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« Wir arme Leut »1, Wozzeck à Dijon

 

Wozzeck, Opéra de Dijon, mai 2015. Photographie © Opéra de Dijon, Gilles Abegg.

Opéra de Dijon, Auditorium, 6 mai 2015, par Eusebius ——

Chaque nouvelle production de Wozzeck est un événement : celle que nous offre l'opéra de Dijon ne déroge pas à la règle. L'ouvrage mobilise des moyens considérables : un orchestre en grande formation d'une centaine de musiciens, des solistes d'exception, rompus à une écriture passablement éloignée du bel canto, un chœur particulièrement homogène et professionnel, sans oublier un chef familier de l'ouvrage et un metteur en scène renommés.

C'est le SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg, dont le nom est indissociable du festival de Donaueschingen, qui a été choisi. Superbe formation, peu familière de la fosse, mais qui y réalise un travail exceptionnel, sous la conduite d'Emilio Pomarico, rompu à toutes les exigences et aux subtilités de la musique écrite depuis un siècle. L'exigence, la finesse, l'attention portée aux solistes, la recherche des couleurs, des équilibres en font un modèle. Wozzeck, œuvre post-romantique ou expressionniste s'il en est, en sort magnifiée, d'une force exceptionnelle : douceur, âpreté, violence et tendresse, la beauté sonore est constante. Tour à tour bloc effrayant ou fragmenté à l'extrême, l'orchestre illumine le spectacle de sa vie intense, fulgurante jusqu'au paroxysme, radicalement tragique, sans jamais tomber dans l'emphase. Les interludes, durant lesquels l'attention est exclusivement centrée sur son jeu, justifieraient à eux seuls un enregistrement. Les musiciens signent ici le testament embrasé de l'orchestre promis à la fusion prochaine avec l'autre formation de Stuttgart… Comment ne pas y associer les musiciens du PESM2 de Dijon, qui constituent l'orchestre de scène ? Et le chœur superlatif de l'Opéra, dont les deux interventions (à l'auberge, puis dans la scène de la nuit à la caserne) sont admirables ?

On se souvient avec émotion des débuts à l'opéra de Sandrine Anglade, avec le Viol de Lucrèce à Nantes (en 1999). Depuis, elle a beaucoup donné, y compris à Dijon avec un Amour des trois oranges surprenant. Elle va à l'essentiel, elle opte pour ce qu'elle croit être la vérité : dès la scène du crépuscule de feu, elle accuse la prétendue folie de Wozzeck3, « schizophrène », « piégé dans une  fausse relation maritale »4. Tout est dit, au détriment de son humanité profonde et de sa richesse psychologique. Si la dépendance financière de Wozzeck est justement soulignée, pourquoi lui faire porter une cravate à la première scène ? Büchner, puis Berg, ont voulu une opposition radicale entre l'univers des nantis, des oppresseurs et celui des humbles, réduits à subir leur sort. Tout comme la nature, sujet de réflexion, mais aussi dimension irréductible du livret, qui disparaît totalement de la mise en scène. Les didascalies seraient-elles triviales ? Comment le spectateur néophyte peut-il comprendre que Wozzeck, simple soldat, fait la barbe de son capitaine alors que le plateau, vide de tout accessoire, nous montre deux hommes, debout, dont aucun des gestes ne trahit l'activité, l'un une serviette autour du cou ? Le crépuscule de la 2e scène (« un dernier rayon de soleil baigne l'horizon d'une éblouissante lumière »), qui fait dire à Wozzeck « Un feu, un feu ! » se traduit par une lumière blafarde, qui accrédite la prétendue « folie » de Wozzeck.  Cette volonté délibérée de refus de tout ce qui pourrait passer pour narratif, naturel, comme faisant pléonasme, conduit à de multiples contresens. Les accessoires sont réduits à la portion congrue : une bouteille, les boucles d'oreilles, le miroir, la Bible, un flacon de schnaps, le couteau… j'allais oublier ces sacs-poubelle noirs qui jonchent le sol. C'est évidemment le bois que coupent Andrès et Wozzeck, vous l'aviez compris.

Entre la première rédaction du livret et la composition de Wozzeck, Berg accomplit deux ans de service militaire, au paroxysme de la Première Guerre mondiale. Il sait donc ce qu'est la vie de garnison et ses aspects les plus sordides. La lecture partiale du livret ne rend pas justice à sa richesse, équivalente à la musique qui l'illustre, ni aux qualités littéraires et dramatiques du remarquable écrivain qu'était Berg. Un peu d'humilité, d'amour et une réflexion moins superficielle auraient certainement permis une réussite plus affirmée.

L'enfant, Marie (Allison Oakes) et Wozzeck (Boris Grappe). Photographie © Opéra de Dijon, Gilles Abegg.

Le dispositif scénique repose sur un système ingénieux : le volume est modelé, parfois incertain, au gré des scènes, dessiné de grands panneaux translucides qui glissent latéralement, captent la lumière, s'effacent. Ainsi, leur lent glissement, côté cour, qui accompagne la fin de la deuxième scène s'accorde merveilleusement à la partie orchestrale. La mise en image est le plus souvent remarquable, servie par des éclairages, subtils, rares, changeants. Par exemple, la lecture de la Bible par Marie, avec une ligne horizontale en fond de scène, au flux régulier, mouvant, la lumière étant projetée vers le public, est-elle d'une force singulière.

L'action se situe ici dans un temps indéterminé souligné par des costumes à la fois banaux et singuliers : contemporains, agrémentés de touches de fantaisie : le docteur, chaussé de crocs bleus, qui va imposer au cobaye Wozzeck le mouton après les haricots, apparaît avec un mouton en bandoulière, le capitaine est coiffé d'un casque de fantaisie. Marie et Margret ont-elles un costume ? On peut en douter… elles auraient pu répéter dans la même tenue. Les musiciens de l'orchestre de scène, hommes y compris, sont en majorettes, jupettes et shakos écrus, vestes rouges.

Si le défilé militaire de la 3e scène, dont les silhouettes du tambour-major et  des musiciens se dessinent sur le fond de scène est une réussite, la berceuse, chantée admirablement, pâtit d'une direction d'acteurs inappropriée : le couple mère-fils entame une danse statique qui contredit Berg5. Les dernières scènes (de la mort de Marie aux « Hop, hop » de l'enfant) ont perdu leur charge émotionnelle par leur côté prosaïque. Pourquoi s'être refusé de faire se lever la lune rouge avant le meurtre ? À trop intellectualiser, on détruit l'émotion. L'enlèvement du corps de Marie par quatre des musiciens de l'orchestre (en majorettes) relève du grand-guignol. On ne comprend pas. La poignante dernière scène déçoit par sa réalisation bâclée.

Le docteur (Damien Pass), le capitaine (Michael Gniffke) et Wozzeck (Boris Grappe). Photographie © Opéra de Dijon, Gilles Abegg.

Tout comme l'orchestre, les solistes forcent l'admiration. Tous y accomplissent leur prise de rôle et leur engagement est perceptible. La distribution est sans faille, internationale et de haut vol. Le Wozzeck de Boris Grappe n'est pas de ces figures tragiques, sombres, hiératiques. Sa folie est humaine et sa révolte contre le capitaine nous émeut. L'émission est belle et si la voix est parfois en retrait, durant les premières scènes, elle s'épanouit progressivement pour atteindre à une forme de plénitude dans le deuxième acte. C'est de surcroît un excellent acteur. Avec Allison Oakes, nous tenons une Marie exceptionnelle. Ce grand soprano lyrique, dont c'est la première apparition en France, est reconnue par les plus grandes scènes, y compris Bayreuth. Elle donne vie à son personnage avec sensibilité et force. Sa voix aussi large que longue est expressive, bien timbrée. Un nom à retenir. Le capitaine6, aussi caricatural que le docteur, est chanté par Michael Gniffke. Le rôle est périlleux, utilisant tous les registres y compris le falsetto, avec une ligne mélodique capricieuse, torturée. L'émission, avec de beaux aigus, est exemplaire, tout comme le jeu. Damien Pass, maintenant réputé baryton-basse qui fait une brillante carrière, est le docteur. Sadique, hystérique, obsédé par ses recherches, c'est également un rôle difficile. Son aisance dans tous les registres, avec des graves puissants, les qualités de son émission nous ravissent. Andrès, l'ami de Wozzeck, est chanté par un superbe ténor lyrique, Gijs Van der Linden, lumineux, au timbre séduisant.

Le tambour-major d'Albert Bonnema est un gigantesque fanfaron vaniteux et brutal, un fat aux accents parodiques. L'émission est franche, la voix sonore, bien timbrée, ronde projetée avec une aisance confondante force l'admiration. Le beau contralto de Manuela Bress incarne Margret avec une vitalité débordante. Les deux compagnons de beuverie, Arnaud Richard et Thiebault Daquin, excellents chanteurs, sont plus vrais que nature. 

L'enregistrement, confié à la SWR, devrait faire date,  Jawohl, Herr Hauptmann !

Eusebius
6 mai 2015

 

1. littéralement : « nous autres, pauvres gens » revient comme un leitmotiv, tant dans la bouche de Wozzeck (dès la première scène) que dans celle de Marie (3e scène).

2. Pôle d'Enseignement Supérieur de la Musique.

3. L'étymologie de Wozzeck dériverait de Wojciech dont la racine signifierait « esclave ».

4. Wozzeck est-il fou ? Un homme simple, de bon sens, attachant malgré ou à cause de ses faiblesses, gouverné par des superstitions, des croyances et des phobies héritées du milieu quasi carcéral où il est enfermé (les « ronds de sorcières », les francs-maçons), soumis aux deux psychopathes qui se jouent de lui : le capitaine et le docteur. C'est une victime qui se rebelle, contre son capitaine qui le provoque, contre un monde indifférent ou hostile, contre la trahison de Marie. Certes, Marie et lui ne sont pas mariés, mais cette approche du couple est celle des bourgeois hypocrites, partagée par le docteur et le capitaine. Wozzeck et Marie, pauvres parmi les pauvres, sont solidaires dans leur profonde misère et dans leur angoisse, dans leurs obsessions et leur détresse. Wozzeck a tout donné à Marie, qui est tout pour lui. La lecture que nous impose Sandrine Anglade nous emmène très loin de ce Wozzeck tel que l'incarnait Theo Adam, intelligent, superstitieux, visionnaire, mais aussi touchant parce qu'homme avant tout.  Plus près de nous, le remarquable Georg Nigl campait un Wozzeck de la même veine avec Currentzis (au Bolchoï en 2010).

5. L'enfant est bercé sur les bras de sa mère (3e scène). À la fin il chevauche son cheval…Entretemps (acte 3 sc. 2), Wozzeck demande à Marie depuis combien de temps ils se connaissent. La réponse est claire : 3 ans à la Pentecôte. Il est donc très jeune. Ici, au lieu de s'endormir, il va jouer derrière un panneau translucide. Pourquoi en faire régulièrement un observateur déambulant au gré des scènes ?

6. Sandrine Anglade nous dit avoir conçu les personnages du Docteur et du Capitaine « comme des personnages de la Commedia dell'arte ». Si Berg a bien écrit « ténor bouffe » pour le rôle du Capitaine, le contresens, remarqué par Leibowitz, et jamais contredit, est évident : ces deux compères sont simplement grotesques.

 

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