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Densité dramaturgique pour
Il Trovatore à l'Opéra de Nice

(16 février 2012)

Par Jean-Luc Vannier

 

Il Trovatore à l'Opéra de Nice
La soprano Kristin Lewis (Leonora)
phrographie © D. Jaussein

Il est des signes qui ne trompent pas. Arrivé un peu en avance à l'Opéra de Nice pour la première, jeudi 16 février, du Il Trovatore, l'auteur de ce compte-rendu veut saluer un de ses amis musiciens en franchissant la porte des coulisses et se retrouve nez à nez avec un cheval blanc plus vivant que nature. Après cette téméraire escapade, un brouhaha monte des places d'orchestre et suscite l'attention des loges : tandis que les musiciens répètent — dont un cuivre qui entonne la chevauchée des Walkyries de Wagner (!) — des gardes en apparat et des gentilshommes costumés du xixe siècle investissent le parterre avant le lever de rideau. Un grand Verdi se préparerait-il ?

Il Trovatore à l'Opéra de Nice
La mezzo-soprano Dolora Zajick (Azucena)
et le Baryton Dimitris Tiliakos (Il Conte di Luna)
phrographie © D. Jaussein

Créé au Theatro Apollo à Rome, le 19 janvier 1853, cet opéra en 4 actes à partir du livret de Salvatore Cammarano pour les trois premiers et du travail de Leone Emmanuel Bardare pour le quatrième, Il Trovatore de Giuseppe Verdi appartient à la « trilogie verdienne » qui s'ouvre avec Rigoletto donné le 11 mars 1851 au Teatro de La Fenice à Venise et s'achève sur La Traviata jouée le 6 mars de la même année. Avec quelques correspondances : l'une des très belles scènes de l'acte IV où la plainte solitaire de Leonora « miserere » se termine par un écho de l'invisible Manrico se retrouvera dans le duo, également in absentia « A quell' amor che è palpito dell universo intero… » qui suit le grand air de Violetta « sempre libera » au premier acte de La Traviata.

Il Trovatore à l'Opéra de Nice
La soprano Kristin Lewis (Leonora)
phrographie © D. Jaussein

Fort réussie, cette nouvelle production de l'Opéra de Nice évite heureusement les chausse-trapes d'une intrigue invraisemblable pour n'en retenir que l'intensité dramatique et la noirceur du scénario, celui d'une implacable vengeance. La mise en scène dynamique de Lorenzo Mariani étire horizontalement le volume spatial en intégrant le public aux situations scéniques. Elle joue également sur la verticalité des niveaux : le ciel d'où apparaît Leonora dans son air « Tacea la notte placida », le plateau avec quelques échafaudages surélevés et les couloirs du parterre auxquels les artistes accèdent par un escalier enjambant la fosse. Autant d'agencements qui renforcent le sentiment d'une gradation dramaturgique. Les décors au ton pastel de William Orlandi et les costumes confectionnés par Sylvia Aymonino prennent, sous les lumières de Christian Pinaud, des teintes plus tranchées qui soulignent la violence et le pathétisme des multiples coups de théâtre de cette histoire.

Il Trovatore à l'Opéra de Nice
Le ténor Walter Fraccaro (Manrico)
et la soprano Kristin Lewis (Leonora)
phrographie © D. Jaussein

Outre les magnifiques chœurs de l'Opéra de Nice sous la direction de Giulo Magnanini, et une honorable direction musicale de la Philharmonie niçoise en grande forme par le maestro Fabrizio Ventura — fidèle à la partition malgré quelques rares décalages avec les chanteurs en début de performance — c'est l'excellente distribution caractérisée par un point d'équilibre autour du registre vocal grave, qui permet de révéler toute l'opulence lyrique de ce chef d'œuvre verdien. Un opéra où la virtuosité raffinée des airs se superpose, notamment dans certains des duos ou trios d'une indicible beauté, aux tonalités solennelles des marches ou aux mélodies apaisantes de la rédemption.

Dans le rôle de Manrico, le ténor italien qui s'était payé le luxe de remplacer Roberto Alagna dans Aïda après l'éviction de ce dernier de la Scala de Milan en décembre 2006, subjugue par une voix puissante et poignante d'émotion. Il interprétera d'ailleurs ce rôle au Metropolitan Opera de New York dès cette année. Le baryton d'origine grecque Dimitris Tiliakos campe un Conte di Luna ravagé par une jalousie bien rendue par la clarté d'une voix néanmoins bien charpentée. Malgré des aigus parfois voilés, surtout dans le premier acte, les belles sonorités vocales et le timbre chaleureusement cuivré de la soprano américaine Kristin Lewis (Leonora) émeuvent la salle. Elle n'est d'ailleurs pas sans suggérer certaines des modulations phoniques de Leontyne Price. Mais l'impressionnante ovation reçue par Dolora Zajick est venue rappeler les extraordinaires difficultés inhérentes au rôle d'Azucena, personnage qui réclame une tessiture vocale très large et une riche palette d'intonations : en témoignent son « Stride la vampa » (acte II), le sombre « Condotta ell'era in ceppi in… » (acte II) et son adieu émouvant « Ai nostri monti » (acte IV). Une terrible figure verdienne qui requiert, in fine, une prestation scénique épuisante. Autant de qualités incarnées par cette mezzo-soprano américaine qui a donné le sentiment d'aller jusqu'aux limites du caractère et d'en épouser avec aisance toute sa complexité.

Nice, le 17 février 2012
Jean-Luc Vannier


Références / musicologie.org 2011

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