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Chouchane Siranossian : Ange ou diable(sse) ?

Photographie © D.R.

Dijon, Auditorium, 10 novembre 2016, par Eusebius

Malgré sa jeunesse, Chouchane Siranossian peut déjà se prévaloir d'une belle carrière : sa maîtrise musicale, sa maturité, son savoir musicologique éclairent sa virtuosité : elle se joue de tous les pièges avec une vie et un sourire dont elle ne se départit que rarement. Le public dijonnais l'avait particulièrement appréciée il y a quelques mois comme chambriste (Stravinsky, Messiaen, Komitas et Khatchaturian), puis comme soliste (Tzigane, de Ravel, et les Airs bohémiens de Sarasate). Ce soir, c'est le baroque — son répertoire de prédilection — qu'elle nous offre. Avec Jos van Immerseel, qui vient de signer avec elle un enregistrement de ce programme (publié en septembre par Alpha sous le même intitulé) elle va nous donner trois sonates des plus grands noms du violon baroque. Tartini, tout d'abord, dont on ne joue plus guère que cette fameuse sonate en sol mineur « le trille du diable » pour ouvrir le récital. Oublions le titre sulfureux (dû à  son éditeur français, Jean-Baptiste Cartier, en 1798). L'œuvre est plus séduisante que jamais, du larghetto initial, lyrique à souhait, au finale spectaculaire, éblouissant. Cerise sur le gâteau, nous avons droit à la plus belle des amples cadences improvisées jamais entendues. Cette interprétation, appelée à faire date, efface tous les souvenirs des grands interprètes du passé, tant l'esprit l'habite, tant le bonheur du jeu de Chouchane Siranossian est manifeste et communicatif. Elle joue tout par cœur et son maintien, d'une liberté épanouie éclaire son interprétation. La complicité de Jos van Immerseel  est manifeste : son grand clavecin sonne, puissant, riche en couleurs1.

Locatelli, dont on doute qu'il ait pu être l'élève de Corelli, a rencontré Jean-Marie Leclair, son exact contemporain français. Son art est un des sommets de la littérature pour violon, à l'égal de ce que léguera Paganini un siècle après. La sonate choisie (opus 6 no 12), en mineur, n'est pas des plus célèbres. La vie qu'insufflait la violoniste à l'œuvre de Tartini ne se démentit pas, tant s'en faut. Le dialogue, l'écriture concertante sont admirablement servis. La joie rayonnante de Chouchane Siranossian imprègne sa musique2. Quatre pièces de la cinquième suite pour le clavecin, d'Antoine Forqueray, en ut mineur, ouvrent la seconde partie du programme. Forqueray était violiste, comme Marin Marais, et ses pièces pour clavecin ne sont que des transcriptions de ses Pièces pour viole avec la basse continue.  Jos van Immerseel, qui n'a jamais abandonné l'instrument auquel il doit sa célébrité, nous en offre une lecture intéressante, relativement sage3. Mais comment chasser de la mémoire les portraits qu'en faisaient Gustav Leonhardt, puis, de façon très différente, Ton Koopman ? Pourquoi n'avoir point retenu La Leclair, qui aurait introduit magnifiquement la sonate suivante ?

Jean-Marie Leclair, redevable de sa résurrection à Jean-François Paillard, dont on oublie l'apport à la musique française baroque, est incontestablement le plus grand violoniste français de son temps. Ses concertos, ses sonates ont été brillamment défendus, mais beaucoup moins souvent que les œuvres de ses contemporains italiens et germaniques. Dommage, car son œuvre le mérite pleinement. Même avec une basse continue réduite au seul clavecin, la rare sonate en ut majeur (4) est un parfait exemple de l'art très français de Leclair, distingué, clair et varié, virtuose, mais loin de l'exubérance italienne parfois superficielle. La belle sicilienne qui ouvre élégamment la sonate, la chaconne finale, avec sa magnifique progression justifient  à elles seules cette sorte d'exhumation (5).  Une belle soirée, dont on retiendra surtout la prestation de Chouchane Siranossian, que le public dijonnais retrouvera avec plaisir le 25 dans le concerto de Mendelssohn.

Eusebius
12 novembre 2016

1. Jos van Immerseel  joue un des grands clavecins de sa collection, copie d'un instrument berlinois de 1714. Dans cette première œuvre, il lit un fac-similé.

2. Chouchane Siranossian, joue régulièrement un violon de Joseph et Antoine Gagliano de 1795, prêté par un mécène, et un Giovanni Battista Guadagnini mis à sa disposition par une fondation suisse. Lequel des deux écoutons-nous ce soir ? Le programme ne le précise pas. Sans doute le premier, semble-t-il. L'instrument sonne magnifiquement dans tous les registres, servi par une technique éblouissante et un caractère hors du commun.

3. Il utilise le volume de Colin Tilney, de la collection Le Pupitre, dirigée par François Lesure, qu'éditait Heugel (1970).

4. une erreur manifeste est reproduite dans le programme : elle appartient à l'opus 9 – le quatrième livre de [12] sonates à violon seul et basse continue – et non  à l'opus 8 (Deuxième récréation de musique d'une exécution facile).

5. À propos d'exhumation, on ne peut que recommander la lecture de L'assassinat de Jean Marie Leclair, que publia Gérard Gefen en 1990, chez Belfond, un vrai polar musical !

 

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bouquetin

Mercredi 16 Novembre, 2016 0:23