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La question des relations de la musique et de la littérature est très vaste,
et peut-être ramenée, si l'on recherche la simplicité, à la question littéraire
ou musicale, chacune dans sa globalité.
On peut encore aujourd'hui interroger la pensée de Jean-Jacques Rousseau, qui
plaçait dans la voix, dans la parole, l'origine à la fois de la musique et du
langage. On pourrait évoquer les pères de l'Église, s'inquiétant du pouvoir
sensuel de la musique, et de sa possible capacité à prendre le pouvoir sur
l'autorité de la parole. Tout porte à penser que dans l'Antiquité, la poésie était chantée. On peut citer les longs récits des
troubadours, et des trouvères, les problèmes de la mise en musique des textes
poétiques et de leur musicalité propre, et de leur confrontation
qui en surgit, la fameuse
question de l'opposition de l'opéra français et de l'opéra italien, qui est en
grande partie issue de questions de littérature, qui renvoient au clacissisme
français élaboré à la toute fin du XVIe siècle, on peut aussi se demander si les
formes classiques du théâtre, notamment, les règles qui régissent l'ordre des
entrées des personnages, l'enchaînement des scènes, n'auraient à voir avec les
règles de l'harmonie dite tonale, et en un mot, toutes ces questions relatives à
l'inflexion, la prononciation, l'accentuation, la musicalité du verbe et la
musicalité de la musique pure, ou qu'on nomme telle. Enfin, des questions
générales de forme, dans l'intrigue littéraire, ou les progressions formelles
musicales, l'organisation de la succession des événements, dans la justification
de leurs logiques d'enchaînements, ou dedans leurs contrastes.
Toutes ces problématiques ne sont pas absentes des nombreuses communications
de ce livre, mais l'orientation en est assez différente. Comme dans la tradition
de la linguistique structuraliste, et dans ce qu'on nomme le sémiologie
musicale, où l'on considère les notes de musique comme des phonèmes, des signes
linguistiques, les auteurs de cet ouvrage sont surtout, à la recherche d'unités de base,
ou d'universaux, qui seraient communs à la musique et à la littérature .
Il s'agit ici de voir, de descendre, à la fois dans l'analyse de partitions
musicales, et d'œuvres littéraires, pour tenter d'extraire, si possible, des
signes, ou des objets simples, de base, communs aux deux arts.
Ainsi, quand on ramène la forme de fugue en musique à l'idée de « fuite », ce
qui n'est pas exactement le cas, on peut établir une analogie avec, par exemple
la fuite d'un personnage dans un récit de fiction.
Le lecteur de littérature, à conscience qu'une
œuvre littéraire
artistiquement étoffée, est à plusieurs niveaux ou entrées : il y cherche bien sûr une intrigue bien
ficelée, riche en attentes et rebondissements, qui tienne en haleine, mais
encore un style d'écriture qui donne un plaisir, pourquoi pas charnel, mais encore
un agencement des événements, une forme, qui joute avec lui, en ayant des égards
avec l'intelligence. Il attend des facilités avec l'intrigue, qu'on le caresse
avec le style, et qu'on le considère intelligent par la forme.
Certes, on retrouve tout cela en musique. Ainsi, on peut avoir le sentiment
qu'un bon roman a une certaine familiarité avec une œuvre musicale, dans
l'invention, la musicalité propre aux mots, la forme. Il est donc tout a fait
légitime et intéressant d'y aller voir de plus près, comme il est fait dans ce
livre.
Il n'est pas certain qu'on soit ici dans des
domaines de signes langagiers (y compris quand on parle d'esthétique
littéraire). Il me semble qu'il s'agit plutôt d'intentions d'auteurs (et de lecteurs),
de projets esthétiques, inclus dans une culture d'écriture et de lecture, que de
l'existence d'éléments réels, d'unités de base ou d'universaux, communs à la
musique et à la littérature. Il pourrait s'agir de domaines qui ne peuvent prendre sens que par leur
contexte global, produisant des mirages. Ainsi en est-il de la « fugue » en musique,
qui est autant une
fuite, qu'un éternel retour obstiné d'un sujet, qui n'a des sens que par une
organisation formelle sophistiquée, une rhétorique formelle musicale, sans
laquelle, il n'y aurait pas fuite (et poursuite). Dans cette rhétorique
musicale, il y a la rétrogradation du sujet. Ainsi le plus célèbre sujet de
fugue, BACH, soit si bémol, la do, si se rétrograde si, do, la si bémol....
stom sel ceva no-tiaf tnemmoc ?
Jean-Marc Warszawski 18 août 2009
Présentation de l'éditeur
Le rapprochement
de la musique et de la littérature est ancien.
L'une et l'autre sont nées d'un même élan"expressif
et, comme inséparables, elles cheminent en étroite
osmose jusqu'à la Renaissance, où leurs
trajectoires respectives commencent à acquérir
une autonomie nouvelle. Lorsque l'une et l'autre se
retrouveront au XVIIe siècle dans
l'opéra, leurs cheminements séparés
les auront dotées d'une autonomie et d'un degré
d'élaboration intrinsèques : arts majeurs
et indépendants, elles continueront à
se rapprocher et s'éloigner au gré des
« mises en musique », sans jamais retrouver
leur degré d'indissociabilité initial.
Se sentant
enfermés dans le carcan de la linéarité
du langage verbal, les écrivains se prennent
alors à convoiter les capacités polyphoniques
de la musique qui sait « dire plusieurs choses
à la fois ».
Cette interpénétration
des deux arts, fort différente du jumelage spontané
originel, pose à l'analyste des problèmes
nouveaux. C'est ici qu'intervient le concept central
du présent ouvrage : l'intersémioticité
de la musique et de la littérature, son champ
d'application, sa méthodologie, ses limites.
D'où
les grands axes de l'ouvrage : - Son du sens et sens
du son ? - Musique et théâtre. - De l'hypotexte
musical à l'hypertexte verbal -Structures musicales
en littérature.
Ce livre
est le fruit des travaux réalisés dans
le cadre du programme Intersémioticité
musique / littérature de l'axe Le hors-texte
: la littérature et les autres arts de l'Institut
de Recherches Pluridisciplinaires en Arts, Lettres et
Langues de l'Université de Toulouse II - Le
Mirail
Table des matières
Introduction
I - Les deux arts
II - Des relations interartistiques
à l'intersémioticité
III - Les recherches intersémiotiques
IV - Le contenu du présent
ouvrage
Premiere partie : son du sens ou sens
du son
- Michel BARRUCAND : De la mélodie en poésie
- Michel BARRUCAND
: De l'harmonie en poésie
- Michel BARRUCAND
: De la fugue en poésie
Andrée-Marie HARMAT : Le sens
du son dans les nouvelles de katherine mansfield
- Aleksandra WOJDA : Esthetique des
Lieder allemands au seuil du romantisme: les Lieder
de Wilhelm Meister
Deuxième partie - Musique et théâtre
- Olivier SAUVAGE :
Émile zola et la musique
- Hélène HARMAT : Art
de la pause, art du recul
Troisième partie : de l'hypotexte
musical a l'hypertexte verbal
- Marie-Thérèse
MATHET : La scène de l'opéra dans «
Madame Bovary »
- Nathalie VINCENT-ARNAUD
: Autour du « Winterreise » de Schubert : quelques variations
litteraires
- Nathalie VINCENT-ARNAUD
: Par mots et par notes, ou lector in musica : «
Two or three graces » de Huxley et l'opus 111
de Beethoven
- Andrée-Marie
HARMAT : De l'hypotexte musical à
l'hypertexte
litteraire - « Le quatuor à cordes »
de Virginia Woolf
Quatrième partie: structures musicales
en littérature
- Thierry
SANTURENNE : Le modèle de la cavatine - le creusement
du thème dans la pratique diariste de Renaud Camus
- Isabelle SORARU
: L'art nécessaire de la variation - l'école
du virtuose de Gertjonke
- Frédéric
SOUNAC : Variations sur les Diabelli-l'opus
120 de Beethoven dans Dialogue avec 33 variations de
Ludwig van Beethoven sur une valse de Diabelli de Michel
Butor et Desaccord majeur d'Irène Dische
- Andrée-Marie
HARMAT : Le recueil de nouvelles comme thème
varié - La garden party de Katherine Mansfield
- Andrée-Marie
HARMAT : Structures musicales dans une nouvelle
moderniste - « la partie de chasse » de
Virginia Woolf
- Andrée-Marie
HARMAT : Un exemple d'intersemioticite - « The Windblows
» de Katherine Mansfield
- Timothée
PICARD : L'art en tant qu'éthique sonore, fugue
et contrepoint - le modèle de Jean-Sébastien Bach dans
la littérature européenne du xxe siècle
- Natacha LAFOND
: Fugue et variation - Ungaretti et Celan
- Colette SELLES
: Forty-seventeen de Frank Moorhouse ou la « fugue
» du temps
- Andrée-Marie
HARMAT : Métaphysique de la fugue dans la paix
des profondeurs d'Aldous Huxley
- Michel LEHMANN
: Techniques de la fugue au service de la vraisemblance
dramatique du finale concertato dans l'œuvre de Verdi
- Nathalie PAVEC
: L'architecture fuguée des Vagues de Virginia Woolf
- la ligne de fuite d'une parole poétique
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