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Jean-Marc Warszawski

Une soirée parisienne d'amour,
à l'Atelier du Plateau,
avec Ligeti et le Quatuor Béla

29 mai 2009

À Christine Bouissou

 

La dame passe le portail du parc, baignée dans ce contre-jour particulier, qui donne au  lieu une douceur triste, un peu vieillotte. La dame longe la balustrade qui domine les Buttes, s'assied sur le rebord du soubassement. L'homme, à quelques mètres de là, observe. Elle sort, de son sac à main, un éventail, le fait passer de la main droite à la gauche, s'en caresse, pensive, le menton, le reprend avec la main droite, elle l'ouvre, s'évente dans un mouvement lent et régulier. Le narrateur, ignore le langage des éventails. De loin, il le devine seulement, en écaille rouge. Elle ferme son éventail, se lève.

L'Atelier du Plateau, à deux pas des Buttes Chaumont, est un lieu installé dans un ancien atelier de plomberie, par le Théâtre Écarlate - Compagnie Gilles Zaepffel en 1999. Il a acquis une notoriété appréciable, par la diversité et la qualité des spectacles qui y sont présentés. Du théâtre, du cirque, du jazz en grandes pointures, comme on dit. C'est une grande salle, très haute, où court, sous la toiture, une mezzanine. La lumière tombe d'une verrière, éclaire un grand mur aveugle, qui change de couleur selon les années, plus vaste que la surface au sol. Il y a un bar, une cuisine ouverte sur la salle, qui fait un peu grand-mère faïence blanc métro rétro.


L'Atelier du Plateau - Le plafond

Le narrateur n'est pas très content. Il est trop tôt pour le concert, trop tard pour se restaurer. Il y a souvent de tels inconvénients, quand on doit raconter une histoire, avec des personnages qui ne sont pas très bien organisés. La dame et l'homme ont fait la même constatation, à propos de l'horaire. Ils sont attablés dans un bistrot, angle de la rue du Plateau et de la rue des Alouettes. Le narrateur pense qu'il faut retenir ce détail. Il y a des salades. Non merci un verre de vin blanc s'il vous plaît dit la dame un rouge s'il vous plaît dit l'homme. On ne se saoule pas que de mots, pense le narrateur, qui, n'étant pas invité,  patiente en faisant les cent pas dans la rue, il ne saura rien de la conversation.


Angle de la rue du Plateau et de la rue des Alouettes

Le quatuor Béla est constitué de jeunes musiciens, talentueux, et virtuoses. Julien Dieudegard, Frédéric Aurier, Julian Boutin, Luc Dedreuil, ont suivi les classes du Conservatoire national, à Lyon. Leur démarche est originale et pourtant simple. Elle n'est pas sans rappeler celle du Kronos Quartet, dans la mesure où leurs choix ne se portent pas sur une période, un genre, une niche d'originalité, comme, par exemple, la recherche d'œuvres anciennes inédites, ou un créneau commercial supposé. Tout en restant ancrés, dans la cohérence sonore du quatuor à cordes, ils ont les curiosités musicales d'aujourd'hui, le goût de l'expérience, l'envie, le refus du formatage médiatique, qui surpasse de jour en jour ses propres records de médiocrité et de vulgarité. Ainsi, le Quatuor Béla se mêle au rock, au punk, aux mythiques frères Marcœur,  aux griots africains, à la musique traditionnelle. Oui bien entendu, aussi à ce qu'on appelle le répertoire. Ce soir, ils jouent l'intégralité des quatuors à cordes de György Ligeti, c'est-à-dire deux œuvres.


Le Quatuor Béla en 2008, au Lavoir Moderne Parisien.
Photo de Maxime Laporte

La dame est assise sur une chaise aux pieds très courts, presque au sol, une chaise d'enfant, caractéristique du lieu, qui met à bonne hauteur. Elle s'évente à nouveau. Elle regarde ici et là, ses pupilles noires sont deux puits ténébreux. De temps à autre, elle s'adresse à l'homme, elle sourit aussi. Il fait chaud, à cause de la verrière, et peut-être aussi du vin. L'éventail brasse l'air tiède. Au dessous des ténèbres, son sourire est en lumière et fraîcheur. On se sourit beaucoup, il y a de la connivence, de la décontraction bon enfant, dans l'Atelier qui est comble. Sa chevelure, abondante, dénouée, aussi noire que ses yeux, bien tirée, lissée, se déploie avec des crans travaillés. Les musiciens sont accordés, ils descendent de la mezzanine, prennent place devant leurs pupitres. Le narrateur aurait bien voulu ajouter une fleur rouge sur la tempe, un peigne de nacre ou une mantille, mais il est trop tard, le concert va commencer. La dame replie son éventail.


D'après Klimt

Le premier quatuor, porte un titre : « Métamorphoses nocturnes », il a été composé en 1953-1954, le second, en 1968. Toutes les biographies récitent qu'à l'époque du premier quatuor, Ligeti, isolé par le régime communiste, ne connaît que la musique de Bartók, et qu'installé à Vienne, il peut s'enrichir de l'activité créatrice de l'Occident libre, et donc, il a la possibilité de développer un style personnel. On le récitera encore longtemps, sans se rendre compte de l'ineptie, mais aussi de la quantité de préjugés que recèle une si évidente affirmation. Peut-être que le fait d'être le survivant d'une famille exterminée par les nazis d'Allemagne et de son pays avant les communistes, joue-t-il aussi un rôle, qui implique le sentiment de ne se sentir jamais installé quelque part, d'être de nulle part, comme Ligeti disait lui-même de lui-même. Bien sûr, sa musique regarde avec plaisir et envie ce qui est installé, les solides traditions, les mouvements enthousiastes, ce qui, profondément enraciné dans le sol, peut s'élever vers le ciel, comme l'écrit Heidegger, mais elle sait que là-dedans, il y a aussi ce qui est prêt à recommencer et qui a fait. C'est ainsi qu'on ne s'installe nulle part, et que les racines arrachées de ce qu'on est, repoussent dans ce qu'on fait. Mais on est prévenu, quatorze années séparent ces deux quatuors, on va nécessairement y prêter l'oreille.


 György Ligeti

Le narrateur est estomaqué par cette intrusion du musicologue, mais il se tait, car le concert a commencé. Dès les premières mesures, c'est l'enchantement, l'adhésion et l'impossibilité du langage qui distancie. Le Quatuor Béla a cette grâce, ce « je ne sais quoi » dont parle Jankélévitch, cette chose irréductible, qu'on ne peut accaparer, ni imiter, dans la distinction sonore, le délié du jeu, la clarté du propos. Certes, il y a la technique, la virtuosité, ce qui n'est plus une rareté. Les jeunes musiciens français ont aujourd'hui un niveau technique souvent époustouflant. Là, devant, il y a la musicalité. Ces gens-là ne draguent pas, ils aiment. Le public a plongé dès les premières notes. C'est qu'il y a aussi une forme de sincérité, là où quand on donne on prend sans retenue. Pas un bruit, un froissement de vêtement, un remuement quelconque malgré l'inconfort relatif des sièges, la chaleur, les enfants. Dans ce lieu, peu protégé de la rue, en plein Paris, règne une qualité de silence étonnante, qui semble arrêter le temps entre les mouvements et dans les silences écrits. Pas un feulement d'auto, un grondement de métro, un claquement de ballon contre un mur.


Le Quatuor Béla

Quelques têtes battent la mesure, ou plutôt marquent la danse, surtout celle du premier quatuor, qui en effet peut rappeler la sauvagerie de Bartòk, tant dans la motoricité, puisée dans des danses populaires, que dans la puissance dissonante des accords fortissimo. Il est vrai aussi que les cinq mouvements du second quatuor, sont beaucoup plus sophistiqués dans l'exploitation, et la diversité technique, qui toutefois ne va jamais au-delà de l'efficacité des effets musicaux : mouvements de glissendis, déphasages, dans le jeu simultané d'un même motif, staccatos, filant, comme en écho dans le glissé d'archet d'une autre voix. Peut-être est-ce dans le travail d'entrelacement des voix, que repose le charme de ce second quatuor. Il y a l'amour primordial, urgent du premier quatuor, l'érotisme du second. Il y a le geste créateur d'un compositeur, qui gouverne à son goût les figures, plutôt qu'il ne se fie totalement aux assurances de la rhétorique sur le papier, dans les deux cas. Quelle que soit la forme, les matériaux, les techniques de prolifération, ce qui touche, foudroie parfois d'émotion, est l'imagination, l'effort, mis en œuvre dans l'invention, et la déclaration d'humanité adressée à la dignité et à l'amour du public. C'est le miroir qui est tendu, dans lequel on se trouve en beauté, bien, apaisé.

Après le bis, une pièce mignonne suave sucrerie acide, d'Albert Marcœur, la dame et le monsieur restent assis, alors que le public, ravi, s'égaie vers le bar ou la la sortie. Le narrateur  pense que ce côte à côte silencieux et rêveur, sur ces petites chaises d'enfant, face au grand mur rouge plus vaste que la surface au sol, est une belle image, mais qu'on ne se rencontre pas, côte à côte. D'ailleurs, l'homme va bavarder, et la dame s'en va. Que peut faire le narrateur, sinon mettre un point final à son histoire, et s'en aller lui aussi.

Pourtant, la dame et l'homme sont de nouveau devant le bistrot, angle de la rue du plateau et de la rue des Alouettes, mais l'histoire étant finie, et le narrateur parti, ils ne le savent pas, ils veulent justement dîner rue des Alouettes où ils sont déjà sans le savoir. Ils redescendent la rue du Plateau, longent à nouveau les Buttes Chaumont. Appuyée sur la tablette de la balustrade, la dame admire, émerveillée, la lumière étincelée grise orangée, du coucher de soleil sur le parc et les toits de Paris qu'elle surplombe. Elle pense que c'est cela une révélation, elle pense à Bergson, comprenant soudainement, le sens de la vie, en voyant fondre un sucre dans sa tasse de thé.

  


Bergson, un sucre, une tasse

Maintenant dans la nuit, la dame et le monsieur sont à la corne du parc, ne trouvent pas la rue des Alouettes. Personne ne connaît cette rue. Le monsieur descend dans une station de métro, y trouve un plan du quartier. Le guichetier interrompt sa lecture passionnée de la Princesse de Clèves, il aide le monsieur. Leurs index parcourent la carte, appuient ici ou là, hésitent ailleurs. Là ici. Le monsieur rejoint la dame qui attend, en haut de l'escalier de la station de métro.

Rue de Crimée, non. La suivante non plus. Au café, personne ne connaît. C'est enfin la rue des Alouettes, endormie, déserte, morte : qu'attendaient-ils ? La fée des histoires les sauve du naufrage, d'un coup de baguette magique, elle perce une rue, d'un second coup, elle la nomme rue du Tunnel, d'un troisième coup, et un peu de poudre de perlimpinpin, fait apparaître un restaurant, avec une singulière terrasse sur le toit. C'est une île de bonnes choses raffinées et de gentillesse accueillante.


La Lanterne, rue du Tunnel

Le temps passe, dans ce qu'ils disent et n'arrivent pas à se dire, qu'il faut abréger. Vite ! Cette fois, c'est la dame qui guide, vers le métro Pyrénées. À droite, à gauche, à gauche, tout droit. Tiens ! Les buttes Chaumont à nouveau.

Tout cela est banal, n'est-ce pas ? Il en faut quand même, des circonstances, pour qu'un concert soit réussi, qu'il puisse ainsi, banalement, charmer et enchanter, même sans quatrième coup de baguette magique.


La dame et le monsieur, au parc, d'après Seurat

 

Jean-Marc Warszawski
6 juin 2009

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