Cette Vie de Beethoven a été publiée pour la première fois, en janvier
1903, aux « Cahiers de la quinzaine ».
BEETHOVEN
A la municipalitd de Vienne. ler février 1819.
L'air est lourd autour de nous. La vieille Europe
s'engourdit dans une atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme sans
grandeur pèse sur la pensée, et entrave l'action des gouvernements et des
individus. Le monde meurt d'asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le
monde étouffe. — Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer l'air libre.
Respirons le souffle des héros.
La vie est dure. Elle est un combat de chaque jour
pour ceux qui ne se résignent pas à la médiocrité de l'âme, et un triste
combat le plus souvent, sans grandeur, sans bonheur, livré dans la
solitude et le silence. Oppressés par la pauvreté, par les âpres soucis
domestiques, par les tâches écrasantes et stupides, où les forces se
perdent inutilement, sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont
séparés les uns des autres, et n'ont même pas la consolation de pouvoir
donner la main à leurs frères dans le malheur, qui les ignorent, et qu'ils
ignorent. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes; et il y a des moments
où les plus forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un secours,
un ami.
C'est pour leur venir en aide, que j'entreprends de
grouper autour d'eux les Amis héroïques, les grandes âmes qui souffrirent
pour le bien. Ces Vies des Hommes illustres n
e s'adressent pas à l'orgueil des ambitieux; elles sont dédiées aux
malheureux. Et qui ne l'est, au fond? A ceux qui souffrent, offrons le
baume de la souffrance sacrée. Nous ne sommes pas seuls dans le combat. La
nuit du monde est éclairée de lumières divines. Même aujourd'hui, près de
nous, nous venons de voir briller deux les plus pures flammes, la flamme
de la Justice et celle de la Liberté : le colonel Picquart, et le peuple
des Boers. S'ils n'ont pas réussi à brûler les ténèbres épaisses, ils nous
ont montré la route, dans un éclair. Marchons-y à leur suite, à la suite
de tous ceux qui luttèrent comme eux, isolés, disséminés dans tous les
pays et dans tous les siècles. Supprimons les barrières du temps.
Ressuscitons le peuple des héros.
Je n'appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la
pensée ou par la force. J'appelle héros, seuls ceux qui furent grands par
le coeur. Comme l'a ditun des plus grands d'entre eux, celui dont nous
racontons ici même la vie : « Je ne reconnais pas d'autre signe de
supériorité que la bonté. »
Où le caractère n'est pas grand, il n'y a pas de grand homme, il n'y a
méme pas de grand artiste, ni de grand homme d'action; il n'y a que des
idoles creuses pour la vile multitude : le temps les détruit ensemble. Peu
nous importe le succès. Il s'agit d'être grand, et non de le
paraître.
La vie de ceux dont nous essayons de faire ici
l'histoire, presque toujours fut un long martyre. Soit qu'un tragique
destin ait voulu forger leur âme sur l'enclume de la douleur physique et
morale, de la misère et de la maladie; soit que leur vie ait été ravagée,
et leur coeur déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom
dont leurs frères étaient torturés, ils ont mangé le pain quotidien de
l'épreuve; et s'ils furent grands par l'énergie, c'est qu'ils le furent
aussi par le malheur. Qu'ils ne se plaignent donc pas trop, ceux qui sont
malheureux : les meilleurs de l'humanité sent avec eux. Nourrissons-nous
de leur vaillance; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant
notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de ces
âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans même
qu'il soit besoin d'interroger leurs oeuvres, et d'écouter leur voix, nous
lirons dans leurs yeux, dans l'histoire de leur vie, que jamais la vie
n'est plus grande, plus féconde, — et plus heureuse, — que dans la
peine.

En tête de cette légion héroïque, donnons la
première place au fort et pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au milieu de
ses souffrances, que son exemple pût être un soutien pour les autres
misérables, « et que le malheureux se consolât en trouvant un
malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, avait
fait tout ce qui était en son pouvoir, pour devenir un homme digne de ce
nom ».
Parvenu par des années de luttes et d'efforts surhumains à vaincre sa
peine et à accomplir sa tâche, qui était, comme il disait, de souffler un
peu de courage à la pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un
ami qui invoquait Dieu : « 0 homme, aide-toi toi-même ! »
Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son
exemple la foi de l'homme dans la vie et dans l'homme.

Woltuen, wo man kann,
Freiheit über alles lieben,
Wahrheit nie, auch sogar am
Throne nicht verleugnen.
« Faire tout le bien qu'on peut,
Aimer la Liberté par-dessus tout,
Et, quand ce serait pour un trône,
Ne jamais trahir la vérité.»

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Il était petit et trapu, de forte encolure, de
charpente athlétique. Une large figure, de couleur rouge brique, sauf vers
la fin de sa vie, où le teint devint maladif et jaunâtre, surtout l'hiver,
quand il restait enfermé, loin des champs. Un front puissant et bosselé.
Des cheveux extrêmement noirs, extraordinaire-ment épais, et où il
semblait que le peigne n'eût jamais passé, hérissés de toutes parts, « les
serpents de Méduse
1 ». Les yeux brûlaient d'une force prodigieuse, qui saisit
tous ceux qui le virent; mais la plupart se trompèrent
1. J. Russel (1822). — Charles Czerny,
enfant, qui le vit en 1801, avec une barbe de plusieurs jours et une
crinière sauvage, vétu d'un veston et d'un pantalon en poil de chèvre,
crut rencontrer Robinson Crusoé.
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sur leur nuance. Comme ils flambaient d'un éclat
sauvage dans une figure brune et tragique, on les vit généralement noirs;
ils ne l'étaient pas, mais bleu gris
1. Petits et très profondément enfoncés, ils s'ouvraient
brusquement dans la passion ou la colère, et alors roulaient dans leurs
orbites, reflétant toutes leurs pensées avec une vérité merveilleuse
2. Souvent ils se tournaient vers le ciel avec un regard
mélancolique. Le nez était court et carré, large, un mufle de lion. Une
bouche délicate, mais dont la lèvre inférieure tendait à avancer sur
l'autre. Des mâchoires redoutables, qui auraient pu broyer des noix. Une
fossette profonde au menton, du côté droit, donnait une étrange
dissymétrie à. la face. « Il avait un bon sourire, dit Moscheles, et dans
la conversation, un air souvent aimable et encourageant. En revanche, le
rire était désagréable, violent et grimaçant,
1. Note du peintre Kloeber, qui flt son
portrait vers 1818.
2. « Ses beaux yeux parlants, dit le docteur W.-C. Müller, tantôt gracieux
et tendres, tantôt égarés, menaçants et terribles »
(1820).
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du reste court », — le rire d'un homme qui n'est pas
accoutumé à la joie. Son expression habituelle était la mélancolie, « une
tristesse incurable ». Rellstab, en 1825, dit qu'il a besoin de toutes ses
forces pour s'empêcher de pleurer, en voyant « ses doux yeux et leur
douleur poignante ». Braun von Braunthal, un an plus tard, le rencontre à
une brasserie : il est assis dans un coin, il fume une longue pipe, et il
a les yeux fermés, comme il fait de plus en plus, à mesure qu'il approche
de la mort. Un ami lui adresse la parole. Il sourit tristement, tire de sa
poche un petit carnet de conversation; et, de la voix aiguë que prennent
souvent les sourds, il lui dit d'écrire ce qu'on veut lui demander. — Son
visage se transfigurait, soit dans ses accès d'inspiration soudaine qui le
prenaient à l'improviste, même dans la rue, et qui frappaient d'étonnement
les passants, soit quand on le surprenait au piano. « Les muscles de sa
face saillaient, ses veines gonflaient; les yeux sauvages devenaient
deux
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fois plus terribles; la bouche tremblait; il avai l'air
d'un enchanteur vaincu par les démon; qu'il avait évoqués. » Telle une
figure de Shakespeare
1; Julius Benedict dit : « Le roi Lear ».

Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770 à Bonn,
près de Cologne, dans une misérable soupente d'une pauvre maison. Il était
d'origine flamande
2. Son père était un ténor inintelligent et ivrogne. Sa mère
était
1. Kloeber dit : « d'Ossian .. Tous ces
détails sont empruntés aux notes d'amis de Beethoven, ou de voyageurs qui
le virent, — tels que Czerny, Moscheles, Kloeber, Daniel Amadeus
Atterbohm, W: C. Muller, J. Russel, Julius Benedict, Rochlitz,
etc.
2. Le grand-père Ludwig, l'homme le plus
remarquable de la famille, celui à qui Beethoven ressemblait le plus,
était né à Anvers, et ne s'établit que vers sa vingtième année à Bonn, où
il devint maître de chapelle du prince-électeur. — Il ne faut pas oublier
ce fait, si l'on veut comprendre l'indépendance fougueuse de la nature de
Beethoven, et tant de traits de son caractère qui ne sont pas proprement
allemands.
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domestique, fille d'un cuisinier, et veuve en premières
noces d'un valet de chambre.
Une enfance sévère, à laquelle manqua la douceur
familiale, dont Mozart, plus heureux, fut entouré. Dès le commencement, la
vie se révéla à lui comme un combat triste et brutal, Son père voulut
exploiter ses dispositions musicales et l'exhiber comme un petit prodige.
A quatre ans, il le clouait pendant des heures devant son clavecin, ou
l'enfermait avec un violon, et le tuait de travail. Peu s'en fallut qu'il
ne le dégoûtât à tout jamais de l'art. Il fallut user de violence pour que
Beethoven apprît la musique. Sa jeunesse fut attristée par les
préoccupations matérielles, le souci de gagner son pain, les tâches trop
précoces. A onze ans, il faisait partie de l'orchestre du théâtre; à
treize, il était organiste. En 1787, il perdit sa mère, qu'il adorait. a
Elle m'était si bonne, si digne d'amour, ma meilleure amie! Oh! qui était
plus heureux que moi, quand je pouvais prononcer le doux nom de mère, et
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qu'elle pouvait l'entendre
1? » Elle était morte phtisique; et Beethoven se croyait
atteint de la même maladie; il souffrait déjà constamment; et il se
joignait à son mal une mélancolie, plus cruelle que le mal même
2 . A dix-sept ans, il était chef de famille, chargé de
l'éducation de ses deux frères; il avait la honte de devoir solliciter la
mise à la retraite de son père, ivrogne, incapable de diriger la maison :
c'est au fils qu'on remettait la pension du père, pour éviter que celui-ci
la dissipât. Ces tristesses laissèrent en lui une empreinte profonde. Il
trouva toutefois un affectueux appui dans une famille de Bonn, qui lui
resta toujours chère, la famille de Breuning. La gentille
« Lorchen », Éléonore de Breuning, avait deux ans de moins que
lui. Il lui apprenait la musique et elle l'initia à la poésie. Elle fut sa
compagne
1. Lettre au docteur Schade, à
Augsbourg, 15 septembre 1787 (Nohl, Lettres de Beethoven, II).
2. Il disait plus tard (en 1816) : «
C'est un pauvre homme, celui qui ne sait pas mourir ! Quand je n'avais que
quinze ans, je le savais déjà..»
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d'enfance; et peut-être y eut-il entre eux un sentiment
assez tendre. Éléonore épousa plus tard le docteur Wegeler, qui fut un des
meilleurs amis de Beethoven; et, jusqu'au dernier jour, il ne cessa de
régner entre eux une amitié paisible, qu'attestent les lettres dignes et
tendres de Wegeler et d'Éléonore, et celles du vieux fidèle ami (alter
treuer Freund) au bon cher Wegeler (guter lieber Wegeler). Affection plus
touchante encore quand l'âge est venu pour tous trois, sans refroidir la
jeunesse de leur coeur
Si triste qu'ait pu être l'enfance de Beethoven, il
garda toujours pour elle, pour les lieux où elle s'écoula, un tendre et
mélancolique souvenir. Forcé de quitter Bonn, et.de passer presque toute
sa vie à Vienne, dans la grande ville frivole et ses tristes faubourgs,
jamais il
1. Nous citons aux
textes
quelques-unes de ces lettres.
Beethoven trouva aussi un ami et un guide en l'excellent Christian-Gottlob
Neefe, son maître, dont la noblesse morale n'eut pas moins d'influence sur
lui que la largeur de son intelligence artistique.
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n'oublia la vallée du Rhin, et le grand fleuve auguste
et paternel, unser Vater Rhein, comme il l'appelle, « notre père le Rhin
s, si vivant, en effet, presque humain, pareil à une âme gigantesque où
passent des pensées et des forces innombrables, nulle part plus beau, plus
puissant et plus doux qu'en la délicieuse Bonn, dont il baigne les pentes
ombragées et fleuries, avec une violence caressante. Là, Beethoven a vécu
ses vingt premières années; là se sont formés les rêves de son coeur
adolescent, — dans ces prairies qui flottent languissamment sur l'eau,
avec leurs peupliers enveloppés de brouillards, les buissons et les
saules, et les arbres fruitiers, qui trempent leurs racines dans le
courant silencieux et rapide, — et, penchés sur le bord, mollement
curieux, les villages, les églises, les cimetières même, — tandis qu'à
l'horizon, les Sept Montagnes bleuâtres dessinent sur le ciel leurs
profils orageux, que surmontent les maigres et bizarres silhouettes des
vieux châteaux ruinés. A ce pays,
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son coeur resta éternellement fidèle; jusqu'au dernier
instant, il rêva de le revoir, sans jamais y parvenir. « Ma patrie,
la belle contrée où j'ai vu la lumière du jour, toujours aussi belle,
aussi claire devant mes yeux, que lorsque je la laissai
1. »

En novembre 9792, Beethoven vint se fixer à Vienne,
métropole musicale de l'Allemagne
2. La Révolution avait éclaté ; elle commençait à submerger
l'Europe. Beethoven quitta Bonn juste au moment où la guerre y entrait.
Sur la route de Vienne, il traversa les armées hes-
1. A Wegeler, 29 juin 1801 (Nohl,
XIV).
2. Il y avait déjà fait un court voyage,
au printemps de 1787. Il vit alors Mozart, qui semble avoir fait peu
attention'à lui.
Haydn, dont il avait fait la connaissance à Bonn, en décembre 1790, lui
donna quelques leçons. Beethoven prit aussi pour maltres Albrechtsberger
et Salieri. Le premier lui enseigna le contrepoint et la fugue; le second
lui apprit à écrire pour la voix.
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soises marchant contre la France. En 1796 et 1797, il
mit en musique les poésies belliqueuses de Friedberg : un
Chant du Départ et un choeur patriotique :
Nous sommes un grand peuple allemand (
Ein grosses deutsches Volk sind wir). Mais en vain il veut chanter
les ennemis de la Révolution : la Révolution conquiert le monde, et
Beethoven. Dès 1798, malgré la tension des rapports entre l'Autriche et la
France, Beethoven entre en rapports intimes avec les Français, avec
l'ambassade, avec le général Bernadotte qui venait d'arriver à Vienne.
Dans ces entretiens commencent à se former en lui les sentiments
républicains, dont on voit le puissant développement dans la suite de sa
vie.
Un dessin que Stainhauser fit de lui à cette époque,
donne assez bien l'image de ce qu'il était alors. C'est, aux portraits
suivants de Beethoven, ce que le portrait de Buonaparte par Guérin, cette
âpre figure rongée de fièvre ambitieuse, est aux autres effigies de
Napoléon.
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Beethoven semble plus jeune que son âge, maigre, droit,
raidi dans sa haute cravate, le regard défiant et tendu. Il sait ce qu'il
vaut; il croit en sa force. En 1796, il note sur son carnet : « Courage !
Malgré toutes les défaillances du corps, mon génie triomphera...
Vingt-cinq ans! les voici venus! je les ai.... Il faut que cette année
même, l'homme se révèle tout entier
1.» Mme de Bernhard et Gelinck disent qu'il est très fier, de
manières rudes et maussades, et qu'il parle avec un très fort accent
provincial. Mais ses intimes, seuls, connaissent l'exquise bonté qu'il
cache sous cette gaucherie orgueilleuse. Écrivant à Wegeler tous ses
succès, la première pensée qui lui vient à l'es-prit est celle-ci : « Par
exemple, je vois un ami dans le besoin : si ma bourse ne me permet pas de
lui venir aussitôt en aide, je n'ai qu'à me mettre à ma table de travail;
et, en peu de temps, je l'ai tiré d'affaire.... Tu vois comme c'est
char-
1. Il débutait à peine. Son premier
concert à Vienne comme pianiste, eut lieu le 30 mars 1795.
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tuant
1. » Et un peu plus loin, il dit : « Mon art doit se consacrer
au bien des pauvres. » (
Dann soll meine Kunst sich nur zum Besten der Armen zeigen.)
La douleur, déjà, avait frappé à sa porte; elle s'était
installée en lui, pour n'en plus sortir. Entre 1796 et 1800, la surdité
commença ses ravages
2. Les oreilles lui bruissaient nuit et jour; il était miné par
des douleurs d'entrailles. Son ouïe s'affaiblissait progressivement.
Pendant plusieurs années, il ne l'avoua à personne, même à ses plus
chers
1. A Wegeler, 29 juin 1801 (Nohl,
XIV).
« Aucun de mes amis ne doit manquer de rien, tant que j'ai quelque
chose », — écrit-il à Ries, vers 1801 (Nohl, XXIV).
2. Dans le Testament de 1802, Beethoven
dit qu'il y a six ans que le mal a commencé, — soit, par conséquent, en
1796. — Remarquons en passant que, dans le catalogue de ses oeuvres, l'op.
1 seul (trois trios) est antérieur à 1796. L'op. 2, les trois premières
sonates pour piano, paraissent en mars 1796. On peut donc dire que l'œuvre
entier de Beethoven est de Beethoven sourd.
Voir sur la surdité de Beethoven un article du D' Klotz-Forest, dans la
Chronique médicale du 15 mai 1905. — L'auteur de l'article croit que le
mal eut sa source dans une affection générale héréditaire (peut-être dans
la phtisie de la mère). Il diagnostique un catarrhe des trompes d'Eus [p.
15] tache, en 1796, qui se transforma, vers 1799, en une otite moyenne
aiguë. Mal soignée, elle passa à l'état d'otite catarrhale chronique, avec
toutes ses conséquences. La surdité augmenta, sans jamais devenir
complète. Beethoven percevait les bruits profonds, mieux que les sons
élevés. Dans ses dernières années, il se servait, dit-on, d'une baguette
de bois, dont une extrémité était placée dans la boite de son piano, et
l'autre entre ses dents. Il usait de ce moyen pour entendre, quand il
composait.
(Voir sur la même question : C. G. Kunn : Wiener medizinische
Wochenschrift, février-mars 1892 ; — Wilibald Nagel : Die Musik, mars
1902.)
On a conservé au musée Beethoven de Bonn les instruments acoustiques que
fabriqua pour Beethoven, vers 1814, le mécanicien Maelzel.
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amis; il évitait le monde, pour que son infirmité ne
fût pas remarquée; il gardait pour lui seul ce terrible secret. Mais, en
4801, il ne peut plus le taire; il le confie avec désespoir à deux de ses
amis : le docteur Wegeler et le pasteur Amenda :
« Mon cher, mon bon, mon affectueux Amenda,... combien
souvent je te souhaite auprès de moi! Ton Beethoven est profondément
malheureux. Sache que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, a
beaucoup baissé. Déjà, à l'époque où nous étions ensemble, j'éprouvais
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des symptômes du mal, et je le cachais; mais cela a
toujours empiré depuis.... Guérirai-je ? Je l'espère naturellement, mais
bien peu; de telles maladies sont les plus incurables. Comme je dois vivre
tristement, éviter tout ce que j'aime et tout ce qui m'est cher, et cela
dans un monde si misérable, si égoïste!... Triste résignation où je dois
me réfugier! Sans doute je me suis proposé de me mettre au-dessus de tous
ces maux; mais comment cela me sera-t-il possible
1 ?... »
Et à Wegeler... Je mène une vie misérable. Depuis deux
ans, j'évite toutes les sociétés, parce qu'il ne m'est pas possible de
causer avec les gens : je suis sourd. Si j'avais quelque autre métier,
cela serait encore possible; mais dans le mien, c'est une situation
terrible Que diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n'est pas petit
!... Au théâtre, je dois me mettre tout près de l'orchestre, pour
1. 1.Nohl, Lettres de Beethoven,
XIII
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comprendre l'acteur. Je n'entends pas les sons élevés
des instruments et des voix, si je me place un peu loin.... Quand on parle
doucement, j'entends à peine,... et d'autre part, quand on crie, cela
m'est intolérable.... Bien souvent, j'ai maudit mon existence....
Plutarque m'a conduit à la résignation. Je veux, si toutefois cela est
possible, je veux braver mon destin; mais il y a des moments de ma vie où
je suis la plus misérable créature de Dieu.... Résignation ! quel triste
refuge ! et pourtant c'est le seul qui me reste
1! »
Cette tristesse tragique s'exprime dans quelques œuvres
de cette époque, dans la
Sonate pathétique, op. 13 (1799), surtout dans le
largo de la
troisième Sonate pour piano, op. 10 (1'798). Chose étrange qu'elle
ne soit pas partout empreinte, que tant d'oeuvres encore : le riant
Septuor (1800), la limpide
Première Symphonie (
en ut majeur, 1800), reflètent une
1. Nohl, Lettres de Beethoven, X1V. (Voir les textes.)
2
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insouciance juvénile. C'est sans doute qu'il faut du
temps à l'âme pour s'accoutumer 'à la douleur. Elle a un tel besoin de la
joie que, quand elle ne l'a pas, il faut qu'elle la crée. Quand le présent
est trop cruel, elle vit sur le passé. Les jours heureux qui furent ne
s'effacent pas d'un coup; leur rayonnement persiste longtemps encore après
qu'ils ne sont plus. Seul et malheureux à Vienne, Beethoven se réfugiait
dans ses souvenirs du pays natal; sa pensée d'alors en est tout imprégnée.
Le thème de l
'andante à variations du
Septuor est un Lied rhénan. La
Symphonie en ut majeur est aussi une œuvre du Rhin, un poème
d'adolescent qui sourit à ses rêves. Elle est gaie, langoureuse; on y sent
le désir et l'espérance de plaire. Mais dans certains passages, dans
l'introduction, dans le clair-obscur de quelques sombres basses, dans le
scherzo fantasque, on aperçoit, avec quelle émotion! dans cette
jeune figure le regard du génie à venir. Ce sont les yeux du Dambino de
Botticelli dans ses
Saintes
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|
familles, ces yeux de petit enfant où l'on croit
lire déjà la tragédie prochaine.
A ses souffrances physiques venaient se joindre des
troubles d'un autre ordre. Wegeler dit qu'il ne connut jamais Beethoven
sans une passion portée au paroxysme. Ces amours semblent avoir toujours
été d'une grande pureté. Il n'y a aucun rapport entre la passion et le
plaisir. La confusion qu'on établit de notre temps entre l'une et l'autre
ne prouve que l'ignorance où la plupart des hommes sont de la passion, et
son extrême rareté. Beethoven avait quelque chose de puritain dans l'âme ;
les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur; il
avait sur la sainteté de l'amour des idées intransigeantes. On dit qu'il
ne pardonnait pas à Mozart d'avoir profané son génie à écrire un
Don Juan. Schindler, qui fut son ami intime, assure qu' « il
traversa la vie avec une pudeur virginale, sans avoir jamais eu à se
reprocher une faiblesse ». Un tel homme était fait pour être dupe et
victime de
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l'amour. Il le fut. Sans cesse il s'éprenait
furieusement, sans cesse il rêvait de bonheurs, aussitôt déçus, et suivis
de souffrances amères. C'est dans ces alternatives d'amour et de révolte
orgueilleuse, qu'il faut chercher la source la plus féconde des
inspirations de Beethoven, jusqu'à l'âge où la fougue de sa nature
s'apaise dans une résignation mélancolique.
En 1801, l'objet de sa passion était, à ce qu'il
semble, Giulietta Guicciardi, qu'il immortalisa par la dédicace de sa
fameuse
Sonate dite du
Clair de Lune, op. 27 (1802). « Je vis d'une façon plus douce,
écrit-il à Wegeler, et je me mêle davantage avec les hommes.... Ce
changement, le charme d'une chère fille l'a accompli ; elle m'aime, et je
l'aime. Ce sont les premiers moments heureux que j'aie depuis deux ans
1. » Il les paya durement. D'abord cet amour lui fit
sentir davantage la misère de son infirmité, et les conditions précaires
de sa vie, qui lui rendaient impossible d'épouser celle qu'il aimait.
1. A Wegeler, 1G novembre 1801 (Nohl,
XVIII)
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.Puis Giulietta était coquette, enfantine, égoïste;
elle fit cruellement souffrir Beethoven, et en novembre 1803 elle épousa
le comte Gallenberg
1. — De telles passions dévastent l'âme; quand l'âme est déjà
affaiblie par la maladie, comme l'était celle de Beethoven, elles risquent
de la ruiner. Ce fut le seul moment de la vie de Beethoven, où il semble
avoir été sur le point de succomber. Il traversa une crise désespérée,
qu'une lettre nous fait connaître :le
Testament d'Heiligenstadt, à ses frères, Carl et Johann, avec cette
indication : «
Pour lire et exécuter après ma mort2. » C'est un cri de
révolte et de douleur déchirante. On ne peut l'entendre sans être pénétré
de pitié. Il fut tout près alors de mettre fin à sa vie. Seul son in-
1. Elle ne craignit pas, dans la suite,
d'exploiter l'ancien amour de Beethoven, en faveur de son mari. Beethoven
secourut Gallenberg. « Il était mon ennemi : c'était justement la
raison pour que je lui fisse tout le bien possible », dit-il à
Schindler, dans un de ses cahiers de conversation de 1821. Mais il l'en
méprisa davantage.. Arrivée à Vienne, écrit-il en français, elle cherchait
moi, pleurant, mais je la méprisais.
2. 6 octobre 180.2 (Nohl, XXVI). Voir
aux textes.
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[p. 22]
|
flexible sentiment moral l'arrêta'. Ses dernières
espérances de guérison disparurent. « Même le haut courage qui me
soutenait s'est évanoui. 0 Providence, fais-moi apparaître une fois un
jour, un seul jour de vraie joie ! Il y a si longtemps que le son profond
de la vraie joie m'est étranger. Quand, oh ! quand, mon Dieu, pourrai-je
la rencontrer encore ?... Jamais ? — Non, ce serait trop cruel ! »
Cela semble une plainte d'agonie; et pour-tant,
Beethoven vivra vingt-cinq ans encore. Sa puissante nature ne pouvait se
résigner à succomber sous l'épreuve. a Ma force physique croît plus que
jamais avec ma force intellectuelle.... Ma jeunesse, oui, je le sens, ne
fait que commencer. Chaque jour me rapproche du
1.. Recommandez à vos enfants la vertu ;
elle seule peut rendre heureux, non l'argent. Je parle par expérience.
C'est elle qui m'a soutenu dans ma misère; c'est à elle que je dois, ainsi
qu'à mon art, de n'avoir pas terminé ma vie par le suicide. » Et dans une
autre lettre, du 2 mai 1810, à Wegeler : .'Si je n'avais pas lu quelque
part que l'homme ne doit pas se séparer volontairement de la vie, aussi
long-temps qu'il peut encore accomplir une bonne action, depuis longtemps
je ne serais plus — et sans doute par mon propre fait
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[p. 23]
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but que j'entrevois sans pouvoir le définir.... Oh! si
j'étais délivré de ce mal, j'embrasserais le monde L.. Point de repos ! Je
n'en connais pas d'autre. que le sommeil; et je suis assez malheureux de
devoir lui accorder plus de temps qu'autrefois. Que je sois seulement
délivré à moitié de mon mal : et alors.... Non, je ne le supporterai pas.
Je veux saisir le destin à la gueule. Il ne réussira pas à me courber tout
à fait. — Oh ! cela est si beau, de vivre la vie mille fois
1 ! »
Cet amour, cette souffrance, cette volonté, ces
alternatives d'accablement et d'orgueil, ces tragédies intérieures se
retrouvent dans les grandes oeuvres écrites en 1802: la
Sonate avec marche funèbre, op. 26, la Sonate quasi una fantasia,
et la Sonate dite du Clair de lune, op. 27, la Deuxième Sonate, op. 31,
avec ses récitatifs dramatiques, qui semblent un monologue grandiose et
désolé; la
Sonate en ut mineur pour violon, op. 30, dédiée à l'empe-
1. A Wegeler (Nohl, XV1II).
|
[p. 24]
|
reur Alexandre; la
Sonate à Kreutzer, op. 47; les six héroïques et poignantes mélodies
religieuses sur des paroles de Gellert, op. 48. La
Seconde Symphonie, qui est de 1803, reflète davantage son juvénile
amour; et l'on sent que sa volonté prend décidément le dessus. Une force
irrésistible balaye les tristes pensées. Un bouillonnement de vie soulève
le
finale. Beethoven veut être heureux; il ne veut pas consentir à
croire son infortune irrémédiable : il veut la guérison, il veut l'amour;
il déborde d'espoir
1.

Dans plusieurs de ces oeuvres, on est frappé par
l'énergie et l'insistance des rythmes de marche et de combat. Cela est
surtout sensible dans l'
allegro et le
finale de la
Seconde Symphonie, et plus encore dans le premier morceau,
1. La miniature de Hornemann, qui est de
1802, montre Beethoven mis à la mode de l'époque, avec des favoris, les
cheveux à la Titus, Pair fatal d'un héros byronien, mais cette tension de
volonté napoléonienne, qui ne désarme jamais.
|
[p. 25]
|
superbement héroïque, de la
Sonate à l'empereur Alexandre. Un caractère guerrier, spécial à
cette musique, rappelle l'époque d'où elle est sortie. La Révolution
arrivait à Vienne. Beethoven était emporté par elle. « Il se prononçait
volontiers, dans l'intimité, dit le chevalier de Seyfried, sur les
événements politiques, qu'il jugeait avec une rare intelligence, d'un coup
d'œil clair et net. » Toutes ses sympathies l'entraînaient vers les idées
révolutionnaires. « Il aimait les principes républicains », dit Schindler,
l'ami qui le connut le mieux dans la dernière période de sa vie. « Il
était partisan de la liberté illimitée et de l'indépendance nationale...
Il voulait que tous concourussent au gouvernement de l'État... Il voulait
pour la France le suffrage universel, et il espérait que Bonaparte
l'établirait, et jetterait ainsi les bases du bonheur du genre humain. »
Romain révolutionnaire, nourri de Plutarque, il rêvait d'une République
héroïque, fondée par le dieu de la Victoire : le premier Consul; et, coup
sur coup, il forge la
|
[p. 26]
|
Symphonie héroique : Bonaparte (1804)
1 l'Iliade de l'Empire, et le finale de la
Symphonie en ut mineur (1805-1808), l'epopée de la Gloire. Premiere
musique vraiment revolutionnaire : l'âme du temps y revit avec l'intensité
et la pureté qu'ont les grands évenements dans les grandes Âmes
solitaires, dont les impressions ne sont pas amoindries par le contact de
la réalité. La
1. On sait que la Symphonie héroïque fut
écrite pour et sur Bonaparte, et que le premier manuscrit porte encore le
titre :
Buonaparte. Sur ces
entrefaites, Beethoven apprit le couronnement de Napoléon. Il entra en
fureur : « Ce n'est done qu'un homme ordinaire! » cria-t-il ; et dans son
indignation, il dechira la dédicace, et eerivit ce titre vengeur et
touchant a la fois : «
Symphonie héroïque ... pour célébrer le souvenir d'un
grand Homme. »
(Sinfonia eroica... composta per festeggiare it
sovvenire di un grand Uomo.) Schindler raconte
que dans la suite, it se départit un peu de son mépris pour Napoléon ; it
ne vit plus en lui qu'un malheureux digne de compassion, un Icare
précipité du ciel. Quand it apprit la catastrophe de Sainte-Hélène, en
1821, il dit : « II y a dix sept ans que j'ai écrit la musique qui
convient à ce triste evenement. » Il se plaisait a reconnaître dans la
Marche funèbre de sa symphonie un pressentiment de la fin tragique du
conquérant. — Il est donc bien probable que la Symphonie héroïque, et
surtout son premier morceau, était, dans la pensée de Beethoven, une sorte
de portrait de Bonaparte, très different du modèle, sans doute, mais tel
qu'il l'imaginait, et tel qu'il l'eut voulu : le génie de la Révolution.
Beethoven reprend d'ailleurs dans le finale de l'Heroïque une des phrases
principales de la partition qu'il avait déjà écrite pour le héros
revolutionnaire par excellence, le dieu de la Liberté :
Prométhée
(1801)
|
[p. 27]
|
figure de Beethoven s'y montre colorée des reflets de
ces guerres épiques. Partout elles s'expriment, peut-être à son insu, dans
les œuvres de cette période : dans l'
Ouverture de Coriolan (1807), où soufflent des tempêtes, dans le
Quatrième quatuor, op. 18, dont le premier morceau a tant de
parenté avec cette ouverture ; dans la
Sonate Appassionata, op. 57 (1801), dont Bismarck disait : « Si je
l'entendais souvent, je serais toujours très vaillant
1 » : dans la partition d'
Egmont; et jusque dans ses concertos pour piano, dans ce
concerto en mi bémol, op. 73 (1809), où la virtuosité même se fait
héroïque, où passent des armées. — Comment s'en étonner ? Si Beethoven
ignorait, en écrivant la Marche funèbre sur la mort d'un héros
1. Robert de Keudell, ancien ambassadeur
d'Allemagne à Rome :
Bismarck et sa famille, 1901,
traduction française de E.-B. Lang.
Robert de Keudell joua cette sonate à Bismarck, sur un mauvais piano, le
30 octobre 1870, à Versailles. Bismarck disait de la dernière phrase de
l'oeuvre : « Ce sont les luttes et les sanglots de toute une
vie. » Il préférait Beethoven à tout autre musicien, et, plus d'une
fois, affirma : « Beethoven convient le mieux à mes
nerfs »
|
[p. 28]
|
(de la sonate op. 26), que le héros le plus digne de
ses chants, celui qui plus que Bonaparte s'approcha du modèle de la
Symphonie héroïque, Hoche, venait de mourir près du Rhin, que
domine encore son monument funèbre, du haut d'une petite colline entre
Coblentz et Bonn, — à Vienne même, il avait vu deux fois la Révolution
victorieuse. Ce sont les officiers français qui assistent en novembre
1805, à la première de
Fidelio . C'est le général Hulin, le vainqueur de la Bastille, qui
s'installe chez Lobkowitz, l'ami et le protecteur de Beethoven, celui à
qui sont dédiés l'
Héroïque et l'
Ut mineur. Et le 10 mai 1809, Napoléon couche à Schoenbrunn
1.
1. La maison de Beethoven était sise
près des fortifications de Vienne, que Napoléon fit sauter après la prise
de la ville. « Quelle vie sauvage, que de ruines autour de moi ! — écrit
Beethoven aux éditeurs Breitkopf et Haertel, le 26 juin 1809; — rien que
tambours, trompettes, misères de toute sorte !
Un portrait de Beethoven, à cette époque, nous a été laissé par un
Français qui le vit à Vienne, en 1809 : le baron deTrémon, auditeur au
Conseil d'État. Il fait une description pittoresque du désordre qui
régnait dansl'appartement de Beethoven. Il scausèrent ensemble de
philosophie, de religion, de politique, « et surtout de Shakespeare,
son idole ». Beetnoven était assez disposé à suivre Trémont à Paris,
où [p. 29] il savait que le Conservatoire exécutait déjà ses symphonies,
et où il avait des admirateurs enthousiastes. — (Voir,
dans le Mercure musical du
1er mai
1906,
Une visite à Beethoven, par le
baron de Trémont; publié par J. Chantavoine.)
|
[p. 29]
|
Bientôt Beethoven haïra les conquérants français. Mais
il n'en a pas moins senti la fièvre de leur épopée; et qui ne la sent pas
comme lui, ne comprendra qu'à demi cette musique ld'aclions et de
triomphes impériaux.

Beethoven interrompit brusquement la
Symphonie en ut mineur, pour écrire d'un jet, sans ses esquisses
habituelles, la
Quatrième Symphonie. Le bonheur lui était apparu. En mai 1806, il
se fiançait avec Thérèse de Brunswick.
1 Elle
1. Ou plus exactement, Thérèse Brunsvik.
Beethoven avait fait la connaissance des Brunsvik à Vienne, entre 1796 et
1799. Giulietta Guicciardi était la cousine de Thérèse. Beethoven semble
s'être épris aussi, pendant un temps, d'une soeur de Thérèse, Joséphine,
qui épousa le comte Deym, puis en secondes noces le baron Stackelberg. —
On trouvera les détails les plus vivants sur la famille Brunsvik dans un
article de M. André de Hevesy :
Beethoven et l'Immortelle Bien-aimée
(Revue de Paris,
1er
et 15 mars 1910). M. de Hevesy a utilisé, pour cette étude,
les Mémoires manuscrits et les papiers de Thérèse, conservés à Mârtonvàsàr
[p. 30] en Hongrie. Tout en montrant l'intimité affectueuse de Beethoven
avec les Brunsvik, il remet en question son amour pour Thérèse. Mais ses
arguments ne semblent pas convaincants; et je me réserve de les discuter,
quelque jour.-
|
[p. 30]
|
l'aimait depuis longtemps, — depuis que, petite fille,
elle prenait avec lui des leçons de piano, dans les premiers temps de son
séjour à Vienne. Beethoven était ami de son frère, le comte François. En
1806, il fut leur hôte à Mârtonvàsàr en Hongrie, et c'est là qu'ils
s'aimèrent. Le souvenir de ces jours heureux s'est conservé dans quelques
récits de Thérèse de Brunswick
1. « Un soir de dimanche, dit-elle, après dîner, au clair de
lune, Beethoven s'assit au piano. D'abord il promena sa main à plat sur le
clavier. François et moi nous connaissions cela. C'était ainsi qu'il
préludait toujours. Puis il frappa quelques accords sur les notes basses;
et, lentement, avec une solennité mystérieuse, il joua un chant de
Sébastien Bach
2 :
1. Mariam Tenger :
Beethoven's unsterbliche
Geliebte, Bonn, 1890.
2. C'est l'air admirable qui figure dans
l'Album de la femme de J.-S. Bach, Anna Magdalena (1725), sous le titre
:
Aria di Giovannini. On a
discuté son attribution à J.-S. Bach.
|
[p. 31]
|
«
Si tu veux me donner ton coeur, que ce soit d'abord en secret ; et
notre pensée commune, que nul ne la puisse deviner. » Ma mère et le
curé s'étaient endormis ; mon frère regardait devant lui, gravement; et
moi, que son chant et son regard pénétraient, je sentis la vie en sa
plénitude. — Le lendemain matin, nous nous rencontrâmes dans le parc. Il
me dit : « J'écris à présent un opéra. La principale figure est en moi,
devant moi, partout où je vais, partout où je reste. Jamais je n'ai été à
une telle hauteur. Tout est lumière, pureté, clarté. Jusqu'à présent, je
ressemblais à cet enfant des contes de fée qui ramasse les cailloux, et ne
voit pas la fleur splendide, fleurie sur son chemin.... » C'est au mois de
mai 1806, que je devins sa fiancée, avec le seul consentement de mon
bien-aimé frère François. »
La Quatrième Symphonie, écrite cette année, est
une pure fleur, qui garde le parfum de ces jours les plus calmes de sa
vie. On y a justement remarqué « la préoccupation de Beethoven,
|
[p. 32]
|
alors, de concilier autant que possible son génie avec
ce qui était généralement connu et aimé dans les formes transmises par ses
prédécesseurs
1 ». Le même esprit conciliant, issu de l'amour, agissait sur
ses manières et sur sa façon de vivre. lgnaz von Seyfried et Grillparzer
disent qu'il est plein d'entrain, vif, joyeux, spirituel, courtois dans le
monde, patient avec les importuns, vêtu de façon recherchée ; et il leur
fait illusion, au point qu'ils ne s'aperçoivent pas de sa surdité, et
disent qu'il est bien portant, sauf sa vue qui est faible
2. C'est aussi l'idée que donne de lui un portrait d'une
élégance romantique et un peu apprêtée, que peignit alors Maehler.
Beethoven veut plaire, et il sait qu'il plaît. Le
1. Nohl,
Vie de Beethoven.
2. Beethoven était myope, en effet.
lgnaz von Seyfried dit que sa faiblesse de vue avait été causée par la
petite vérole, et qu'elle l'obligeait, tout jeune, à porter des lunettes.
La myopie devait contribuer au caractère égaré de ses yeux. Ses lettres de
1823-1824 contiennent des plaintes fréquentes au sujet de ses yeux, qui le
font souffrir. — Voir les articles de Christian Kalischer :
Beethovens Augens und Augenleiden
(Die Musik, 15
mars-1er
avril 1902).
|
[p. 33]
|
lion est amoureux : il rentre ses griffes. Mais on sent
sous ses jeux, sous les fantaisies et la tendresse même de la
Symphonie en si bémol, la redoutable force , l'humeur capricieuse,
les boutades colériques.
Cette paix profonde ne devait pas durer; mais
l'influence bienfaisante de l'amour se prolongea jusqu'en 1810. Beethoven
lui dut sans doute la maîtrise de soi, qui fit alors produire à son génie
ses fruits les plus parfaits : cette tragédie classique, la
Symphonie en ut mineur, — et ce divin rêve d'un jour d'été : la
Symphonie pastorale (1808)
1. — L'
Appassionata, inspirée de la
Tempête de Shakespeare
2, et qu'il regardait comme la plus puissante de ses sonates,
paraît en 1807, et est dédiée au frère de Thérèse. A Thérèse elle-même il
dédie la rêveuse et fantasque sonate, op. 18 (1809). Une lettre, sans
dates, et adressée
A l'immortelle Aimée exprime,
1. La musique de scène pour
l'Egmont
de Goethe fut commencée en 1809 — Beethoven eût voulu
écrire aussi la musique de
Guillaume Tell; mais on lui
préféra Gyrowetz.
2. Conversation avec
Schindler.
3. Mais écrite, à ce qu'il semble, à
Korompa, chez les Brunsvik.
|
[p. 34]
|
non moins que l'Appassionata, l'intensité de son amour
:
« Mon ange, mon tout, mon moi... j'ai le coeur gonflé
du trop que j'ai à te dire... Ah ! où je suis, tu es aussi avec moi... Je
pleure, quand je pense que tu ne recevras probablement pas avant dimanche
les premières nouvelles de moi. — Je t'aime, comme tu m'aimes, mais bien
plus fort... Ah! Dieu ! — Quelle vie ainsi ! Sans toi ! — Si près, si
loin. — ... Mes idées se pressent vers toi, mon immortelle aimée (
meine unsterbliche Geliebte), parfois joyeuses, puis après tristes,
interrogeant le destin, lui demandant s'il nous exaucera. — Je ne puis
vivre qu'avec toi, ou je ne vis pas... Jamais une autre n'aura mon coeur .
Jamais! — Jamais ! — 0 Dieu ! pourquoi faut-il s'éloigner quand on s'aime
? Et pourtant ma vie, comme elle est à présent, est une vie de chagrins.
Ton amour m'a fait à la fois le plus heureux et le plus malheureux des
hommes. — ... Sois paisible..., sois paisible — aime-moi !
|
[p. 35]
|
— Aujourd'hui, — hier, — quelle ardente
aspiration, que de larmes vers toi ! — toi — toi — ma vie — mon tout ! —
Adieu ! — oh ! continue de m'aimer, — ne méconnais jamais le coeur
de ton aimé L. — Éternellement à toi — éternellement à moi —
éternellement à nous
1. »
Quelle raison mystérieuse empêcha le bonheur de ces
deux êtres qui s'aimaient ? — Peut-être le manque de fortune, la
différence de conditions. Peut-être Beethoven se révolta-t-il contre la
longue attente qu'on lui imposait, et contre l'humiliation de tenir son
amour indéfiniment secret.
Peut-être, violent, malade et misanthrope, comme il
était, fit-il souffrir sans le vouloir celle qu'il aimait, et s'en
désespérait-il. — L'union fut rompue ; et pourtant ni l'un ni l'autre ne
semble avoir jamais oublié son amour. Jusqu'à son dernier jour (elle ne
mourut qu'en
1. Nohl,
Lettres de Beethoven,
XV.
|
[p. 36]
|
1861), Thérèse de Brunswick aima Beethoven.
Et Beethoven disait, en 1816 : « En pensant à elle, mon
coeur bat aussi fort que le jour où je la vis pour la première fois. » De
cette même année sont les six mélodies
à la bien-aimée lointaine (
an die ferne Geliebte), op. 98, d'un caractère si touchant et si
profond. Il écrit dans ses notes : « Mon coeur déborde à l'aspect de cette
admirable nature, et pourtant Elle n'est pas là, près de moi! » — Thérèse
avait donné son portrait à Beethoven, avec la dédicace : « Au rare génie,
au grand artiste, à l'homme bon. T. B.
1 ». Dans la dernière année de sa vie, un ami surprit
Beethoven, seul, embrassant ce portrait en pleurant, et parlant tout haut
suivant son habitude : « Tu étais si belle, si grande, pareille aux
anges ! » L'ami se retira, revint un peu plus tard, le trouva au piano, et
lui dit : « Aujourd'hui, mon
1. Ce portrait se trouve encore
aujourd'hui dans la maison de Beethoven, à Bonn. Il est reproduit
dans
la Vie de Beethoven
par Frimmel, p. 29, et dans le
Musical Times
du 15 decembre 1892
|
[p. 37]
|
vieil ami, il n'y a rien de diabolique sur votre
visage. » Beethoven répondit : « C'est que mon bon ange m'a visité. » — La
blessure fut profonde. « Pauvre Beethoven, dit-il lui–même, il n'est pont
de bonheur pour toi dans ce monde. Dans les régions de l'idéal seulement,
tu trouveras des amis »
Il écrit dans ses notes : « Soumission, soumission
profonde à ton destin : tu ne peux plus exister pour toi, mais seulement
pour les autres; pour toi, il n'y a plus de bonheur qu'en ton art. 0 Dieu,
donne-moi la force de me vaincre ! »

Il est donc abandonné par l'amour. En 1810, il se
trouve seul ; mais la gloire est venue, et le sentiment de sa puissance.
Il est dans le force de l'êge. Il se livre à son humeur violente et
sauvage, sans se soucier de
I. A Gleichenstein (Nohl,
Neue Briefe Beethovens,
XXXI).
|
[p. 38]
|
rien, sans égards au monde, aux conventions, aax
jugements des autres. Qu'a-t-il à craindre ou à ménager ? Plus d'amour et
plus d'ambition. Sa force, voilà ce qui lui reste, la joie de sa force, et
le besoin d'en user, presque d'en abuser. « La force, voilà la morale des
hommes qui se distinguent du commun des hommes. » Il est retombé dans la
négligence de sa mise ; et sa liberté de manières est devenue bien plus
hardie qu'autrefois. Il sait qu'il a le droit de tout dire, même aux plus
grands. « Je ne reconnais pas d'autres signes de supériorité que la bonté
», écrit-il le 17 juillet 1812
1. Bettina Brentano, qui le vit alors, dit qu' « aucun
empereur, aucun roi n'avait une telle conscience de sa force s. Elle fut
fascinée par sa puissance : « Lorsque je le vis pour la première fois,
écrit-elle à Goethe, l'univers tout entier disparut pour moi. Beethoven me
fit oublier le monde, et toi-
1. « Le coeur est le levier de tout ce qu'il y e de
grand ». (A Giannatasio del Rio. — Nohl, CLXXX.)
|
[p. 39]
|
même, ô Goethe.... Je ne crois pas me tromper, en
assurant que cet homme est de bien loin en avance sur la civilisation
moderne. s Goethe chercha à connaître Beethoven. Ils se rencontrèrent aux
bains de Bohème, à Tœplitz, en 1812, et s'entendirent assez mal. Beethoven
admirait passionnément le génie de Goethe
1 ; mais son caractère était trop libre et trop violent pour
s'accommoder de celui de Goethe, et pour ne pas
1. « Les poésies de Goethe me rendent
heureux » , écrit-il à Bettina Brentano, le 19 février 1811.
Et ailleurs :
« Goethe et Schiller sont mes
poètes préférés, avec Ossian et Homère, que je ne puis malheureusement
lire que dans des traductions. » (A Breitkopf et Haertel, 8 août
1809. — Nohl,
Neue Briefe, LIII.)
I1 est à remarquer combien, malgré son
éducation négligée, le goût littéraire de Beethoven était sûr. En dehors
de Goethe, dont il a dit qu'il lui semblait « grand, majestueux,
toujours en
ré majeur », et au-dessus
de Goethe, il aimait trois hommes : Homère, Plutarque et Shakespeare.
D'Homère, il préférait l'Odyssée.
Il lisait continuellement Shakespeare dans la traduction
allemande, et l'on sait avec quelle grandeur tragique il a traduit en
musique
Coriolan
et la
Tempête. Quant à Plutarque, il
s'en nourrissait, comme les hommes de la Révolution. Brutus était son
héros, ainsi qu'il fut celui de Michel Ange; il avait sa statuette dans sa
chambre. Il aimait Platon, et rêvait d'établir sa République dans le monde
entier. « Socrate et Jésus ont été mes modèles », a-t-il dit quelque part.
(Conversations de 1819-20.)
|
[p. 40]
|
le blesser. Il a raconté lui-même une promenade qu'ils
firent ensemble, où l'orgueilleux républicain qu'il était donna une leçon
de dignité au conseiller aulique du grand-duc de Weimar, qui ne le lui
pardonna point.
« Les rois et les princes peuvent bien faire des
professeurs et des conseillers secrets ; ils peuvent les combler de titres
et de décorations; mais ils ne peuvent pas faire des grands hommes, des
esprits qui s'élèvent au-dessus de la fiente du monde ; ... et quand deux
hommes sont ensemble, tels que moi et Goethe, ces messieurs doivent sentir
notre grandeur. — Hier, nous avons rencontré, sur le chemin, en rentrant,
toute la famille impériale. Nous la vîmes de loin. Goethe se détacha de
mon bras, pour se ranger sur le côté de la route. J'eus beau lui dire tout
ce que je voulus, je ne pus lui faire faire un pas de plus. J'enfonçai
alors mon chapeau sur ma tête, je boutonnai ma redingote, et je fonçai,
les bras derrière le dos, au milieu des groupes les plus épais. —
Princes
|
[p. 41]
|
et courtisans ont fait la haie ; le duc Rodolphe m'a
ôté son chapeau; madame l'impératrice m'a salué la première. — Les grands
me connaissent. — Pour mon divertissement, je vis la procession défiler
devant Goethe. Il se tenait sur le bord de la route, profondément courbé,
son chapeau à la main. Je lui ai lavé la tête après, je ne lui ai fait
grâce de rien
1.... » Goethe n'oublia pas non plus
2.
1. A Bettina von Arnim (Nohl,
XCI).
2. « Beethoven, disait Goethe à
Zelter, est malheureusement une personnalité tout à fait indomptée ; il
n'a sans doute pas tort de trouver le monde détestable ; mais ce n'est pas
le moyen de le rendre agréable pour lui et pour les autres. Il faut
l'excuser et le plaindre, car il est sourd. » — Il ne fit rien dans
la suite contre Beethoven, mais il ne fit rien pour lui : silence complet
sur son oeuvre, et jusque sur son nom. — Au fond, il admirait, mais
redoutait sa musique : elle le troublait ; il craignait qu'elle ne lui flt
perdre le calme de l'âme, qu'il avait conquis au prix de tant de peines,
et qui, contre l'opinion courante, ne lui était rien moins que naturel. Il
ne l'avouait pas aux autres, ni peut-être à soi-même. — Une lettre du
jeune Félix Mendelssohn, qui passa par Weimar en 1830, fait pénétrer
innocemment dans les profondeurs de cette âme trouble et passionnée
(leidenschaftlicher Sturm una Verworrenheit, comme Goethe disait
lui-méme), qu'une intelligence puissante maltrisait.
« ... D'abord, écrit Mendelssohn,
il ne voulait pas entendre parler de Beethoven ; mais il lui fallut en
passer par là, et écouter le premier morceau de la
Symphonie en ut mineur, qui le
remua étrangement. Il n'en voulut rien laisser paraître, et se contenta de
me dire : « Cela ne touche point, cela ne fait qu'étonner ». Au bout d'un
certain temps, il reprit : « C'est grandiose, insensé; on dirait que la
maison va s'écrouler ». Survint le dîner, pendant lequel il demeura tout
pensif, jusqu'au moment où, retombant de nouveau sur Beethoven, il se mit
à m'interroger, à m'examiner. Je vis bien que l'effet était produit....
»
(Sur les rapports de Goethe et de
Beethoven, voir divers articles de Frimmel.)
|
[p. 42]
|
De cette date sont les
Septième et
Huitième Symphonies, écrites en quelques mois, à Tceplitz, en 1812
: l'Orgie du Rythme, et la Symphonie humoristique, les oeuvres où il s'est
montré peut-être le plus au naturel, et, comme il disait, le plus «
déboutonné » (
aufgeknoepft), avec ces transports de gaieté et de fureur, ces
contrastes imprévus, ces saillies déconcertantes et grandioses, ces
explosions titaniques qui plongeaient Goethe et Zelter dans l'effroi
1 et faisaient dire de la
Symphonie en la, dans l'Allemagne du Nord, que c'était l'oeuvre
d'un ivrogne. — D'un homme ivre, en effet, mais
1. Lettre de Goethe à Zelter, 2
septembre 1812. — Zelter à Goethe, 14 septembre 1812 :
«Auch ich bewundere ihn mit
Schrecken. » «
Moi aussi, je l'admire avec effroi
». — Zelter écrit en 1819 à Goethe : «
On dit qu'il est fou
»
|
[p. 43]
|
de force et de génie. « Je suis, a-t-il dit lui-même,
je suis le Bacchus qui broie le délicieux nectar pour l'humanité. C'est
moi qui donne aux hommes la divine frénésie de l'esprit. » Je ne sais si,
comme l'a écrit Wagner, il a voulu peindre dans le finale de sa Symphonie
une fête dionysiaque
1. Je reconnais surtout dans cette fougueuse kermesse la marque
de son hérédité flamande, de même que je retrouve son origine dans son
audacieuse liberté de langage et de manières, qui détonne super- bernent
dans le pays de la discipline et de l'obéissance. Nulle part plus de
franchise et de libre puissance que dans la
Symphonie en la. C'est une dépense folle d'énergies surhumaines,
sans but, pour le plaisir, un plaisir de fleuve qui déborde et submerge.
Dans la
Huitième Symphonie, la force est moins grandiose, mais plus étrange
encore, et plus caractéristique de
1. C'est, en tout cas, un sujet auquel
Beethoven a pensé : car nous le trouvons drns ses notes, et,
particulièrement, Jans ses projets d'une Dixième Symphonie.
|
[p. 44]
|
l'homme, mêlant la tragédie à la farce, et une vigueur
herculéenne à. des jeux et des caprices d'enfant
1.
1814 marque l'apogée de la fortune de Beethoven. Au
Congrès de Vienne, il fut traité comme une gloire européenne. Il prit une
part active aux fêtes. Les princes lui rendaient hommage ; et il se
laissait fièrement faire la cour par eux, comme il s'en vantait à
Schindler.
Il s'était enflammé pour la guerre d'indépendance
2. En 1813, il écrivit une symphonie de
la Victoire de Wellington, et, au commencement de 1814, un choeur
guerrier :
Renaissance de l'Allemagne (
Germanias Wiedergeburt). Le 29 novembre 1814, il dirigea, devant un
public de rois, une cantate patriotique :
le Glorieux moment (
Der glorreiche Augenblicic), et il
1. Contemporaine, et peut-être
inspiratrice, parfois, de ces oeuvres est son intimité très tendre avec la
jeune cantatrice berlinoise Amalie Sebald.
2. Bien différent de lui en ceci,
Schubert avait écrit en 1807 une oeuvre de circonstance, « en l'honneur de
Napoléon le Grand », et en dirigea lui-même l'exécution devant
l'Empereur.
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[p. 45]
|
composa pour la prise de Paris, en 1815, un choeur :
Tout est consommé ! (
Es ist vollbracht !) Ces oeuvres de circonstance firent plus pour
sa réputation que tout le reste de sa musique. La gravure de Blasius
Hoefel, d'après un dessin du Français Letronne, et le masque farouche,
moulé sur son visage par Franz Klein en 1812, donnent l'image vivante de
Beethoven au temps du Congrès de Vienne. Le trait dominant de cette face
de lion, aux mâchoires serrées, aux plis colères et douloureux, est la
volonté, —une volonté napoléonienne. On reconnaît l'homme, qui disait de
Napoléon, après Iéna : « Quel malheur que je ne me connaisse pas à. la
guerre comme à la musique ! Je le battrais! » — Mais son royaume n'était
pas de ce monde. « Mon empire est dans l'air », comme il l'écrit à
François de Brunswick. (Mein Reich ist in der Luft
1.)
1. « Je ne vous dis rien de nos
monarques et de leurs monarchies », écrit-il à Kauka pendant le Congrès de
Vienne. « Pour moi, l'empire de l'esprit est le plus cher de tous :
c'est le premier de tous les royaumes temporels et spirituels. »
(Mir ist das geistige Reich das Liebste, und der
Oberste aller geistlichen und welilichen
Monarchien.)
|
[p. 46]
|

A cette heure de gloire succède la période la plus
triste et la plus misérable.
Vienne n'avait jamais été sympathique à Beethoven. Un
génie fier et libre, comme le sien, ne pouvait se plaire dans cette ville
factice, d'esprit mondain et médiocre, que Wagner a si durement marquée de
son mépris
1
1. Vienne, n'est-ce point tout dire ? —
Toute trace du protestantisme allemand effacée ; même l'accent national,
perdu, italianisé. L'esprit allemand, les manières et les moeurs
allemandes, expliquées par des manuels de provenance italienne et
espagnole.... Le pays d'une histoire falsifiée, d'une science falsifiée,
d'une religion falsifiée.... Un scepticisme frivole, qui devait ruiner et
ensevelir l'amour de la vérité, et de l'honneur, et de l'indépendance !...
(Wagner, Beethoven, 1870.)
Grillparzer a écrit que c'était un
malheur d'être né Autrichien. Les grands compositeurs allemands de la tin
du xix' siècle, qui ont vécu à Vienne, ont cruellement souffert de
l'esprit de cette ville livrée au culte pharisien de Brahms. La vie de
Bruckner y fut un long martyre. Itugo Wolf, qui se débattit furieusement,
avant de succomber, a exprimé sur Vienne des jugements
implacables.
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[p. 47]
|
Il ne perdait aucune occasion de s'en éloigner ; et
vers 1808, il avait songé sérieusement à quitter l'Autriche, pour venir à
la cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie
1. Mais Vienne était abondante en ressources musicales ; et il
faut lui rendre cette justice, qu'il s'y trouva toujours de nobles
dilettantes pour sentir la grandeur de Beethoven et pour épargner à leur
patrie la honte de le perdre. En 1809, trois des plus riches seigneurs de
Vienne : l'archiduc Rodolphe, élève de Beethoven, le prince Lobkowilz, et
le prince Kinsky, s'étaient engagés à lui servir annuellement une pension
de 4 000 florins, sous la seule condition qu'il resterait en Autriche : «
Comme il est démontré, disaient-ils, que l'homme ne peut entièrement se
vouer à son
1. Le roi Jérôme avait offert à
Beethoven un traitement de six cents ducats d'or, sa vie durant, et une
indemnité de voyage de cent cinquante ducats d'argent, contre l'unique
engagement de jouer quelquefois devant lui, et de diriger ses concerts de
musique de chambre, qui ne devaient être ni longs, ni fréquents. (Nohl,
XLI X.) Beethoven fut tout près de partir.
|
[p. 48]
|
art qu'à la condition d'être libre de tout souci
matériel, et que ce n'est qu'alors qu'il peut produire ces oeuvres
sublimes qui sont la gloire de l'art, les soussignés ont formé la
résolution de mettre Ludwig van Beethoven à l'abri du besoin, et d'écarter
ainsi les obstacles misérables qui pourraient s'opposer à l'essor de son
génie. »
Malheureusement l'effet ne répondit pas aux promesses.
Cette pension fut toujours fort inexactement payée ; bientôt elle cessa
tout à fait de l'être. Vienne avait d'ailleurs changé de caractère après
le Congrès de 1814. La société était distraite de l'art par la politique,
le goût musical gâté par l'italianisme, et la mode, tout à Rossini,
traitait Beethoven de pédant
1.
1. Le
Tancrède
de Rossini suffit à ébranler tout l'édifice de la musique
allemande. Bauernfeld, cité par Ehrhard, note dans son Journal ce jugement
qui circulait dans les salons de Vienne, en 1816 : « Mozart et
Beethoven sont de vieux pédants ; la bêtise de l'époque précédente les
goûtait ; c'est seulement depuis Rossini qu'on sait ce que c'est que la
mélodie.
Fidelio
est une ordure ; on ne comprend pas qu'on se donne la peine
d'aller s'y ennuyer. »
Beethoven donna son dernier concert,
comme pianiste, en 1814.
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[p. 49]
|
Les amis et les protecteurs de Beethoven se
dispersèrent ou moururent : le prince Kinsky en 1812, Lichnowsky en 1814,
Lobkowitz en 1816. Rasumowsky, pour qui il avait écrit ses admirables
quatuors, op. 59, donna son dernier concert en février 1815. En 1815,
Beethoven se brouille avec Stephan von Breuning, son ami d'enfance, le
frère d'Éléonore
1. Il est désormais seul : « Je n'ai point d'amis et je suis
seul au monde », écrit-il dans ses notes de 1816.
La surdité était devenue complète
2. Depuis
1. La même année, Beethoven perdit son
frère Carl : « Il tenait beaucoup à la vie, autant que je perdrais
volontiers la mienne », écrivait-il à Antonia Brentano.
2. En dehors de la surdité, sa santé
empirait de jour en jour. Depuis octobre 1816, il était très malade d'un
catarrhe inflammatoire. Pendant l'été de 1817, son médecin lui dit que
c'était une maladie de poitrine. Dans l'hiver 1817-1818, il se tourmenta
de cette soi-disant phtisie. Puis ce furent des rhumatismes aigus en
1820-1821, une jaunisse en 1821, une conjonctivite en 1823. — Beethoven
écrit à Franz Brentano, le 12 novembre 1821 (en pleine composition de
la
Messe en ré
: « Depuis l'année dernière jusqu'à maintenant, j'ai été
toujours malade.... Maintenant, cela va mieux, Dieu merci, et il me semble
que je puis vivre de nouveau pour mon art, — ce qui à proprement parler
n'est pas le cas, depuis deux ans, par manque de bonne santé, aussi bien
que pour tant d'autres souffrances ».
|
[p. 50]
|
l'automne de 1815, il n'a plus de relations que par
écrit avec le reste des hommes. Le plus ancien cahier de conversation est
de 1816
1. On connaît le douloureux récit de Schindler sur la
représentation de
Fidelio en 1822. « Beethoven demanda à diriger la répétition
générale.... Dès le duetto du premier acte, il fut évident qu'il
n'entendait rien de ce qui se passait sur la scène. Il retardait
considérablement le mouvement; et, tandis que l'orchestre suivait son
bâton, les chanteurs pressaient pour leur compte. Il s'ensuivit une
confusion générale. Le chef d'orchestre ordinaire, Umlauf, proposa un
instant de repos, sans en donner la raison ; et, après quelques paroles
échangées avec les chanteurs, on recommença. Le même désordre se produisit
de nouveau. Il fallut faire une seconde pause. L'impossibilité de
continuer
1. Remarquer que de cette année date,
dans sa musique un changement de style, inauguré par la sonate op.
101.
Les cahiers de conversation de
Beethoven, formant plus de 11 000 pages manuscrites, se trouvent réunis
aujourd'hui a la Bibliothèque royale de Berlin
|
[p.51 ]
|
sous la direction de Beethoven était évidente;
mais comment le lui faire comprendre? Personne n'avait le coeur de lui
dire : « Retire-toi, pauvre malheureux, tu ne peux pas diriger s.
Beethoven, inquiet, agité, se tournait à droite et à gauche, s'efforçait
de lire dans l'expression des différentes physionomies, et de comprendre
d'où venait l'obstacle : de tous côtés, le silence. Tout à coup, il
m'appela d'une façon impérieuse. Quand je fus près de lui, il me présenta
son carnet et me fit signe d'écrire. Je traçai ces mots : « Je vous
supplie de ne pas continuer; je vous expliquerai à la maison pourquoi ».
D'un bond, il sauta dans le parterre, me criant : « Sortons vite! » Il
courut d'un trait jusqu'à sa maison ; il entra et se laissa tomber inerte
sur un divan, se couvrant le visage avec les deux mains ; il resta ainsi
jusqu'à l'heure du repas. A table, il ne fut pas possible d'en tirer une
parole ; il conservait l'expression de l'abattement et de la douleur la
plus profonde. Après dîner, quand je voulus le
|
[p. 52]
|
laisser, il me retint, m'exprimant le désir de ne
pas rester seul. Au moment de nous séparer, il me pria de l'accompagner
chez son médecin, qui avait une grande réputation pour les maladies de
l'oreille.... Dans toute la suite de mes rapports avec Beethoven, je ne
trouve pas un jour qui puisse se comparer à ce jour fatal de novembre....
Il avait été frappé au coeur, et, jusqu'au jour de sa mort, il vécut sous
l'impression de cette terrible scène
1. »
Deux ans plus tard, le 7 mai 1824, dirigeant la
Symphonie avec choeurs (ou plutôt, comme dit le programme, «
prenant part à la direction du concert »), il n'entendait rien du fracas
de toute la salle qui l'acclamait; il ne parvenait à s'en douter, que
lorsqu'une des chanteuses, le prenant par la main, le tournait du côté du
public, et qu'il voyait soudain les auditeurs debout, agitant leurs
chapeaux, et battant des
1. Schindler, qui devint l'intime de
Beethoven, depuis 1819, était entré en relations avec lui dès 1814; mais
Beethoven avait eu la plus grande peine à lui accorder son amitié; il le
traitait d'abord avec une ha Iteur méprisante.
|
[p. 53]
|
mains. — Un voyageur anglais, Russel, qui le vit
au piano, vers 1825, dit que quand il voulait jouer doucement, les touches
ne résonnaient pas, et que cela était saisissant de suivre dans ce silence
l'émotion qui l'animait, sur sa figure et ses doigts crispés.
Muré en lui-même
1 séparé du reste des hommes, il n'avait de consolation qu'en
la nature. « Elle était sa seule confidente », dit Thérèse de Brunswick.
Elle fut son refuge. Charles Neate, qui le connut en 1815, dit qu'il ne
vit jamais personne qui aimât aussi parfaitement les fleurs, les nuages,
la nature
2 : il semblait en vivre. — « Personne sur terre ne peut aimer
la campagne autant que moi, écrit Beethoven.... J'aime un arbre plus qu'un
homme.... » — Chaque jour, à Vienne, il fai-
1. Voir les admirables pages de Wagner
sur la surdité de Beethoven. (Beethoven, 1870.)
2. Il aimait les bêtes et avait pitié
d'elles. La mère de l'historien von Frimmel racontait qu'elle avait
conservé longtemps une haine involontaire pour Beethoven, parce que, quand
elle était petite fille, il chassait avec son mouchoir tous les papillons
qu'elle voulait prendre.
|
[p. 54]
|
sait le tour des remparts. A la campagne, de l'aurore à
la nuit, il se promenait seul, sans chapeau, sous le soleil, ou la pluie.
« Tout-Puissant ! — Dans les bois je suis heureux, —heureux dans les bois
— où chaque arbre parle par toi. — Dieu, quelle splendeur ! — Dans ces
forêts, sur les collines, — c'est le calme, — le calme pour te servir.
»
Son inquiétude d'esprit y trouvait quelque répit
1. Il était harcelé par les soucis d'argent. Il écrit en 1818:
« Je suis presque réduit à la mendicité, et je suis forcé d'avoir l'air de
ne pas manquer du nécessaire ». Et ailleurs : « La sonate op. 106 a été
écrite dans des circonstances pressantes. C'est une dure chose de
travailler pour se procurer du pain. » Spohr dit que souvent il ne pouvait
sortir, à cause de ses souliers troués. Il avait de fortes dettes envers
ses éditeurs, et ses oeuvres ne lui rapportaient rien.
La Messe en ré, mise en sous-
1. Il se trouvait toujours mal logé. En
trente-cinq ans, il changea trente fois d'appartement, à
Vienne.
|
[p. 55]
|
cription, recueillit sept souscripteurs (dont pas un
musicien)
1. Il recevait à peine trente ou quarante ducats pour ses
admirables sonates, dont chacune lui coûtait trois mois de travail. Le
prince Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, 130, 132, ses
oeuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son sang
; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des difficultés
domestiques, dans des procès sans fin, afin d'obtenir les pensions qu'on
lui devait, ou de conserver la tutelle d'un neveu, le fils de son frère
Charles, mort de la phtisie en 1815.
11 avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement
dont son coeur débordait. Il se réservait là encore de cruelles
souffrances. Il semble qu'une sorte de grâce d'état ait pris soin de
renouveler sans cesse et d'accroître sa misère, pour que son génie ne
manquât point d'ali-
1. Beethoven s'était adressé
personnellement à Cherubini, qui était « de ses contemporains celui qu'il
estimait le plus ». (Nohl,
Lettres de Beethoven, CCL.)
Cherubini ne répondit Pas.
|
[p. ]
|
ments. — Il lui fallut d'abord disputer le petit
Charles à la mère indigne, qui voulait le lui enlever :
« 0 mon Dieu, écrit-il, mon rempart, ma défense, mon
seul refuge ! tu lis dans les profondeurs de mon âme, et tu sais les
douleurs que j'éprouve, lorsqu'il faut que je fasse souffrir ceux qui
veulent me disputer mon Charles, mon trésor' ! Entends-moi, Être que je ne
sais comment nommer, exauce l'ardente prière de la plus malheureuse de tes
créatures! »
« 0 Dieu! A mon secours ! Tu me vois abandonné de
l'humanité entière, parce que je ne veux pas pactiser avec l'injustice!
Exauce la prière que je te fais, au moins pour l'avenir, de vivre avec mon
Charles !... 0 sort cruel, destin implacable ! Non, non, mon malheur ne
finira jamais! s
Puis ce neveu, si passionnément aimé, se
1. « Je ne me venge jamais, écrit-il ailleurs à Mme
Streicher. Quand je suis obligé d'agir contre d'autres hommes, je ne fais
que le strict nécessaire pour me défendre, ou pour les empécher de faire
le mal. •
LIGGIIILI V na.
montra indigne de la confiance de son oncle. La
correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et révoltée, comme
celle de Michel-Ange avec ses frères, mais plus naïve et plus touchante
:
« Dois-je encore une fois être payé par l'ingratitude
la plus abominable? Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu'il
le soit! tous les gens impartiaux qui le sauront te haïront.... Si le
pacte qui nous lie te pèse, au nom de Dieu, — qu'il en soit selon sa
volonté ! — Je t'abandonne à la Providence ; j'ai fait tout ce que je
pouvais ; je puis paraître devant le Juge
Suprême »
« Gâté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de
tâcher enfin d'être simple et vrai ; mon cœur a trop souffert de ta
conduite hypocrite à mon égard, et il m'est difficile d'oublier.... Dieu
m'est témoin, je ne rêve que d'ètre à mille lieues de toi, et de ce triste
frère, et de cette
1. Nohl, CCCX1,111.
abominable famille.... — Je ne peux plus avoir
confiance en toi. » Et il signe : « Malheureusement, ton père, — ou mieux,
pas ton père' ».
Mais le pardon vient aussitôt :
« Mon cher fils! — Pas un mot de plus, —viens dans mes
bras, tu n'entendras aucune dure parole.... Je te recevrai avec le même
amour. Ce qu'il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons
amicalement. — Ma parole d'honneur, aucun reproche! Ils ne serviraient
plus à rien. Tu n'as plus à attendre de moi que la sollicitude et l'aide
la plus aimante. — Viens —viens sur le coeur fidèle de ton père. —
Beethoven. — Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens à la
maison. » (Et sur l'adresse, en français : « Si vous ne viendrez pas, vous
me tuerez sûrement 2. »)
« Ne mens pas, supplie-t-il, reste toujours mon fils
bien-aimé ! Quelle horrible dissonance, si tu me payais d'hypocrisie,
comme on veut
1. Nohl, CCCXIV.
2. Nohl, CCCLXX.me le faire croire !... Adieu, celui
qui ne t'a pas donné la vie, mais qui te l'a certainement conservée et qui
a pris tous les soins possibles de ton développement moral, avec une
affection plus que paternelle, te prie du fond du coeur, de suivre le seul
vrai chemin du bien et du juste. Ton fidèle bon père'. »
Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour
l'avenir de ce neveu, qui ne manquait pas d'intelligence et qu'il voulait
diriger vers la carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire
un négociant. Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des
dettes.
Par un triste phénomène, plus fréquent qu'on ne croit,
la grandeur morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait
du mal, l'exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce
terrible mot, où se montre à vif cette âme misérable : « Je suis devenu
plus
1. Nohl, CCCLXII-LXV1I. Une lettre, que vient de
retrouver à Berlin M. Kalischer, montre avec quelle passion Beethoven
voulait faire de son neveu • un citoyen utile à l'État • (Ir février
1819).
mauvais, parce que mon oncle voulait que je fusse
meilleur ». Il en arriva, dans l'été de 1826, à se tirer un coup de
pistolet dans la tête. Il n'en mourut pas; mais ce fut Beethoven qui
faillit en mourir : il ne se remit jamais de cette émotion affreuse
Charles guérit : il vécut jusqu'à la fin pour faire souffrir son oncle, à
la mort duquel il ne fut pas tout à fait étranger, et auprès duquel il ne
fut pas à l'heure de la mort. — « Dieu ne m'a jamais abandonné », écrivait
Beethoven à son neveu, quelques années avant. « Il se trouvera quelqu'un
pour me fermer les yeux. » — Ce ne devait pas être celui qu'il appelait «
son fils » 2.
1. Schindler, qui le vit alors, dit qu'il devint,
subitement, comme un vieillard de soixante-dix ans, brisé, sans force,
sans volonté. Il serait mort, si Charles était mort. — Il mourut peu de
mois après.
2. Le dilettantisme de notre temps n'a pas manqué de
chercher à réhabiliter ce drôle. Cela ne peut surprendre.
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[p. 56]
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ments. — Il lui fallut d'abord disputer le petit
Charles à la mère indigne, qui voulait le lui enlever :
« 0 mon Dieu, écrit-il, mon rempart, ma défense, mon
seul refuge ! tu lis dans les profondeurs de mon âme, et tu sais les
douleurs que j'éprouve, lorsqu'il faut que je fasse souffrir ceux qui
veulent me disputer mon Charles, mon trésor
1 ! Entends-moi, Être que je ne sais comment nommer, exauce
l'ardente prière de la plus malheureuse de tes créatures! »
« 0 Dieu! A mon secours ! Tu me vois abandonné de
l'humanité entière, parce que je ne veux pas pactiser avec l'injustice!
Exauce la prière que je te fais, au moins pour l'avenir, de vivre avec mon
Charles !... 0 sort cruel, destin implacable ! Non, non, mon malheur ne
finira jamais! s
Puis ce neveu, si passionnément aimé, se
1
. « Je ne me venge jamais, écrit-il ailleurs à Mme
Streicher. Quand je suis obligé d'agir contre d'autres hommes, je ne fais
que le strict nécessaire pour me défendre, ou pour les empécher de faire
le mal. »
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[p. 57]
|
montra indigne de la confiance de son oncle. La
correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et révoltée, comme
celle de Michel-Ange avec ses frères, mais plus naïve et plus touchante
:
« Dois-je encore une fois être payé par l'ingratitude
la plus abominable? Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu'il
le soit! tous les gens impartiaux qui le sauront te haïront.... Si le
pacte qui nous lie te pèse, au nom de Dieu, — qu'il en soit selon sa
volonté ! — Je t'abandonne à la Providence ; j'ai fait tout ce que je
pouvais ; je puis paraître devant le Juge Suprême
1... »« Gâté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de
tâcher enfin d'être simple et vrai ; mon cœur a trop souffert de ta
conduite hypocrite à mon égard, et il m'est difficile d'oublier.... Dieu
m'est témoin, je ne rêve que d'ètre à mille lieues de toi, et de ce triste
frère, et de cette
1. Nohl, CCCXLIII
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[p. 58]
|
abominable famille.... — Je ne peux plus avoir
confiance en toi. » Et il signe : « Malheureusement, ton père, — ou mieux,
pas ton père
1 ».
Mais le pardon vient aussitôt :
« Mon cher fils! — Pas un mot de plus, —viens dans mes
bras, tu n'entendras aucune dure parole.... Je te recevrai avec le même
amour. Ce qu'il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons
amicalement. — Ma parole d'honneur, aucun reproche! Ils ne serviraient
plus à rien. Tu n'as plus à attendre de moi que la sollicitude et l'aide
la plus aimante. — Viens —viens sur le coeur fidèle de ton père. —
Beethoven. — Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens à la
maison. » (Et sur l'adresse, en français : «
Si vous ne viendrez pas, vous me tuerez sûrement2.
»)
« Ne mens pas, supplie-t-il, reste toujours mon fils
bien-aimé ! Quelle horrible dissonance, si tu me payais d'hypocrisie,
comme on veut
1. Nohl, CCCXIV.
2. Nohl, CCCLXX.
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[p. 59]
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me le faire croire !... Adieu, celui qui ne t'a pas
donné la vie, mais qui te l'a certainement conservée et qui a pris tous
les soins possibles de ton développement moral, avec une affection plus
que paternelle, te prie du fond du coeur, de suivre le seul vrai chemin du
bien et du juste. Ton fidèle bon père
1. »
Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour
l'avenir de ce neveu, qui ne manquait pas d'intelligence et qu'il voulait
diriger vers la carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire
un négociant. Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des
dettes.
Par un triste phénomène, plus fréquent qu'on ne croit,
la grandeur morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait
du mal, l'exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce
terrible mot, où se montre à vif cette âme misérable : « Je suis devenu
plus
1. Nohl, CCCLXII-LXV1I. Une lettre, que
vient de retrouver à Berlin M. Kalischer, montre avec quelle passion
Beethoven voulait faire de son neveu « un citoyen utile à l'État » (Ier
février 1819).
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[p. 60]
|
mauvais, parce que mon oncle voulait que je fusse
meilleur ». Il en arriva, dans l'été de 1826, à se tirer un coup de
pistolet dans la tête. Il n'en mourut pas; mais ce fut Beethoven qui
faillit en mourir : il ne se remit jamais de cette émotion affreuse
1. Charles guérit : il vécut jusqu'à la fin pour faire souffrir
son oncle, à la mort duquel il ne fut pas tout à fait étranger, et auprès
duquel il ne fut pas à l'heure de la mort. — « Dieu ne m'a jamais
abandonné », écrivait Beethoven à son neveu, quelques années avant. « Il
se trouvera quelqu'un pour me fermer les yeux. » — Ce ne devait pas être
celui qu'il appelait « son fils »
2.
1. Schindler, qui le vit alors, dit
qu'il devint, subitement, comme un vieillard de soixante-dix ans, brisé,
sans force, sans volonté. Il serait mort, si Charles était mort. — Il
mourut peu de mois après.
2. Le dilettantisme de notre temps n'a
pas manqué de chercher à réhabiliter ce drôle. Cela ne peut
surprendre.
|
[p. 61]
|
*
**
C'est du fond de cet abîme de tristesse que Beethoven
entreprit de célébrer la Joie.
C'était le projet de toute sa vie. Dès 1793, il y
pensait, à Bonn
1 . Toute sa vie, il voulut chanter la Joie, et en faire le
couronnement de l'une de ses grandes oeuvres. Toute sa vie, il
1. Lettre de Fischenich à Charlotte
Schiller (janvier 1793). L'ode de Schiller avait été écrite en 1785. — Le
thème actuel apparaît en 1808, dans la
Fantaisie pour piano, orchestre et
choeur, op. 80, et en 1810, dans le
Lied, sur des paroles de
Goethe :
Kleine Blumen, kleine
Blaetter. — J'ai vu dans un cahier de notes de
1812, appartenant au Dr
Erich Prieger, à Bonn, entre les esquisses de la
Septième Symphonie
et un projet d'ouverture de
Macbeth, un essai d'adaptation des paroles de
Schiller au thème qu'il utilisa plus tard dans l'ouverture op. 115
(Namensfeier). —
Quelques-uns des motifs instrumentaux de la
Neuvième Symphonie
se montrent avant 1815. Enfin, le thème définitif de la
Joie est noté en 1822, ainsi que tous les autres airs de la Symphonie,
sauf le
trio, qui vient peu après,
puis l'andante
moderato, et enfin
l'adagio, qui parait le
dernier.
Sur le poème de Schiller, et sur la
fausse interprétation qu'on en a voulu donner, de notre temps, en
substituant au mot
Freude
(Joie) le mot
Freiheit
(Liberté), voir un article de Charles Andler dans
Pages Libres
(8 juillet 1905).
|
[p. 62]
|
hésita à trouver la forme exacte de l'hymne, et
l'oeuvre où il pourrait lui donner place. Même dans sa
Neuvième Symphonie, il était loin d'être décidé. Jusqu'au dernier
instant, il fut sur le point de remettre l'
Ode à la Joie à une dixième ou onzième symphonie. On doit bien
remarquer que la
Neuvième n'est pas intitulée, comme on dit :
Symphonie avec choeurs, mais
Symphonie avec un choeur final sur l'Ode à la Joie. Elle pouvait,
elle a failli avoir une autre conclusion. En juillet 1823, Beethoven
pensait encore à lui donner un
finale instrumental, qu'il employa ensuite dans le quatuor op. 132.
Czerny et Sonnleithner assurent même qu'après l'exécution (mai 4824,
Beethoven n'avait pas abandonné cette idée.
Il y avait, à l'introduction du choeur dans une
symphonie, de grandes difficultés techniques que nous attestent les
cahiers de Beethoven et ses nombreux essais pour faire entrer les voix
autrement, et à un autre moment de l'oeuvre. Dans les esquisses de la
deuxième mélodie de
|
[p. 63]
|
l'
adagio1, il a écrit : « Peut-être le choeur entrerait-il
convenablement ici ». Mais il ne pouvait se décider à se séparer de son
fidèle orchestre. « Quand une idée me vient, disait-il, je l'entends dans
un instrument, jamais dans les voix. » Aussi recule-t-il le plus possible
le moment d'employer les voix ; et il va jusqu'à donner d'abord aux
instruments, non seulement les récitatifs du
finale2, mais le thème même de la Joie.
Mais il faut aller plus avant encore dans l'explication
de ces hésitations et de ces retards : la cause en est plus profonde. Ce
malheureux homme, toujours tourmenté par le chagrin, a toujours aspiré à
chanter l'excellence de la Joie ; et, d'année en année, il remettait sa
tâche, sans cesse repris par le tourbillon de ses passions et par sa
mélancolie. Ce n'est qu'au dernier jour qu'il y est parvenu. Mais avec
quelle grandeur !
1. Bibliothèque de Berlin.
2. Also ganz so ais standen Worte darunter. (« Tout à fait comme
s'il y avait des paroles dessous. »)
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Au moment où le thème de la Joie va paraître pour
la première fois, l'orchestre s'arrête brusquement ; il se fait un soudain
silence : ce qui donne à l'entrée du chant un caractère mystérieux et
divin. Et cela est vrai : ce thème est proprement un dieu. La Joie descend
du ciel, enveloppée d'un calme surnaturel : de son souffle léger elle
caresse les souffrances ; et la première impression qu'elle fait est si
tendre, quand elle se glisse dans le coeur convalescent, qu'ainsi que cet
ami de Beethoven, « on a envie de pleurer, en voyant ses doux yeux ».
Lorsque le thème passe ensuite dans les voix, c'est à la basse qu'il se
présente d'abord, avec un caractère sérieux et un peu oppressé. Mais peu à
peu la Joie s'empare de l'être. C'est une conquête, une guerre contre la
douleur. Et voici les rythmes de marche, les armées en mouvement, le chant
ardent et haletant du ténor, toutes ces pages frémissantes, où l'on croit
entendre le souffle de Beethoven lui-même, le rythme de sa respiration et
de ses
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cris inspirés, tandis qu'il parcourait les champs, en
composant son œuvre, transporté d'une fureur démoniaque, comme un vieux
roi Lear au milieu de l'orage. A la joie guerrière succède l'extase
religieuse ; puis une orgie sacrée, un délire d'amour. Toute une humanité
frémissante tend les bras au ciel, pousse des clameurs puissantes,
s'élance vers la Joie, et l'étreint sur son coeur.
L'oeuvre du Titan eut raison de la médiocrité publique.
La frivolité de Vienne en fut un instant ébranlée ; elle était tout à
Rossini, et aux opéras italiens. Beethoven, humilié et attristé, allait
s'établir à Londres, et pensait y faire exécuter la
Neuvième Symphonie. Une seconde fois, comme en 1809, quelques
nobles amis lui portèrent une supplique, pour qu'il ne quittât pas la
patrie. « Nous savons, disaient-ils, que vous avez écrit une nouvelle
composition de musique sacrée
1 , où vous avez
1. La Messe en ré, op. 123.
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exprimé les sentiments que vous inspire
votre foi profonde. La
lumière surnaturelle qui pénètre votre grande âme l'illumine. Nous
savons d'autre part que la couronne de vos grandes symphonies s'est
augmentée d'une fleur immortelle.... Votre absence, pendant ces dernières
années, affligeait tous ceux qui avaient les yeux tournés vers vous
1 Tous pensaient avec tristesse que l'homme de génie, placé si
haut parmi les vivants, restait silencieux, tandis qu'un genre de musique
étrangère cherchait à se transplanter sur notre terre, faisant tomber dans
l'oubli les productions de l'art allemand.... De vous seul la nation
attend une nouvelle vie, de nouveaux lauriers, et un nouveau règne du vrai
et du beau, en dépit de la mode du jour.... Donnez-nous l'espoir de voir
bientôt nos désirs satisfaits.... Et puisse le printemps qui vient,
refleurir doublement,
1. Beethoven, harassé par les tracas
domestiques, la misère, les soucis de tout genre, n'écrivit en cinq ans,
de 1816 à 1821, que trois oeuvres pour piano (op. 101, 102, 106). Ses
ennemis le disaient épuisé. Il se remit au travail en 1821.
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grâce à vos dons, pour nous et pour le monde
1 » Cette généreuse adresse montre quelle était la puissance
non seulement artistique, mais morale, dont Beethoven jouissait sur
l'élite de l'Allemagne. Le premier mot qui s'offre à ses admirateurs pour
louer son génie n'est pas celui de science, ni d'art : c'est celui de foi
2.
Beethoven fut profondément ému par ces paroles. Il
resta. Le 7 mai 1824, eut lieu à Vienne la première audition de la
Messe en ré et de la
Neuvième Symphonie. Le succès fut triomphal, et prit même un
caractère presque séditieux. Quand Beethoven parut, il fut accueilli
1. Février 1824. Signèrent : prince C.
Lichnowski, comte Maurice Lichnowski, comte Maurice de Fries, comte M. de
Dietrichstein, comte F. de Palfy, comte Czernin, Ignace Edler de Mosel,
Charles Czerny, abbé Stadler, A. Diabelli, Artaria et C., Steiner et C.,
A. Streicher, Zmeskall, Kiesewetter, etc.
2. • Mon caractère moral est reconnu
publiquement », — dit fièrement Beethoven à la municipalité de Vienne, le
1" février 1819, pour revendiquer son droit de tutelle sur son neveu. Même
des écrivains distingués, comme Weissenbach, ont jugé qu'il valait la
peine de lui consacrer des écrits. »
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par cinq salves d'applaudissements ; la coutume, dans
ce pays de l'étiquette, était de n'en faire que trois pour l'entrée de la
famille impériale. La police dut mettre fin aux manifestations. La
symphonie souleva un enthousiasme frénétique. Beaucoup pleuraient .
Beethoven s'évanouit d'émotion après le concert ; on le porta chez
Schindler ; il y resta assoupi, tout habillé, sans manger ni boire, toute
la nuit et le matin suivant. Le triomphe fut passager, et le résultat
pratique en fut nul pour Beethoven. Le concert ne rapporta rien. La gêne
matérielle de sa vie n'en fut point changée. Il se retrouva pauvre, malade
1, solitaire, — mais vainqueur
2 : — vainqueur de la médiocrité des hommes,
1. En août 1824, il était hanté de la crainte de mourir
brusquement d'une attaque, « comme mon cher grand-père, avec qui j'ai tant
de ressemblance », écrit-il, le 16 août 1824, au docteur Bach.
Il souffrait beaucoup de l'estomac. Il fut très mal
pendant l'hiver de 1824-1825. En mai 1825, il eut des crachements de sang,
et des saignements de nez. Le 9 juin 1825, il écrit à son neveu : « Ma
faiblesse touche souvent à l'extréme.... „L'homme à la | |