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Une Traviata ou l'opéra bien vivant de la Mer morte

 

Massada, Israel, 17 juin 2014, par Eusebius —

Une travaiata à MassadaLa Traviata, acte I, Massada, juin 2014. Photographie © Yossi Zwecker.

« Oh gioia »1. Un paysage minéral, stérile, brûlant… et, magie, un opéra improbable, venu de nulle part : 7600 places, 3000 m2 de scène. Nous sommes au pied de Massada, forteresse d'Hérode, surplombant la Mer morte. L'Opéra d'Israël s'y installe (pour en repartir) depuis plusieurs années et y présente un opéra susceptible de drainer le plus large public, un peu comme Vérone ou Bregenz en sont devenus les meilleures illustrations.

Bien avant 21h 30, heure du début de la représentation, la foule des spectateurs déversée par d'innombrables cars se répand sur une grande esplanade où — mise en condition oblige — chacun est invité à se désaltérer, à se restaurer dans des boutiques aux noms bien français. C'est en effet le Paris du xixe siècle qui sera le cadre de cette Traviata exceptionnelle2. Les installations sont impressionnantes par leur importance, d'autant que l'on se trouve dans une zone désertique, et, on l'oublie, à 400m au dessous du niveau de la mer (la vraie !).

Daniel Oren, qui œuvre sur les plus grandes scènes, ainsi qu'à Vérone, est au cœur du projet. Son orchestre est évidemment l'Orchestre symphonique d'Israël2, les chœurs ceux de l'Opéra d'Israël.

Le metteur en scène est basé en Pologne, même si son activité le conduit fréquemment hors de ce pays : Michal Znaniecki a dirigé l'opéra de Varsovie puis celui de Poznan. La distribution est internationale, avec des artistes de premier plan.

Le vaste plateau comporte en son centre un dispositif circulaire (qui deviendra une monumentale roulette au second acte). Une grande estrade, à droite, accueillera choristes et danseurs. Deux écrans latéraux offriront les solistes projetés en gros plan. Un morceau de Tour Eiffel, un de l'Arc de Triomphe, le Moulin rouge, nous sommes à Paris. Kitch... où toutes les formes d'expression graphiques et gestuelles sont exploitées, des plus triviales, voire vulgaires, colorées, aux plus raffinées : n'oublions pas que le public rencontre majoritairement ce soir son premier opéra, et il s' agit de le séduire. Place donc au grand spectacle, qui n'évite pas non plus la lourdeur, avec une illustration redondante et naïve de certaines scènes. Il est permis de douter de l'efficacité de la méthode : sans jamais tomber dans l'extrême dépouillement qui permet de focaliser l'attention sur les chanteurs et l'action, il est possible d'occuper intelligemment l'espace sans recourir à des procédés quelque peu racoleurs, et auxquels la beauté est étrangère…

Heureusement, la musique est là, magnifiquement servie par Daniel Oren et tous les interprètes.

Daniel Oren dirigeant La Traviata à Massada, juin 2014. Photographie © Yossi Zwecker.

Spécialiste de ce répertoire (Paris l'a accueilli récemment pour…une Traviata avec Diana Damrau), sa direction, engagée, précise, extrêmement attentive aux chanteurs est un modèle. Un grand chef lyrique justement reconnu. Malgré l'immensité de l'espace, malgré l'amplification obligée, il obtient de son orchestre des nuances et des couleurs remarquables. Les préludes du premier et du troisième acte sont splendides, chargés de cette émotion contenue que l'ouvrage va libérer . Seule petite faiblesse de la soirée : le tempo extrêmement rapide imposé par la direction au chœur des Zingarella et des Toreadors (second tableau du 2e acte) et la distance ajoutée entraînent un désagréable décalage ponctuel.

Violetta exige des moyens rares sinon exceptionnels. Référence essentielle du répertoire lyrique, le rôle nécessite des caractérisations larges : un rossignol et une tragédienne, du colorature du début au soprano dramatique du dénouement. Aurelia Florian est du nombre des très grandes Violetta. Ses qualités vocales, sa beauté, son sens dramatique et musical séduisent dès les premières notes. A la fois nerveuse, forte et fragile, elle se joue des difficultés vocales avec une aisance stupéfiante, qu'il s'agisse des vocalises coloratures comme du mezza-voce. Dans la dernière scène, dans la souffrance ultime, elle se sublime jusqu'à la spiritualisation. Alfredo, chanté par Jean-François Borras, se situe au même niveau d'excellence. Sa voix puissante, homogène, d'un beau timbre chaleureux, lui permet de camper un homme vrai, sincère, à la différence des petits-bourgeois trop belcantistes que campent trop de barytons ténorisants. Le célèbre Brindisi est acclamé. Le duo «Un di felice», où il avoue son amour à Violetta, est une réussite rare.

la travaiata de massadaAurelia Florian, magnifique Violetta dans La Traviata, Massada, juin 2014. Photographie © Yossi Zwecker.

Ionut Pascu incarne Germont, le père. Sa longue intervention au deuxième acte ne démérite pas : la complexité psychologique est bien traduite et son chant s'épanouira progressivement, malgré son émission voilée. Le beau mezzo de Flora (Tiziana Carraro), l'Annina de Shiri Hershkovitz, tout comme les seconds rôles (Douphol, Obigny, le docteur) servent remarquablement l'ouvrage.

Une réussite musicale exceptionnelle, sans concessions, un grand spectacle populaire efficace et réjouissant, altéré hélas par une mise en scène prosaïque, parfois triviale.

plume Eusebius
17 juin 2014

TRaviata massadaLa Traviata, Massada. Partie centrale du plateau, lors des répétitions, juin 2014. Photographie © Yossi Zwecker.

 

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