les mers, objet de la colère de Neptune. Elle est courtisée par de nombreux prétendants importuns. Déguisé en vagabond sur les conseils de Minerve (qui a accompagné son fils, Télémaque, à Ithaque), Ulysse demande asile à Eumée, son serviteur fidèle. Personne ne le reconnaît, excepté sa vieille nourrice. Pénélope, qui ne peut éconduire ses prétendants plus long­temps, les met à l'épreuve en leur demandant de bander l'arc d'Ulysse ; le vagabond est le seul à y arriver. Il tue ses rivaux. Le couple est finalement réuni, après une scène où Ulysse s'est fait enfin reconnaître2.

Est-il un ouvrage plus complexe et plus lourd dans le répertoire lyrique ? On peut en douter. Pas loin de quatre heures de spectacle (avec un seul entracte, ici) propres à décourager plus d‘un.

Le Retour d'Ulysse. Photographie © Vincent Pontet.

Après son élève Cavalli, qui avait ouvert la voie de l'opéra public et dont l'apport est non moins important, Monteverdi  mélange pour la première fois les genres : la partition joue sur trois registres (les dieux, les héros tragiques, et les pauvres mortels) et fait succéder des tableaux contrastés. Ces juxtapositions, ces interférences entre les niveaux, loin de choquer, enrichissent singulièrement la lecture. Ne l'oublions pas, ce n'est pas Racine, mais Shakespeare.  Le cocasse, le burlesque sont essentiels et renouvellent l'intérêt. Avec d'autres moyens, certes, on imagine fort bien que les spectateurs de la Venise du XVIIe siècle ont dû réagir comme nous, tant aux scènes comiques ou bouffonnes qu'à celles chargées d'émotion.

La mise en scène de Mariame Clément — jamais triviale ni vulgaire, simplement intelligente, inventive, riche, gentiment déjantée —  a  pu déconcerter. Ainsi le prologue allégorique traité avec légèreté (la Fragilité humaine, le Temps, la Fortune, l'Amour), ainsi l'Olympe réduite à un pub ou à une Bierstube, dans une sorte de castellet-écran TV en relief qui surplombe la scène. Attablés, les dieux ont soif, se désaltèrent, et trompent leur ennui par des lancers de fléchettes3. Les Naïades sont d'affriolantes créatures sorties des Folies Bergère. Ce parti pris de montrer les dieux proches des humains fonctionne à merveille, servis par un Jupiter, un Neptune, une Junon que l'on pourrait croiser. Seule Minerve se distingue, virginale, droite mais chaleureuse et attentionnée. Sa descente des cintres, sur un canapé étincelant, lorsqu'elle accompagne le retour de Télémaque relève des machineries chères au baroque.

Le Retour d'Ulysse. Photographie © Vincent Pontet.

Cette mise en scène aide manifestement à la compréhension de l'histoire, de la psychologie des personnages et nous donne une ou plusieurs clés pour une approche renouvelée. Sa cohérence est indéniable, et sortir un accessoire4 de son contexte relève de la mauvaise foi. Le décor des scènes d'intérieur, d'une beauté classique, pure, d'un calme apollinien, participe de l'émotion dès la première scène du chant de Pénélope (Di misera Regina), tout comme les éclairages subtils et changeants. L'arrivée du navire des Phéaciens est également réussie. Comment ne pas sourire lorsqu'il disparait pour laisser place à trois baigneurs ? Le décor bucolique, s'il ne vient pas de Virgile, en a cependant l'esprit, avec  son figuralisme désuet.

Les costumes sont particulièrement réussis, en parfaite adéquation avec ces choix. Les allégories déjantées du prologue, déjà,  Euryclée sortant d'une toile de la Renaissance, ou de Gianni Schicchi, Pénélope, royale, drapée de lin, Mélantho et Eurymaque en femme de chambre et majordome de l'aristocratie du siècle dernier, les prétendants en smoking… passée la surprise première, les anachronismes délibérés ne choquent jamais tant ils sont adaptés, pertinents et cohérents.

Femme mûre, digne, encore séduisante, qui attend toujours le retour du roi, la Pénélope de Magdalena Kožená en a tout juste l'âge, puisqu'Ulysse l'a quittée il y a vingt ans… En pleine possession de ses moyens, elle est impressionnante d'humanité et de grandeur. Cette prise de rôle confirme ses talents de tragédienne et toutes ses qualités vocales et expressives.  Rolando Villazón est Ulysse.  Si ses couleurs dérangent nos habitudes, il faut lui reconnaître le mérite de mettre toute sa voix de baryténor dans son personnage, auquel il donne une vie dramatique réelle. Tout juste s'étonne-t-on de le voir se trémousser d'aise, de façon bouffonne, lorsque les prétendants ne parviennent pas à bander l'arc. Mais on sait que Roberto Villazón adore ces facéties.

Le Retour d'Ulysse. Photographie © Vincent Pontet.

Si la voix est souvent tendue, dont on perçoit parfois les limites, la maîtrise technique demeure stupéfiante. Cependant les duos (avec Eumée, avec  Télémaque) l'exposent à des comparaisons parfois douloureuses. Le réveil d'Ulysse (Dormo ancora o son desto ?) est un sommet. La dernière scène, au cours de laquelle il se fait enfin reconnaître par Pénélope, est empreinte d'une émotion profonde, vraie. Rolando Villazón  et Magdalena Kožená  s'y montrent les meilleurs, les plus convaincants. La joie souveraine retrouvée par Pénélope (Illustratevi o Cieli) nous vaut un ultime chef-d'œuvre. Anne Catherine Gillet  après avoir chanté l'Amour, campe une exquise Minerve, vive, jeune, séduisante, protectrice et autoritaire. Ses interventions auprès d'Ulysse comme auprès des dieux (Fiamma è l'ira, o gran Dea) sont autant de moments de bonheur. Eumée, le fidèle porcher,  nous est présenté ramassant les déchets pour les mettre dans un sac poubelle noir.5 La voix est superbe, et il est clair que les moyens vocaux et le jeu  de Kresimir Spicer lui auraient permis de faire le premier rôle (ce qu'il fut à Aix, en 2000, avec William Christie). Mais le star-system, générateur du plus large public, a conduit à choisir Rolando Villazón… La reconnaissance de Télémaque, puis son dialogue avec Ulysse sont admirables. Mélantho (Isabelle Druet) et Eurimaque (Emiliano Gonzalez Toro) enjoués, sensuels, se livrent à leurs jeux de séduction  en deux duos virtuoses. La voix charnue, bien timbrée d'Isabelle Druet, celle puissante, projetée et d'une large tessiture de Emiliano Gonzalez Toro nous ravissent : le style et les moyens sont en rendez-vous. Mathias Vidal est Télémaque télégénique, bondissant : jeune, déluré (pourquoi le faire fumer ?) il a la voix claire, nuancée et la vivacité requises. Nous tenons là un de nos meilleurs ténors. La Junon de Katy Watson a les couleurs chaudes et profondes, et la légèreté d'émission aiguë qui nous ravissent. Son intercession  en faveur de Pénélope (Gran Giove) est exemplaire. Irus, le mendiant boulimique, n'inspire pas pitié. Ici c'est le bouffon goinfre, le comique irrésistible, fort bien traité par la mise en scène. La voix de Jorg Schneider est longue, sonore : ce rôle est fait pour lui. Les prétendants (Antinoüs, Pisandre et Amphinome) sont exemplaires. Bien caractérisé, leur chant a-t-il jamais été égalé ?

Lothar Odinius campe un Jupiter, bienveillant, attachant. Le sens de la déclamation, sa voix solide et chaleureuse sont un régal. Neptune, puissant, raide, antipathique à souhait, est  Jean Teitgen, aux graves impérieux. N'oublions pas Euryclée dans son monologue (Ericlea, che vuoi far) : Élodie Méchain s'y montre parfaite.

Les interventions des chœurs, caractérisées avec justesse,  toujours brèves, variées, sont en tous points parfaites. C'est le chœur de remerciements du 3e acte qui constitue le sommet : on oublie le contrepoint du double chœur pour être touchés par la pureté d'émission, par la sacralité du moment.

Emmanuelle Haïm a judicieusement choisi pour son Concert d'Astrée l'effectif des théâtres vénitiens du temps. Sa direction, vigoureuse, animée, ménage les contrastes, souligne les couleurs. Le lamento du prologue donne le ton. Les ritournelles sont toujours plaisantes, il y manque juste le « je ne sais quoi » d'articulation pour leur conférer toutes leurs vertus. Mais ne boudons pas notre plaisir : toujours la musique avance, sans précipitation, sachant respirer à bon escient. Le continuo, sage, sert le chant comme il convient.

Une soirée mémorable, un chef-d'œuvre servi au mieux par chacun de ses interprètes, avec un public dont la longueur des acclamations (malgré l'heure avancée) traduit bien  le ravissement.

Eusebius
2 avril 2017

 

1. Pas de tapisserie chez Monterverdi, sans doute du travail fictif, déjà.

2. Pourquoi Offenbach ne s'est-il saisi du sujet, avec ses complices Meilhac et Halévy ? Ulysse, le fieffé menteur (décrit par Sophocle, Euripide, puis Platon), avec ses aventures extra-conjugales (Circé, Calypso) aurait fait un anti-héros extraordinaire. Que faisait donc l'époux de la reine ? Idem pour la Pénélope, saint-sulpicienne (comme chez Fauré), ou dévergondée avec les prétendants dont elle teste les compétences tour à tour.  Avec une (entre)metteuse en scène de la pointure de Mariame Clément, le succès aurait été garanti !

3. Clin d'œil : L'Olympe-Walhalla  connaît au 3e acte la fin du Crépuscule des Dieux

4. Un distributeur de Coca-Cola, un hamburger géant, des phylactères garnis d'onomatopées… Minerve versant l'hémoglobine par seaux sur les cadavres des prétendants…

5. Ne faudra-t-il pas interdire l'usage des sacs en plastique sur nos scènes ? Trois grandes productions récentes (Wozzeck, La Flûte et maintenant Le Retour d'Ulysse) ça fait beaucoup !

 

Le Concert d'Astrée, sous la direction d'Emmanuelle Haïm ; mise en scène : Mariame Clément ; assitante à la mise en scène : Valérie Nègre ; dDécors et costumes : Julia Hansen ; lLumières : Bernd Purkrabec.

Ulisse (Rolando Villazón), Penelope (Magdalena Kožená), Giove (Lothar Odinius), Nettuno (Jean Teitgen), Minerva / Amore ( Anne-Catherine Gillet), Giunone (Katherine Watson), Umanita fragilita / Pisandro (Maarten Engeltjes), Telemaco (Mathias Vidal), Antino /Tempo (Callum Thorpe), Eurimaco (Emilio Gonzales Toro), Melanto / Fortuna (Isabelle Druet), Eumete (Kresimir Spicer), Iro (Jörg Schneider), Ericlea (Élodie Mechain),

 Eusebius
2 avril 2017

Eusebius, eusebius@musicologie.org, ses derniers articles : Fauré pour tous, un nouveau livre chez Actes Sud - ClassicaLa question à ne pas poser dans la famille Bach : père ou fils ? Un concert du Café ZimmermannWir armen Leut…, Wozzeck à GenèveL'audàcia di Tito ! : un opéra sur le campusRoger Muraro magistral et captivant Plus sur Eusebius.

 

 

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bouquetin

Lundi 3 Avril, 2017 3:20