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Poulenc et Bartók réunissent
Eros et Thanatos à l'Opéra de Nice
(7 octobre 2011)

Par Jean-Luc Vannier

 

La Voix Humaine, Opéra de Nice
Barbara Haveman dans La voix humaine, Opéra de Nice
(photo © D.Jaussein)

L'Opéra de Nice s'est mis, vendredi 7 octobre, à l'heure de l'inconscient et des pulsions sexuelles de vie et de mort avec la première de La voix humaine, œuvre du compositeur français Francis Poulenc, location de l'Opéra national de Montpellier, suivie, en seconde partie, du Château de Barbe-bleue du musicien hongrois Béla Bartók. Créée à l'Opéra Comique de Paris le 6 février 1959, La voix humaine est une tragédie lyrique en un acte conçue à partir du livret de Jean Cocteau sur un sujet original : une femme au téléphone avec son amant qui l'a quittée pour une autre et où le fil du combiné devient une « arme effrayante ». Une pièce analytique sur le mystère de la « voix qui ne parvient jamais à dissimiler l'indicible vérité », rappelle le professeur de chant Peter K. Elkus dans son livre « The telling of our truths, the magic in great musical performance ». Une synthèse réussie des deux artistes, le musicien et le poète, avec l'écriture d'une « partition rigoureusement ordonnée » du compositeur et une « mise en scène d'actrice qui tient compte des exigences du chant et de la musique ».

Barbara Haveman, dans La Voix humaine, Opéra de Nice
Barbara Haveman dans La voix humaine, Opéra de Nice
(photo © D.Jaussein)

Suspendu à l'objet « tellement nu que l'homme peine à le reconnaître » et dont la médiation provoque à la fois tentation et frustration, un dialogue crescendo de désespoir se développe entre un orchestre investi du rôle énigmatique de l'absent et une artiste, subtile équilibriste entre un chant et une déclamation poussée à son paroxysme par l'intime inhérent à toute parole. Dans ce rôle court qui réclame une fulgurance de l'incarnation scénique et vocale, la soprano néerlandaise Barbara Haveman excelle. Poignante d'un bout à l'autre, elle n'altère jamais ce qui tient autant des feux de la rampe que d'un plateau lyrique. Les capacités offertes par la tessiture de sa voix, la chaude générosité de son timbre lui permettent d'exprimer une impressionnante variété de sentiments jusqu'à l'ultime et suicidaire « je t'aime ».

Barbara Haveman dans La voix humaine, Opéra de Nice. Photo D. Jaussein
Barbara Haveman dans La voix humaine, Opéra de Nice
(photo © D.Jaussein)
 

Donnée en seconde partie, cette nouvelle production du Château de Barbe-bleue, opéra en un acte et un prologue de Béla Bartók créé à Budapest le 24 mai 1918, renvoie au conte de Charles Perrault : un roi monstrueux menace d'égorger une septième épouse, coupable d'avoir exploré son cabinet secret. Difficilement franchissable pour un public francophone, la barrière de la langue impose une distance avec l'œuvre que les artistes ne parviennent pas toujours à nous faire oublier. Dans cette pièce tenue pour le premier opéra hongrois selon le célèbre musicologue de l'époque Zoltan Kodaly, certains timbres légers de l'orchestre accompagnent l'introduction dans le chant des caractéristiques de la langue parlée. L'éprouvante partition contient aussi de violentes interventions instrumentales à même d'anticiper les macabres découvertes de Judith sur son époux. Eros finit en Thanatos : l'acte d'amour de l'héroïne se transforme en un besoin compulsif, irrépressible, de tout savoir. Jusqu'à sa perte. Ou presque.

Andrea Melath et István Kovács, dans Le Château de Barbe-Bleue (phoro D. Jaussein)
Andrea Melath et István Kovács, dans Le Château de Barbe-Bleue
(photo © D.Jaussein) 

Dans le rôle de Judith, la mezzo soprano Andrea Melath exploite avec talent tous les accents vocaux d'un personnage qui vire de l'amour le plus tendre à l'obsession investigatrice la plus ravageuse. Elle joue de la volupté corporelle donnant ainsi du volume à l'espace clos dans lequel se déroule l'intrigue. Ce n'est malheureusement pas le cas de son partenaire masculin coincé sous sa couronne : était-ce l'intention initiale du metteur en scène René Koering qui n'est certes pas un novice en la matière ? Toujours est-il que la basse hongroise István Kovács, empêtré sous sa barbe teintée en bleu pétrole, surjoue le méchant sans parvenir réellement à s'imposer. Dans le rôle du barde, l'acteur Louis Beyler domine la scène le temps de son très bref monologue.

Andrea Melath et István Kovács, dans Le Château de Barbe-Bleue, Opéra de Nice, photo D. Jaussein
Andrea Melath et István Kovács, dans Le Château de Barbe-Bleue
 (photo © D.Jaussein)  

Les deux performances doivent sans doute leur réussite à la haute tenue de la direction musicale : le chef Philippe Auguin dirige sans forcer des instrumentistes de la philharmonie niçoise qu'on sent très motivés par le scénario haletant des deux tragédies. Il est vrai que tant dans La voix humaine que dans Le château de Barbe-bleue, la musique devient le miroir sonore de la psyché des acteurs : elle répond, apostrophe, calme ou fustige. Dans cette soirée passionnante où l'on ne savait plus vraiment « qui était dehors, qui était dedans », la fosse d'orchestre était aussi montée sur scène.

 

Nice, le 8 octobre 2011
Jean-Luc Vannier


Références / musicologie.org 2011

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