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Rachmaninov à quatre mains, jusqu'à l'ivresse !

 

Claire Chevallier et Jos van Immerseel. photographie © D.R.

Opéra de Dijon, Auditorium, 12 mai 2015, par Eusebius ——

Si l'enregistrement sonore n'a pas tué la pratique du quatre mains, il y a fortement contribué. Combien de générations lui sont redevables de la connaissance des grandes œuvres classiques et romantiques ? Mais réduire le quatre mains aux transcriptions ou réductions d'orchestre serait profondément injuste, tant de chefs-d'œuvre ayant été spécifiquement composés pour deux interprètes, partageant un même clavier ou ayant chacun le sien. C'est le cas ce soir, pour trois œuvres rarement données : les deux suites pour deux pianos, opus 5 et 17 de Rachmaninov encadrant les Six morceaux, opus 11, pour quatre mains. L'intérêt réside également dans le fait que les pianos (des grands Erard Paris, no 1, de 1897 et 19041 sont pratiquement contemporains des œuvres jouées, confiés à des interprètes dont l'amour pour les instruments anciens est bien connu : Jos van Immerseel et Claire Chevallier, partenaires de longue date, au concert comme au disque.

Dois-je l'avouer ? J'ai pour habitude de me plonger dans les œuvres au programme, les jours, voire les semaines qui précèdent les concerts. La lecture des partitions, mais surtout l'écoute de plusieurs enregistrements2 me faisaient appréhender cette soirée. Si la séduction de quelques pièces était évidente (Nuits…l'amour, de la 1re suite, l'incontournable tarentelle conclusive de la 2e), la débauche d'effets virtuoses, éclaboussures, ruissellements, gazouillis, force trilles, gammes, batteries… la surcharge d'effets à travers lesquels Rachmaninov semblait faire étalage de la prodigieuse virtuosité me donnaient des boutons.

Les deux pianos se font face. Ils semblent se défier et montrent les dents. N'étaient les banquettes qui les séparent peut-être en viendraient-ils aux mains ? D'autant que celui que jouera Jos van Immerseel repose sur des pattes de griffon, avec coquilles, d'un bel habit, marqueterie et moulures Régence3. L'autre, plus sobre, aux lignes épurées, a son frac tournant du siècle (passage du xixe au xxe !). Heureusement leurs maîtres arrivent, le calme se fait. Et le miracle a lieu. Ouvrant la première suite (opus 5, 1893), la luxuriante barcarolle, dont les lectures sur pianos modernes tournaient à la démonstration, retrouve une expression juste, où le « décoratif » est relégué à son niveau, avec une suprême élégance, une extrême délicatesse du toucher, une égalité du timbre et du son dans tous les registres. Le lyrisme ému, parfois tourmenté, de l'adagio suivant confirme cet art consommé des deux partenaires. L'ostinato descendant de quatre notes des Larmes, évidemment omniprésent, ne focalise plus l'attention malgré son caractère obsédant. La liesse puissante de Pâque, qui conclut la suite, avec ses tintinnabules, rejoint les carillons du couronnement de Boris Godounov autant que la majesté de la « Grande porte de Kiev » (des Tableaux d'une exposition), la Russie éternelle.

Pour les Six duos, de l'opus 11 (1894), Jos van Immerseel abandonne son instrument pour rejoindre Claire Chevallier. La barcarolle n'a plus grand-chose à voir avec la précédente, malgré la similitude tonale (sol mineur) : accablée. Le scherzo, fluide, fiévreux, instable n'a pas moins de dynamique que joué sur des pianos d'aujourd'hui. La chanson russe … chante4, tout comme la valse suivante à la fois facétieuse, cocasse — on pense au duo que formaient Jean Wiener et Clément Doucet — mais aussi tendre, naïve. L'ornementation constitue une dentelle fine qui ne surcharge jamais. La romance anticipe le mouvement lent du second concerto. Quant à Slava (gloire !), son thème, traditionnel, a été utilisé de nombreuses fois [5], notamment dans la scène du couronnement de Boris, mais je doute qu'il ait pu être traité avec autant de richesse. Toutes les combinaisons possibles sont élaborées, avec un intérêt musical toujours renouvelé, du très grand art.

L'introduction, alla marcia de la deuxième suite (opus 17, 1901) séduit par le galbe, le modelé de chacune de ses phrases. La valse, véloce, fluide, a déjà quelque peu des accents qui, longtemps après, caractériseront le jeune Chostakovitch. La romance, en un dialogue, toujours richement orné, mais avec une grande élégance, permet à la tarentelle enflammée, bondissante, d'éclater comme le bouquet final d'un feu d'artifice.

Malgré les préventions énoncées plus haut, on sort ravi, par le jeu de merveilleux interprètes, dont le plaisir est manifeste, mais aussi par les instruments, passionnants, et les ressources qu'ils savent en tirer, sans grandiloquence ni démesure. Vienne rapidement un enregistrement permettre au plus grand nombre de partager ce moment de grâce et de bonheur !

Eusbius
13 mai 2015

1. des passionnés d'Erard, facteurs, restaurateurs, interprètes, amateurs, ou simplement propriétaires d'instruments… se sont constitués en association pour partager leur passion. Leur site fanderard.org est une source d'informations précieuses.

2. dont on taira les noms des interprètes, par charité, fussent-ils très renommés.

3. sur la photo, les pianos sont inversés et on ne voit malheureusement pas le piètement du piano de gauche.

4. pour la première fois !

5. de Beethoven (Quatuor « Razoumovski » opus 59, no 2, trio du scherzo), à Rimski-Korsakov (ouverture sur 3 thèmes russes ; La fiancée du tsar), en passant par Tchaïkovski (dans Mazeppa, La bataille de la Poltava), en plus de Moussorgski, et la liste n'est certainement pas exhaustive !

 

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