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« Messa da Requiem » de
Verdi d’une sombre beauté
au Deutsche Oper de Berlin

 

Par Jean-Luc Vannier

 

messa da requiem deutsche oper berlinMessa da Requiem. Deutsche-Oper-Berlin. Photographie © Monika Rittershaus.

Dépressif s’abstenir. Le Deutsche Oper de Berlin donnait, ce jeudi 2 mai, une version d’une sépulcrale magnificence, à la fois musicale et scénique, de la « Messa da Requiem » de Giuseppe Verdi. Composée de l’été 1872 au printemps 1874, juste avant sa création en mai de la même année, cette œuvre d’une fidélité absolue à la liturgie catholique romaine des morts n’en offre pas moins, sur le plan de l’écriture mélodique, de singuliers contrastes. Ne serait-ce qu’entre la douceur lente de l’introït, le brusque surgissement du « Dies Irae », les fanfares tonitruantes du « Tuba mirum », le poignant « Lacrymosa » ou le pianissimo final du « Libera me ».

Messa da Requiem. Deutsche-Oper-Berlin. Photographie © Monika Rittershaus.

Sous la baguette de William Spaulding, l’Orchestre et les chœurs du Deutsche Oper — et ce, d’autant plus que ces derniers demeurent sur une plate-forme en perpétuel mouvement — font merveille : nette concision des enchaînements, accentuation marquée des nuances. L’énergie du maestro américain le dispute à sa rigueur lorsqu’il s’agit, d’un simple regard ou d’un hochement de tête, de guider aussi le départ des solistes. Admirable en tous points.

Messa da Requiem. Deutsche-Oper-Berlin. Photographie © Monika Rittershaus.

Remplaçant Hulkar Sabirova souffrante, la soprano russe Evelina Dobraceva pour chanter « l’Ange Blanc » impressionne par l’étendue de sa tessiture vocale : outre ses aigus cristallins et ses notes tenues sans la moindre variation de souffle, elle descend avec une déconcertante facilité pour atteindre des graves stables et lumineux qui font concurrence à Clémentine Margaine. Incarnant dans cette version « la Mort-est-la-Femme », la superbe mezzo-soprano à la voix suave force l’admiration par son « Lacrymosa », saisissant de noblesse. Très réussis, les duos féminins, notamment celui de « Agnus Dei », fascinent par leur subtile harmonie tout en s’étayant avec bonheur, dans les moments de fugue, avec les voix masculines, elles aussi remarquables. La basse croate Marco Mimica, en « Chargé des Morts », développe des accents puissants, aux intonations magistrales, parfois douloureuses, tandis que les inflexions vocales plus chaudes jaillissent du ténor Yosep Kang, représentant « la Solitude ».

Messa da Requiem. Deutsche-Oper-Berlin. Photographie © Monika Rittershaus.

Une question se pose : fallait-il une chorégraphie pour accompagner cette musique déjà très expressive ? Confiée au metteur en scène et peintre Achim Freyer, la mise en scène déroute par la richesse, parfois débordante sinon énigmatique, de ses figures allégoriques : la Guerre (Hendrick Antoni Opiela et Thomas Danielis), la Dame (Thomas Danielis), l’Ange Noir (Marleen Wernitzsch), l’Espoir (Chandana M. Hörmann), la Nostalgie (Arnd Müller), le Faucheur Blanc (Alexander Fend), les Anges combattants (Jowita Figwer et Alexander Fend), la Nudité (Britta Pudelko) ainsi que les « Passants » de l’Ensemble Freyer. Mais l’ancien protégé de Bertold Brecht n’en aborde pas moins cette œuvre avec une pensée très élaborée sur la représentation de la finitude : tout au long de l’exécution de cette « Messa da Requiem », le plateau voit ainsi défiler, sur plusieurs niveaux, les personnages les plus déconcertants, les plus improbables, musée de l’horreur et des souffrances humaines succédant à la plus pure — et mythique — innocence infantile. Tous placés sous l’emblème supérieur de « l’Ange Blanc » effigie immobile et incarnée par la danseuse soliste du Ballet de l’Opéra, Silke Sense.

Messa da Requiem. Deutsche-Oper-Berlin. Photographie © Monika Rittershaus.

Dans cette déambulation digne de la « cour des miracles », certains  amputés claudiquent, d’autres valides se traînent ou courent sans cesse, à la poursuite de leur illusoire complétude, tandis que la mezzo-soprano — mère nourricière habillée en « Cruella » aux seins sadiquement dressés — et la basse se hâtent lentement. Inconciliable, la césure entre le temps cosmologique et le temps humain signe cette scénographie qui fait penser à ce « décrochage » kantien, à cette indépendance de la temporalité subjective dégagée de l’immuabilité du « monde physique » : « l’art contre l’anéantissement » indique Achim Freyer ou le « temps immédiat contre les temps immémoriaux ». Avec l’énigme du « Lacrymosa » : séquence qui inverse le mouvement des chœurs du descendant vers l’ascendant — « dans l’obscurité et la lumière, nous allons et venons » commente encore Achim Freyer — tandis que les figurants entament un renversement de leur évolution scénique. Pas pour longtemps. La course folle reprend ses droits. Seuls les symboles rédempteurs indiquent une mutation sur la nature spirituelle de cette lamentation collective. Il suffit, oserons-nous dire, d’y croire.

Messa da Requiem. Deutsche-Oper-Berlin. Photographie © Monika Rittershaus.

 

Berlin, le 3 mai 2013
Jean-Luc Vannier

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