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« Masse » par le Staatsballet
et le Technoclub Berghain :
un « mariage pour tous »
chorégraphique à la berlinoise

Par Jean-Luc Vannier

 

Staatsballet Berlin, Masse, « Quinque Viae ». Photographie © Bettina StössStaatsballet Berlin, Masse, « Quinque Viae ». Photographie © Bettina Stöss. 

La rencontre est insolite. Les lieux tout autant. C'est dans la partie désaffectée d'une ancienne centrale de chauffage — l'autre moitié abrite le Berghain, le club techno « gay friendly » le plus célèbre de Berlin sinon de l'Europe — que se déroulait mardi 7 mai, une représentation de « Masse », coproduction chorégraphique du Staatsballet de Berlin et de l'établissement nocturne, respectivement signée par Xenia Wiest, Nadja Saidakova et Tim Plegge. Mélange des genres oblige, savamment mis en costume par Julia Mottl : dans ces ruines aux murs effrités et aux tuyauteries rouillées non dépourvues d'un certain esthétisme de la dévastation — nous aimerions bien y entendre une Liebestod wagnérienne —, la scénographie de Norbert Bisky, professeur invité depuis 2008 de la Haute Ecole d'Art et de Design de Genève, évoque un geste artistique destiné à montrer « la catastrophe atmosphérique des dernières années et le scepticisme grandissant sur la politique sans limite de croissance ».

Staatsballet Berlin, Masse, « Qinque Viae ». Photographies © Bettina Stöss. 

En première partie, « Quinque Viae » ou « The dynamics of existence », terme repris des réflexions du théologien saint-Thomas d'Aquin sur les « Cinq voies » permettant d'accéder à Dieu dont celle du « mouvement », le travail de Xenia Wiest aidée par Alberto Mendia, sur des musiques de Efdemin (Philippe Sollmann) et de Marcel Fengler, retrace les processus de l'évolution humaine, de la masse vers l'individu : des danseurs tentent de s'extirper d'un groupe mais sont retenus et ce, malgré leurs tentatives de s'en séparer à tour de rôle. Seule une explosion, sorte de « Big Bang » de l'humanité sur fond de flashes crépitant libère les caractères. Cette exonération, cette sortie maïeutique de l'agrégat conduit aussi à une parcellisation des corps : Xenia Wiest met l'accent sur les saccades articulatoires et musculaires de ses danseurs, répétant compulsivement et rythmiquement leurs gestes. Magnifique reconstitution chorégraphique de cette image connue de tous les livres d'histoire de l'humanité, illustrant au cours des siècles la progressive acquisition par l'être de sa station debout, celle-là même qui lui fit perdre une partie de son odorat. En final, un magnifique « Ecce homo » quittant le plateau en se retournant sur son passé (Ibrahim Önal, Leornard Jakoniva, Gauthier Dedieu, Weronika Frodyma, Caroline Bird, Cecile Kaltenbach, Christine Pedago, Sven Seidemann, Giacomo Bevilacqua, Elisa Carrillo Cabrera, Frederico Spallitta, carlo Di Lanno, Alexander Korn, Martin Arroyos, Ilenia Montagnoli, Sacha Males).

Staatsballet Berlin, Masse, « Boson ». Photographies © Bettina Stöss. 

Staatsballet Berlin, Masse, « Boson ». Photographies © Bettina Stöss. Staatsballet Berlin, Masse, « Boson ». Photographies © Bettina Stöss. 

« Boson », la deuxième chorégraphie conçue par Nadja Saidakova, assistée de Vladislav Marinov, s'origine également dans l'informelle gestation d'un corps solide ou d'une cellule protoplasmique se scindant en particules ou en pseudopodes selon la perception physique ou biologique susceptible d'être donnée au travail de l'auteur. Sur un crescendo sonore et ponctué par Marcel Dettmann et Franck Wiedemann suggérant cette expérience du CERN (Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire) sur le Boson de Higgs ou, plus militairement, celle du « ping » de sonar annonçant un proximité de la cible, les artistes du Staatsballet  se meuvent comme des éléments incontrôlés de la matière (Iana Balova, Maria Boumpouli, Anastasia Kurkova, Iana Salenko, Marina Kanno, Dominic Hodal, Vladislav Marinov, Aymeric Mosselmans, Kévin Pouzou et Carlo Di Lanno).

Staatsballet Berlin, Masse, «They ». Photographie © Bettina Stöss.

Notre préférence va toutefois à la troisième chorégraphie, « They », de Tim Plegge sur une musique frénétique d'Henrik Schwarz, pour sa tension charnelle, son incroyable inventivité gestuelle et ses évolutions spatio-temporelles parfaitement liées. Pas de temps mort dans ces rapports d'échange électrique entre l'individu et le groupe : les danseurs parviennent néanmoins à récréer, à partir de mimiques aussi banales que deux doigts grimpants sur un bras comme dans les jeux d'enfants ou que celles d'un corps se mouvant avec plaisir sous une douche, cet espace privilégié d'interlocution kinésique et mentale. Avec les autres autant qu'avec soi-même. Tim Plegge redécouvre et semble réinventer le pas de deux classique en conservant, sur une musique pourtant des plus contemporaines, toute l'intensité affective et la subtile délicatesse entre deux anatomies, deux sourires, deux regards. C'est en cela que « They » révèle toute sa géniale différence: loin de se soumettre ou de faire jeu égal avec la musique ou l'espace, la conceptualisation chorégraphique de Tim Plegge s'impose. Toute en douceur créative. Mais elle s'impose (Anissa Bruley, Soraya Bruno, Shoko Nakaruma, Krasina Pavlova, Haley Schwan, Michael Banzhaf, Arshak Ghalumyan, Alexander Shpak, David Simic).

Staatsballet Berlin, Masse, «They ». Photographie © Bettina Stöss.

 

Berlin, le 8 mai 2013
Jean-Luc Vannier

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