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GUIDO D'AREZZO
 LES VINGT PREMIERES ANNEES DE SA VIE
1
par
Angelo Mafucci
traduit en français par Michelle Grainer

Autografo di Guido d'Arezzo - Archivio di Stato di Firenze

L'AVIS DE J. SMITS VAN WAESBERGHE
NAISSANCE ARETINE DE GUIDO MONACO
GUIDO ENTRE A L'ECOLE DES CLERCS
GUIDO QUITTE AREZZO POUR POMPOSE 

 

 La recherche du lieu de naissance de Guido Monaco où il vécut les années de sa première formation n'est pas une question simple et stérile d'esprit de clocher. En effet, pour la musicologie historique (et autre), il est très intéressant d'identifier le secteur et l'humus fécond, qui ont donné le jour, la formation culturelle et musicale ainsi qu'une sensibilité théorique et pédagogique extraordinaires à un personnage historique devenu légendaire.

Une lecture correcte du réseau surprenant des relations qui s'instaurent entre le territoire de formation, le protagoniste et les personnages qui interagissent avec lui permet enfin la reconstruction d'une période importante de la vie musicale, au cours des premières décennies du deuxième millénaire.

Comme on le sait, en l'absence de documents probants, la question du lieu de naissance et de la première formation culturelle et musicale de Guido Monaco, a fait couler beaucoup d'encre de la part de ceux qui soutiennent que, né à Arezzo, il entra dès son jeune âge à l'abbaye de Pompose pour se faire moine, mais aussi de la part de ceux qui considèrent Pompose comme le berceau non seulement de sa première formation mais aussi de sa naissance, et de la part de bien d'autres personnes 2

L'AVIS DE J. SMITS VAN WAESBERGHE

En 1950, le Comitato Nazionale per le Onoranze a Guido Monaco (Comité National pour les Hommages à Guido Monaco), constitué à Arezzo pour le neuvième centenaire de sa mort, annonça, parmi les nombreuses manifestations, un concours de monographie sur Guido d'Arezzo. Il fut remporté par le jésuite hollandais Jos. Smits Van Waesberghe grâce à son ouvrage intitulé: De musico-paedagogico et theoretico Guidone Aretino eiusque vita et moribus3
Dans ces importants écrits, le jésuite exprimait également l'opinion que Guido naquit sur le territoire de Pompose, près de Ferrare, et qu'il entra à l'abbaye dès son plus jeune âge; il tentait ainsi délibérément de faire croire que “la première éducation musicale” lui avait été donnée dans ce monastère. 

Etant donné que nous considérons cet avis, davantage confirmé et amplifié superficiellement par le prix obtenu précisément à Arezzo que par les documents retrouvés, comme erroné et qu'il a par la suite influencé et conditionné de façon négative bien d'autres spécialistes , il nous semble légitime de relire avec un regard critique les idées diffusées à ce propos par Van Waesberghe, en vérifiant les motivations effectives qui sont à la base de son argumentation, à la lumière d'acquis plus récents. 

L'œuvre, entièrement en latin, commence ainsi:

De tempore et de loco nativitatis Guidonis nihil prorsus notum est, quidquid multi fuse de his rebus disputaverunt.[…]. 
(On ne sait rien de sûr quant à la date et au lieu de naissance de Guido, bien qu'on en ait beaucoup parlé (…)). 
Vitam eius, qui describere vult, ab annis, quos Guido Pomposae vixit, incipiat necesse est. Videamus igitur quidquid Guido nobis de sua commoratione Pomposae tradat.
In epistola quam Guido misit ad sodalem suum monachum Michaelem Pomposanum, multa et copiosa tradit de sua vita in hoc quondam celeberrimo monasterio. Inde elucet eum monasterium Pomposanum tanquam “suum”monasterium habuisse; maxime verisimile esse eum ibi eruditum fuisse, fortasse ab ipso abbate, cui etiam ut ipsi nomen erat Guido sc. S. Guido Ravennensis; eum ibi novas res invenisse ad musicam notationem atque ad ei cohaerentem institutionem cantus et tandem eum, cum primos conatus adhiberet ad suam methodum instituendi in monasterium propagandam, tantam excitavisse inter fratres dissentionem, ut monasterium relinqueret. 
(Celui qui veut écrire sa vie doit commencer par les années qu'il passa à Pompose. Voyons donc ce que nous dit Guido de son séjour là-bas.
Dans la lettre qu'il envoya à son ami le moine Michele de Pompose, Guido apporta de nombreuses et riches informations sur sa vie passée dans ce monastère, jadis très célèbre. On y découvre qu'il considérait le monastère de Pompose comme “son” monastère; il est donc très vraisemblable qu'il y ait reçu son éducation culturelle, peut-être de la part de l'abbé qui portait le même nom que lui, San Guido Ravennate, qu'il y ait fait ses nouvelles découvertes relatives à la notation musicale et à l'enseignement du chant et qu'enfin, lors de ses premières tentatives de faire accepter l'institution de sa méthode dans le monastère, il suscita tant d'hostilité parmi les confrères qu'il dut abandonner cet endroit).
 

Et encore: 

Nihil est, quo cogitari possit, Guidonem ante suam commorationem Pomposae alterius monasterii monachum fuisse vel alibi institutum esse quam in monasterio Pomposano, nisi:
-(…)
-Tabella dioceseos Aretinae, anni 1013 sub episcopatu Willelmi, in qua legitur subscriptio: “Wido subdiaconus et cantor”5  Supra ostendimus Guidonem nostrum eruditum esse Pomposae; in litteris dedicationis ad episcopum Theodaldum (1023-1036) Guido noster dicit se praeceptorem scholae cathedralis Aretinae constitutum esse ad episcopo Theodaldo. Ideo credibile est, “Widonem”, qui tabellam hanc subscripsit, non esse nostrum Guidonem. 
(Il n'y a rien qui puisse nous laisser penser que Guido, avant son séjour à Pompose, ait été dans un autre monastère ou dans un institut autre que le monastère de Pompose, sauf: 
-(…).
-Un parchemin du diocèse arétin, datant de 1013, sous l'épiscopat de Guillaume, sur lequel on lit la signature “Guido suddiacono et cantor”. Nous avons exposé plus haut que notre Guido avait été instruit à Pompose; dans la lettre de dédicace qu'il envoya à l'évêque Théodald (1023-1036), Guido dit qu'il avait précisément été nommé précepteur de l'école de la cathédrale arétine par l'évêque Théodald. Par conséquent, il est vraisemblable que le “Guido” qui signa cet acte n'est pas notre Guido).


Enfin: 
Quamquam iure merito Guido “Aretinus” dici potest ob diuturniorem moram Aretii, ex hoc nomine non potest deduci, eum Aretii natum esse. Immo haec opinio nullo argumento nititur et multo credibilius esse arbitror, eum natum esse in regione Pomposae vicina, in qua abbatia monachus factus est6
(Bien que Guido puisse s'appeler de droit “Arétin” en raison de son long séjour à Arezzo, ce nom ne nous permet pas de déduire qu'il est né à Arezzo. Au contraire, cette idée ne se fonde sur aucun argument et je pense qu'il est bien plus crédible qu'il soit né dans la région de Pompose, l'abbaye où il se fit moine).

Nous répondons à ces considérations qu'effectivement nous n'avons la certitude absolue ni du lieu ni de l'année de naissance de Guido d'Arezzo; en revanche, il est certain qu'il vécut de nombreuses années dans l'abbaye de Pompose; cependant, on ne peut pas commencer à écrire la vie du célèbre musicien en ignorant et en négligeant volontairement  les importants documents arétins datant de janvier 1011 et de juin 1013, qui démontrent que le grand musicien, majeur depuis peu, était en service au chapitre de la cathédrale arétine comme cantor puis comme maestro. Aussi, avant cette date, Guido ne pouvait pas être inscrit sur la liste des effectifs du Monastère de Pompose, sa présence étant documentée bien plus tard et par Guido même dans la lettre qu'il écrivit au confrère de Pompose, Michele. 

Il est également vrai que sa lettre 8montre que ce monastère a été “son” monastère et qu'il y a reçu sa première éducation monastique (nous ajoutons qu'il s'agissait uniquement d'une éducation monastique, ayant reçu son éducation musicale et sa première formation culturelle et religieuse ailleurs).
L'affirmation de Van Waesberghe selon laquelle l'abbé de Pompose, qui portait le même nom que Guido, se serait directement occupé de son instruction, nous semble valable uniquement si elle considère sa formation monastique et non pas sa formation musicale et relative au chant, dont Guido était déjà expert, comme le montrent de façon explicite les documents de 1011 et de 1013.

Ensuite, en considérant l'épilogue dramatique de son ‘séjour' à Pompose, qui s'est terminé par l'éloignement du célèbre monastère, voulu par l'abbé du même nom, (pour des raisons attribuées unanimement à des ‘contrastes musicaux'), nous nous rendons facilement compte que la raison pouvait en être que Guido, vaillant défenseur d'une position idéologique et pédagogique personnelle fortement innovante, rendait de but en blanc obsolète, la ‘méthode didactique' (si on peut la définir ainsi) en vigueur depuis plus de mille ans, qui consistait à apprendre par cœur l'immense répertoire du chant sacré et dont la culture monastique était malgré tout le dépositaire méritant.
Il est évident que cela ne plaisait pas à la grande tradition de Pompose, cèlèbre dans tout le monde contemporain, (c'est peut-être la raison principale qui poussa Guido Monaco au choix logistique de Pompose et non d'un autre endroit); cela nous permet de comprendre parfaitement comment ce choix courageux et si douloureux ne peut qu'appartenir qu'à une personnalité au tempérament vif, autonome et consciente de la portée historique de l'invention; personnalité qui avait basé ses fondements, par nécessité, à l'extérieur d'une structure monastique, où tout arrivait de manière centripète et où toute nouveauté devait être passée au crible par les autorités de l'abbaye.

Van Waesberghe montre ensuite un embarras manifeste à l'égard du document de 1013, n'ayant fait sur cet argument aucune recherche approfondie. Comme on l'a vu plus haut, il le cite une première fois et le met immédiatement de côté, en affirmant (simplement et sans aucune argumentation convaincante) avoir déjà démontré que Guido avait été instruit à Pompose. Il ajoute que dans la lettre de dédicace du Micrologue à l'évêque Théodald, Guido affirme avoir été nommé par ce dernier précepteur de l'école de la cathédrale arétine et qu'il est donc vraisemblable que “Guido suddiacono et cantor” ne soit pas le Guido que nous connaissons.
Nous ne partageons pas du tout la position de Van Waesberghe, selon laquelle le Wido du document n'aurait rien à voir avec le futur Guido d'Arezzo, et nous essaierons de le démontrer plus loin.

En vérité, de nombreux historiens d'autrefois et d'aujourd'hui (sans pour autant avoir mené une enquête approfondie) prennent comme nous leurs distances par rapport à la thèse du jésuite. 

Par ailleurs, d'après le spécialiste hollandais, - impatient de situer le musicien dans la grande famille monastique, - Guido, avant son séjour à Pompose, n'aurait été dans aucun autre monastère ni institut. Cette hypothèse non plus, d'après les résultats de notre enquête, ne peut pas être partagée, car nous soutenons que Guido entra pour la première fois à Pompose en pleine jeunesse, après avoir reçu sa formation spirituelle et musicale en la cathédrale d'Arezzo, où, bien au contraire, il suivit un cursus enviable. 

Ainsi, c'est avec certitude que le Wido subdiaconus et cantor, des documents arétins, également à la lumière des argumentations suivantes, doit être identifié comme l'inventeur de la portée. 

En juin 1013, en effet, Wido subdiaconus et cantor fréquente encore, en tant que sous-diacre, l'école des clercs et occupe, comme on le sait, le poste de Cantor de la Cathédrale, même s'il allait prendre très rapidement la décision de quitter Arezzo pour Pompose. 
Mais l'argumentation plus fragile du jésuite (et que selon nous personne ne peut partager) veut prouver que Guido est appelé “Arétin” uniquement en raison de son long séjour à Arezzo (ob diuturniorem moram) et que cette appellation, toujours aux dires du spécialiste, ne se fonde sur aucun argument. 

En effet, il ne s'aperçoit pas qu'il tombe dans une éclatante contradiction.
Si Guido était réellement né à Pompose ou dans les alentours (vers l'année 990, comme on l'accepte désormais à l'unanimité) et s'il était entré enfant dans ce monastère pour y séjourner jusque vers 1025, Guido Monaco aurait de toute évidence passé sur sa terre d'origine, sans aucune interruption, environ les 35 premières années de sa vie, et dix seulement à Arezzo, de 1025 à 1036, année de la mort de l'évêque Théodald 9

S'il en avait été ainsi, Guido aurait à plus forte raison dû s'appeler “de Pompose” et non pas “Arétin”. Il est alors évident que le nom de famille “Arétin” attribué à Guido par l'histoire, a une origine bien différente et n'est pas dû au séjour plus ou moins long sur un territoire plutôt que sur un autre. En effet, le déplacement d'un “maestro” d'une ville à l'autre, comportait l'acquisition d'un nom de famille dérivant de la ville ou du territoire de naissance et non d'un lieu quelconque où il exerçait son activité, ce qui lui aurait permis de changer de nom d'une année à l'autre!

 Du reste, on ne peut pas imaginer que tous ceux qui l'appelaient Aretinus lui aient attribué ce “nom de famille” ou ce surnom, uniquement en raison de son séjour ‘prolongé' à Arezzo, sachant qu'il est né et qu'il avait vécu trois fois plus longtemps à Pompose.
Mais une preuve certaine des origines de Guido nous est fournie par l'historien bénédictin d'autorité Sigebert de Gembloux, qui corrobore davantage nos affirmations.
Comme nous l'expliquons mieux plus loin, l'affirmation du religieux hollandais selon laquelle la dénomination Aretinus ne se fonde sur aucun argument, est manifestement trompeuse et aussi catégorique que tendancieuse.

 

NAISSANCE ARETINE DE GUIDO MONACO

Sigebert de Gembloux (1030 env. - 1112), auteur de nombreux ouvrages, dont De viris illustribus e Chronicon, cite un témoignage que nous pouvons considérer comme déterminant pour confirmer que le lieu de naissance de Guido Monaco est la terre d'Arezzo. 
Chronicon, considéré comme l'ouvrage le plus important de la copieuse production de Sigbert, fait de lui un des écrivains les plus significatifs, non seulement de son siècle mais de tout le Moyen-Age. Lui-même nous dit que l'examen des erreurs chronologiques relevées dans les ouvrages historiques de Beda et Mariano Scoto l'ont poussé à écrire ce livre; et du reste, la passion pour les études chronologiques l'a toujours animé, comme le montre l'opuscule  De differentiis quatuor temporum
Historien très scrupuleux, il utilise ses sources avec un sens critique presque unique pour l'époque; “[…].  Son style répugne toute recherche d'élégance et vise surtout la clarté et l'évidence10

Eh bien, le témoignage de Sigebert sur Guido Monaco, (si nous excluons les informations autobiographiques que nous fournit Guido même dans ses écrits, en particulier dans la lettre à son confère Michele de Pompose), est le témoignage connu le plus ancien, et par conséquent le plus proche des faits réels. Reporté de façon très semblable dans les deux ouvrages cités, il parle (et confirme avec une fermeté délibérée) ainsi: 
>Ad annum 1028. Claruit  hoc tempore, in Italia, Guido Aretinus, multi inter musicos nominis, in hoc etiam philosophis praeferendus quod ignotos cantus etiam pueri et puellae facilius discant per eius regulam quam per vocem magistri aut per usum alicujus instrumenti11.
(Année 1028. Guido Arétin, d'une grande renommée parmi les musiciens, était très illustre à cette époque, en Italie; on le préférait aux philosophes car les petits garçons et les petites filles apprenaient plus facilement les nouveaux chants grâce sa méthode qu'à travers la voix du maître ou l'utilisation d'instruments).

Ce témoignage est irréfutable, d'autant plus que Sigebert était un contemporain de Guido et comme lui moine bénédictin!
C'est la raison pour laquelle il était si bien informé des vicissitudes existentielles de son célèbre confrère, y compris du drame qu'il avait vécu en l'abbaye de Pompose.
Si Sigebert l'appelait Aretinus (et non Pomposenus, Ferrarensis ou autre), sachant bien en tant qu'historien qu'il ne pouvait éviter d'indiquer le lieu de naissance ou du moins la région d'origine de celui qu'il s'apprêtait à commémorer, c'était bien parce qu'il avait l'intention d'indiquer Arezzo, comme sa terre de origine.
Encore une fois, à propos de ce témoignage, Van Waesberghe est tombé dans une contradiction évidente:

Textus Sigeberti in omnibus suis partibus fide dignus videtur; ideoque dolendum est, quod non fusius disserit de quaestionibus chronologicis vitae Guidonis. Brevis nempe enuntiatio:”claruit hoc tempore”12, agens de anno 1028, magnae ambiguitatis est. 
(Le texte de Sigebert est entièrement digne de foi; dommage qu'il ne parle pas davantage des questions de la vie de Guido. Aussi, le court énoncé “claruit hoc tempore” se rapportant à l'année 1028, est d'une grande ambiguïté).

Comme on peut le voir, à propos du nom de famille Aretinus, le jésuite, après avoir dit que “les mots de Sigebert sont entièrement dignes de foi”, ignore la précision Aretinus et s'abstient traîtreusement de tout commentaire supplémentaire 13
 

  • Notre argumentation nous permet de conclure que:
  1. Si Guido d'Arezzo était réellement né in regione Pomposae, s'il avait vraiment grandi dès son plus jeune âge entre les murs de cette abbaye et s'il avait été instruit, également au niveau musical, par le même abbé, le futur St Guido, les vicissitudes bien connues auraient pu avoir un épilogue différent. En effet, au fil des années, Guido aurait pu occuper des charges musicales importantes à l'intérieur de l'institution monastique et par conséquent avoir la possibilité d'expérimenter et de faire accepter, graduellement, ses innovations. L'abbé aurait perdu l'énorme opportunité pour son monastère, de se parer du mérite, quant à la musique, d'une découverte unique. Si en revanche on pense que Guido est entré dans ce monastère à l'âge adulte et en provenance d'une petite ville lointaine comme nous le soutenons, il est alors plus plausible de penser à une autre réaction de la part de ses confrères et du même abbé, cohérente avec l'épilogue que nous connaissons.
  2. Guido se vit ainsi contraint à vivre la très amère et humiliante expérience de l'expulsion non seulement du monastère de Pompose, mais également de tous les autres instituts monastiques. A croire qu'aucun autre abbé ou prieur, informé des troubles qu'il a procuré (même involontairement) entre les confrères, ne l'aurait accueilli au sein d'une nouvelle communauté, le condamnant de ce fait à une sorte d'exil. 
  3. C'est sans doute la situation à laquelle fait allusion Guido, quand, rappelant dans sa lettre au confrère Michele le moment de l'éloignement de Pompose, il affirme avoir été comme envoyé loin, en exil: Inde est quod me vides prolixis finibus exulatum. Nous pensons qu'il parlait d'exil en tant que religieux, par rapport à celle qu'il considérait comme sa vraie famille, la famille monastique en général et l'abbaye de Pompose en particulier. 
  4. Il est évident que Guido qui ne voulait pas renoncer à soutenir la validité de sa méthode de chant, se voyant barrer l'entrée d'un autre monastère, a pensé revenir au sein de sa famille naturelle pour un période de réflexion et de repos. Où d'autre aurait-il pu se réfugier? 
  5. Vu que les maigres informations dont nous disposons indiquent que Guido se rendit de Pompose à Arezzo “recta via”, comme l'affirme également Van Waesberghe, vers l'année 1025, hôte de l'évêque Théodald, il est légitime de penser qu'il a été poussé à affronter le voyage vers Arezzo; en effet, il pourrait avoir senti l'appel de sa terre d'origine où il avait vécu ses jeunes années et peut-être plus encore, dans l'espoir de reprendre contact avec le clergé familier arétin et de rencontrer le nouveau prélat Théodald. Il est également raisonnable de penser que le noble prélat l'ait voulu à la direction musicale de son Eglise, également parce que Guido était déjà bien connu et estimé de ses concitoyens… Quel évêque aurait permis de placer à la direction de l'institution musicale la plus importante de toute la ville toscane un moine inconnu venant d'un territoire éloigné, de plus ‘exilé' par ses confrères mêmes? Evidemment, à Arezzo, la renommée de Guido était déjà très grande du point de vue ‘artistique' mais aussi moral!
  6. On observe sur les documents de Pompose durant la période où Guido y vécut officiellement (env. 990 –1050?), qu'il n'existe aucun moine du nom de Guido ayant occupé la charge de cantor ni ayant reçu un titre relatif à la musique; mais il existe trois parchemins épiscopaux arétins, datés respectivement en 1001, 1011 et 1013, attestant un Guido (ou Wido) de toute évidence lié à la musique, sans omettre le fait que les codes anciens ainsi que les témoignages contemporains et posthumes l'appellent toujours Aretinus ou Monachus et jamais Pomposenus ni d'aucune autre manière.

Maintenant examinons attentivement le contenu des trois parchemins rédigés en la cathédrale arétine. 

GUIDO ENTRE A L'ECOLE DES CLERCS

Les archives du Dôme d'Arezzo conservent un document qui, jusqu'à nos jours, n'a jamais été mis en relation avec la vie de Guido Monaco 14
Daté du mois de septembre 1001, il rapporte et traite de la concession d'un niveau sur une église avec des maisons et des terrains annexés situés au lieu-dit Alberoro, propriété du presbytère arétin, au diacre Sigizo et à Guido clerico filius Roze, de la part du primicier Berardo et de l' archidiacre Guillaume de la Cathédrale arétine, avec l'autorisation de l'évêque Elemperto. 
Maintenant, conscients du piège que représentent les homonymies possibles, nous avons effectué un contrôle minutieux qui nous permet d'affirmer que le diacre Sigizo avait été avant Guido le Cantor de la cathédrale 15, que Wido clericus filius Roze et Wido subdiaconus et cantor sont la même personne qui signa les actes de 1011 et 1013 et, enfin, que l'archidiacre Guillaume est le futur Willelmus episcopus, successeur direct (1010-1014) du grand évêque Elemperto. 

En effet, le diacre Sigizo est cette année-là le cantor de la cathédrale 16, c'est à dire le directeur de l'école de chant et le responsable musical des liturgies solennelles; en tant que tel, il recevait le soutien économique des chanoines. 

Le nom de Sigizo, qui a très probablement été le premier maître de musique de Guido d'Arezzo, apparaîtra plusieurs fois, en l'espace d'un demi siècle, dans les actes capitulaires, tantôt comme cantor, tantôt dans le rôle de Maior scholaeet même comme …usurpateur de biens ecclésiastiques au détriment des chanoines 17
Guido clerico filius Roze est donc presque certainement un enfant de onze ans 18 qui précisément cette année-là, à la fin de l'été, entra pour la première fois à l'école des clercs, commençant ainsi son parcours fécond de formation. Le petit clerc avait sans doute déjà fait preuve d'une inclinaison certaine pour la musique et le chant, quand on le confia au cantor Sigizo; tous deux, (ayant été votés au culte sacré) reçoivent des chanoines le bénéfice d'un niveau sur les propriétés ecclésiastiques susmentionnées. 

Ce n'est qu'au bout de dix ans d'études et de préparation que le jeune clerc, devenu adulte, est nommé à son tour cantor et ordonné sous-diacre, comme le montrent les signatures plusieurs fois citées 19  des documents de janvier 1011 et de juin 1013. 

Voilà les argumentations qui nous permettent d'affirmer que Wido subdiaconus et cantor et Guido clerico filius Roze sont la même personne; ainsi, non seulement nous sommes ‘en présence' du célèbre Musicus, mais nous apprenons également son nom maternel de Rosa 20

Le troisième personnage de notre argumentation est l'archidiacre Guillaume qui appartient à la noble et riche famille d'origine lombarde des Azzi, résident à Torrita di Olmo, une localité à environ trois kilomètres d'Arezzo, qui était alors le siège du monastère bénédictin de Santa Flora et Lucilla. Il fut le bras droit de l'évêque Elemperto et neuf ans plus tard, à sa mort en 1010, il lui succéda sur le siège épiscopal. 
D'après ce document de 1001, on présume que le personnage de Guillaume a eu une grande importance dans la vie de Guido, d'abord comme archidiacre puis comme évêque, non seulement au niveau de sa formation mais aussi, comme nous le verrons, dans sa décision de bouleverser radicalement sa vie religieuse. En effet, c'est très probablement l'évêque Guillaume en personne qui, par sa conduite répréhensible, poussera notre Guido subdiaconus et cantor, à quitter l'habit clérical et sa ville, pour se faire moine à Pompose. 
Même le choix du lieu de la prise d'habit n'a pas dû être le fruit du hasard; il se porta sur un endroit où l'intérêt du jeune homme pour la discipline monastique et pour celle de la musique pouvait se concilier en un enviable mariage; en effet, Pompose était bien connue dans toute l'Italie (et à l'étranger), en particulier pour sa splendide activité artistique, culturelle et musicale.

Guillaume, fut évêque pendant une très courte période, de 1010 à la fin de 1013 ou aux débuts de 1014, après quoi un silence mystérieux et inquiétant semble tomber soudainement. A partir de 1013 en effet, on ne sait plus rien de lui; ce n'est qu'en 1044 et en 760 qu'on retrouve son patronyme associé à celui de ses trois enfants! En effet, il n'est jamais nommé sur les documents épiscopaux après 1014. 

En mars 1015 21, le nouvel évêque Adalberto, devançant Guillaume, se réfère de façon explicite à l'évêque Elemperto comme à son prédécesseur immédiat.
Le nom de Guillaume est même absent de la liste des évêques arétins rédigée peu de temps après et peut-être de la main de son chancelier Gerardo en personne.

Le spécialiste arétin Angelo Tafi, réfléchissant sur l'absence du nom de Guillaume sur cette liste, affirme que […]   non possiamo dire con precisione perché il suo nome manchi nella lista ufficiale dei vescovi aretini. Fu eletto ma non consacrato? Venne presto trasferito, ma dove?Fu vittima della lotta tra i papi? Forse non venne consacrato perché ammogliato e con due figli? Impossibile rispondere22

Si on considère que l'hypothèse de Tafi est véridique, (Guillaume ne fut pas consacré parce qu'il était marié), cela peut signifier que la relation sentimentale avec la femme qui lui aurait donné plusieurs enfants, aurait commencé après l'élection au pourpre épiscopal. En effet, s'il s'était marié avant sa nomination en tant que prélat, quand il était archidiacre, soit il n'aurait pas été élu évêque, soit, une fois élu, bien que tout le monde savait qu'il était marié, il aurait malgré tout été consacré. 
A la lumière de tout cela, on peut présumer que Guillaume, moralement irréprochable en tant que diacre, s'est rendu, en tant qu'évêque, responsable d'un fait grave et déshonorant pour l'ensemble du rang ecclésiastique; ce fait est peut-être reconductible à l'hypothèse avancée par des historiens, de sa connivence avec les gardiens corrompus du temple, ou bien, vu qu'il avait femme et enfants, comme nous l'avons dit, à une relation sentimentale, qui commença au cours de son épiscopat .
Par conséquent, les chanoines auraient d'abord fait tout leur possible pour différer sa consécration épiscopale, l'abandonner puis l'effacer définitivement des écrits 24

GUIDO QUITTE AREZZO POUR POMPOSE

A l'époque de Guido Monaco, la cathédrale d'Arezzo se dressait sur la colline du Pionta, située à proximité des remparts de la ville. C'est sur cette colline, sept siècles plus tôt, qu'on ensevelit l'évêque-martyr d'Arezzo, San Donato; depuis, prélats et chanoines, attirés par cet profond appel spirituel, y avaient construit l'église cathédrale et établi leur résidence. 

Sur ces hauteurs il existait donc une véritable citadelle avec ses églises, ses maisons et ses palais, bien protégée par des remparts et des tours; mais la vie que l'on y menait était bien loin d'être tranquille. Un rare document du XIe siècle, la soi-disant cronaca dei custodi (chronique des gardiens), conservé aux archives capitulaires du dôme d'Arezzo, nous fournit un cadre dramatique de la situation. On y parle de vols, de cambriolages, de vexations et même d'homicides au détriment des fidèles et des pèlerins, de grèves des bougies et du son des cloches de la part des gardiens du temple, dédaigneux des menaces et des incursions des soldats épiscopaux pour défendre la légalité.

Certes, dans ce contexte, notre Guido, naturellement enclin à une vie solitaire et méditative, ne pouvait pas être à son aise. 

Si on y ajoute l'amertume et la déception qu'il éprouva pour les vicissitudes dramatiques et scandaleuses qui avaient impliqué et contraint à l'abandon 'son' évêque Guillaume, pour lequel il éprouvait sans doute une estime et une amitié très profondes 25, on comprend mieux la décision du jeune Cantor de changer radicalement sa vie, en abandonnant la robe cléricale et la cathédrale arétine, pour se retirer dans la tranquillité (apparente!) d'un monastère. 

Ainsi, Guido, devenu adulte, quitte sa ville et, peut-être attiré par la célébrité de celle qu'on considérait comme une des plus fameuses abbayes bénédictines, plein d'espoir pour une nouvelle vie spirituelle et musicale, il entra au monastère de Pompose, ignorant toutefois la tempête qui, quelques années plus tard, se serait abattue sur lui. En effet, il avait quitté spontanément sa ville et sa Cathédrale, mais il quittera Pompose, poussé par ses confrères et l'abbé en personne. 

Guido arrive à Pompose vers la fin de l'année 1013 ou au début de l'année suivante, âgé d'environ 23 ans, inconnu, venant de loin et ayant vécu une autre expérience religieuse. Il avait déjà été ordonné sous-diacre et avait vécu une expérience musicale comme cantor de la cathédrale d'Arezzo, pendant plusieurs années. 
> Ces éléments auront, au fil du temps, une influence négative sur le parcours de Guido à Pompose 26
De retour à Arezzo, où il avait passé sa jeunesse, Guido, âgé de trente-cinq ans, connut l'évêque Théodald qui, ayant pressenti la portée historique de l'extraordinaire invention de Guido, lui offrit sa protection.

Il le logea à l'évêché, lui confia la direction de l'école de musique de la cathédrale et l'associa à son ministère pastoral.
En un instant, Guido se vit dédommagé de toutes les souffrances et humiliations subies à Pompose, recevant à nouveau le juste respect de l'ensemble de la communauté religieuse.

Pour l'affirmation de l'invention de la portée, sa rencontre avec Théodald marqua le cours de la vie de Guido d'Arezzo et de l'histoire de la musique probablement bien plus que sa rencontre, tout aussi décisive, à Rome, quelques années plus tard, avec le pape Jean XIX. 

Ainsi, comme un évêque, Guillaume, peut-être victime de la faiblesse humaine, avait poussé Guido à abandonner sa ville; ensuite, un autre Prélat, Théodald, 27 d'une toute autre trempe et envergure morale et intellectuelle, en avait favorisé et apprécié le retour. Pour le remettre à l'histoire! 


Piazza Guido Monaco - Arezzo

Notes

1.  Cette recherche a été principalement menée sur la base de l'étude importante et irremplaçable d'UBALDO PASQUI, Documenti per la storia della città di Arezzo nel medio evo, I, Firenze 1899. 

2.  Dans ce contexte, on ne tient pas compte d'une série surprenante d'hypothèses, jugées sans fondement, qui situeraient le lieu de naissance de Guido d'Arezzo dans une moitié de l'Europe. Un tableau exhaustif en est donné par: Michele Falchi, Studi su Guido Monaco, Firenze, 1882, cap.III, pp.11-14 et Angiolo Tafi, Il dramma di un genio, la vita di Guido Monaco, Città di Castello, 1997, pp.19-30. 

3.  L'essai a été public sous le même titre par Olschki à Florence en 1953. 

4.  Au point de faire figurer Pompose comme son lieu de naissance dans certains manuels d'histoire de la musique. 

5.  MICHELE FALCHI, o.c., p.17 et remarque n°5 disant: Ce nom (Wido) qui semble d'origine lombarde, s'écrit indifféremment Wido, Vido et Guido, ou encore Widus, Vidus et Guidus.

6.  S.VAN WAESBERGHE, op. cit., passim pp.9- 25. 

7.  Les documents signés par Wido subdiaconus et cantor sont en effet au nombre de deux et figurent dans: U.Pasqui, o.c., p. 137 et 141. Falchi, qui écrit avant l'impression de l'ouvrage de Pasqui, ne cite que le document de 1013; tandis que Van Waesberghe, qui écrit en 1950, aurait dû par conséquent les citer tous deux. 

8.  U.Pasqui, o.c., p. 191. 

9.  Bonis itaque rationibus concludere fas est Guidonem circa 1025 Pomposam reliquisse atque venisse   Aretium recta via,  ubi in Theodaldo (1023-1036) episcopum benevolum inveniebat. . (A buon diritto è lecito concludere che Guido, verso l'anno 1025, abbia lasciato Pomposa e sia venuto direttamente ad Arezzo, dove in Teodaldo ebbe ad incontrare un presule benevolo.) (Van Waesberghe, o.c.pag.23, n°1,5).

10.  ERNESTO CORSINI ( a cura), Sigeberto di Gembloux, in «Grande Dizionario Enciclopedico», U.T.E.T. III ed., Torino,19220,vol.XVII,pag.258. 

11.  Le témoignage de Sigebert nous révèle d'autres circonstances particulièrement intéressantes et méritant d'être approfondies; il parle en effet de l'utilisation d'instruments dans l'enseignement et surtout de présences féminines dans le groupe des cantores destinés au service liturgique (quod ignotos cantus etiam pueri et puellae facilius discant…).
A cette époque, on sait que les clercs étaient autorisés (ou du moins on le tolérait) à avoir femme et enfants et il pouvait donc être naturel que des petites filles (évidemment pour la plupart les filles des prélats et des clercs mariés) aient pu également profiter, avec les garçons, de l'enseignement du chant offert par les écoles capitulaires et abbatiales. Ainsi, en cette période lointaine, considérée comme si sombre par les historiens, nous apprenons que parmi les fameux pueri cantores, et peut-être également en l'Arezzo de Guido Monaco, souvent présents dans l'iconographie, nous devrions imaginer, ou plutôt voir, des puellae, alors que de nos jours elles n'y sont admises que depuis quelques années (et pour un service limité)! 
 

12.  Pour ce qui concerne la Brevis enuntiatio “Claruit hoc tempore” se rapportant à l'année 1028, elle n'est peut-être pas d'une si grande ambiguïté comme le soutient Van Waesberghe; au contraire cette date, toujours en tenant compte de la crédibilité de l'historien, pourrait faire référence à un épisode bien précis de la vie de Guido Monaco, ou mieux, à un événement d'une extrême importance, le plaçant auprès des plus grands personnages de l'histoire. Et, même si on sait très peu de choses de la vie du célèbre bénédictin, cet événement est sans doute sa rencontre avec le Pape à Rome.
En effet, c'est probablement en 1028 que Guido d'Arezzo reçoit du pontife la reconnaissance et l'approbation pour la découverte de son système d'écriture musicale. Un événement vraiment exceptionnel qui marqua pour toujours le cours de l'histoire de la musique. 
Pour ce qui concerne l'année de la rencontre de Guido avec le Pape, on peut faire quelques remarques. Comme l'écrit Guido Monaco lui-même dans sa lettre à Michele, il se rendit à Rome accompagné par l'abbé Grunwaldo et par le prévôt Pietro de la Cathédrale d'Arezzo.
L'avis des historiens n'est pas unanime sur le voyage de Guido à Rome. Antonio Brandi, (Guido Aretino, Torino, 1882), dit qu'il eut lieu en 1027. Michele Falchi (Studi su Guido Monaco, Firenze, 1882) n'est pas d'accord sur cette date, mais il n'indique aucune autre année. Van Waesberghe l'a même différé de quelques années (…hinc et ex iis quae praecedunt statuere licet Guidonem Papam invisisse annis ca 1030-1032. (o.c.p. 23).
Vu que la lettre au moine Michele de Pompose n'est pas datée, la question du voyage de Guido à Rome semble tourner autour du nom du prévôt Pietro de la cathédrale arétine, figurant avec ceux de trois autres autorités capitulaires arétines, sur un diplôme impérial rédigé à Rome le 31 mars de l'année 1027, à l'occasion du couronnement de l'empereur Corrado il Salico. 
Tenant pour acquise la véridicité de l'acte impérial dont nous possédons une copie, même si celui-ci date aussi du XIe siècle, Pietro a parfaitement pu revenir à Rome l'année suivante; d'autant plus qu'un contrôle effectué sur ces documents arétins a montré qu'en 1028 le prévôt Pietro n'est présent à Arezzo que jusqu'au 4 mars. En effet, à partir de cette date, la série de documents concernant l'histoire d'Arezzo s'interrompt jusqu'au mois d'août suivant; il s'agit d'un laps de temps assez long (qui comprend l'été, auquel Guido en personne se réfère de façon explicite, dans sa lettre au moine Michele, quand à Rome il se plaint de l'insupportable aestivo fervore qui menace sa santé), durant lequel il est aisé de situer le voyage à Rome de Guido accompagné par le prévôt Pietro et l'abbé Grunwaldo. 
Pour en revenir à Sigebert, historien scrupuleux et en particulier passionné pour les études chronologiques, nous pensons que l'année 1028 qu'il indique comme celle où Guido claruit, nous rappelle précisément la rencontre de ce dernier avec le Pape; une rencontre décisive pour la fortune de sa découverte qui, dès lors, comme le dit Van Waesberghe dans un autre article sur Guido, “se répand avec la rapidité du feu”, célébrant partout le nom de son auteur.

13.  Enfin, si comme le dit l'historien jésuite, le terme Aretinus (bien qu'il apparaisse très souvent dans les codes et sur les documents) ne nous permet pas de penser que Guido est né sur le territoire arétin, nous affirmons qu'il est également impossible d'en déduire qu'il est né du côté de Pompose, uniquement parce qu'il y a séjourné longtemps. S'il en était ainsi, il faudrait réécrire la fiche biographique de nombreux autres écrivains et artistes du passé! 

14.  U.Pasqui, o.c., pag.124. 

15.  UBALDO PASQUI, doc.82 de juillet 996 [… ] Sigezoni scole cantori, et doc. 85 de mai 998 […] Sigezonem scolae cantorem. A cette date il n'avait pas encore été ordonné diacre ce qui signifie qu'il n'avait probablement pas atteint l'âge de 23 ans nécessaire pour assumer cette charge. En admettant que le cursus scolaire de Sigizo a été régulier au fil des années, nous pouvons dire que s'il avait été ordonné diacre précisément en 1001 comme le montre notre document, il serait né en 978; il aurait donc occupé la charge de cantor dès l'âge de 18 ans.

16.  Cf. note précédente. 

17.  Michele Falchi et Francesco Coradini pensent eux aussi que Sigizo a été l'un des premiers maîtres de musique de Guido d'Arezzo.
Sigizo, probablement né autour de 978 et mort après 1044, est, dans l'ordre chronologique, après le maior scholae Stratario (cf. Pasqui, o.c. doc. 69 et 71) le deuxième musicien actif connu en la Cathédrale arétine. Ayant été à plusieurs reprises Cantor et Maior scholae de la cathédrale, Sigizo servit six prélats de l'église arétine pendant environ un demi siècle, jusqu'après le mois d'avril 1044, quand désormais âgé, il signa pour la dernière fois sous le nom de Maiorscole laudans, au temps de l'évêque Immo Irenfrido.
Le curieux épisode de l'usurpation des biens est reporté sur un document épiscopal au ton fort et solennel datant du 4 mars 1028. Par cet acte, l'évêque Théodald, après avoir confirmé au Presbytère la possession des biens légués par ses prédécesseurs, restitue au prévôt Pietro l'église de S. Michele d'Arbororo (la localité mentionnée sur le document de septembre 1001) ainsi que d'autres terres ‘usurpées' en grandes quantités par Sigizo diacre et cantor. A propos de certains aspects du caractère de Sigizo, nous reportons, dans la transcription de Pasqui, la partie du document qui le concerne:
[…]. Sed et omnibus fidelibus sancte Dei ecclesie presentibus et futuris notum esse volumus, ut prefatus Petrus venerabilis presbiter et prepositus cun universo clero proclamavit ante conspectum nostrum, multumque conquestus est super Sigizonem diaconum et cantorem, quod malo ordine et contra privilegia atque sancita antecessorum nostrorum reverentissimorum coepiscoporum prefatus Sigizo diaconus et cantor detineret quandam ecclesiam dedicatam in onore sancti Michaelis in fundo et corte qui dicitur Arbororum, cum tribus mansis et tota decimatione ipsius cortis ;  et in castro Felicitatis et in curte de Caminina mansos duos : unum mansum in advocabulo qui dicitur Ermignano ; in Cignano mansum unum et in Maiano mansum unum, in caio de Piscinule terram modiorum sex ; quartam partem de manso in advocabulo Cizano. Cuius continuis conquestibus aures nostras accomodantes, per plures nuntios prenominato Sigizoni diacono et cantori direximus, ut ante nos  veniret, et predictam ecclesiam et mansos cum decimatione et sua pertinentia aut reflutare aut legali institutione in suum usum et partem defenderet. Qui multotiens vocatus et triduo patienter expectatus, dum ante nos veniret et legibus satisfaceret noluisset, hac cersitis iudicibus et clero, sine quibus nihil nobis agendum est, quoid faciendo foret, cosulugimus(sic) ; qui quasi uno ore omnes ita responduerunt : Decernimus ut domnus Petrus presbiter et prepositus, qui triduo cum universis canonicis proclamavit, legitimam de manibus vestris de iamdicta ecclesia et mansis cum decimatione omnique sua integritate et de supradictis mansis et terris accipiat investituram. Sizo autem, quia veniret contensit, maneat inde quietus atque remotus. Postquam igitur hec sententia a cuncto clero et iudicibus foret data, atque ab omnibus circumstantibus tertio conlaudata, prefatus pontifex, summo silentio indicto, aperiens os suum dixit : Ego Teodaldus huius sancte aretine ecclesie iuxta loculentissimam promulgationem nostram, per hanc virgam quam manu teneo, investio domnum venerabilem Petrum et prepositum cunctosque alios confratres canonicos de iamdicta ecclesia sancti Michaelis cum tribus mansis ac tota decimatione omnique sub integritate et cum supradictis mansis et terris. Et sic finita est causa. L'acte se poursuit avec la nomination de Pietro presbiter et prepositus Magistrum et Rectorem du Presbytère et se termine par les signatures solennelles de l'"universo clero” présent, moins le diacre et cantor Sigizo absent …justifié.
A la lumière de ce qu'on vient d'écrire, si on considère que le fameux voyage de Guido à Rome eut lieu après le 4 mars 1028, date du présent document, on comprend bien pourquoi son ancien maître et cantor Sigizo ne s'est pas joint à ses deux accompagnateurs, l'abbé Grunwaldo et le prévôt Pietro.
 

18.  La Passio Sancti Donati est significative à ce propos; conservée sur un document du XIe siècle, elle commence ainsi: Erat quidampuer in civitate romena nomine Donatus clericus in titulo pastoris nutritus ad Pigmenio presbitero in titulo suprascripto. 
On sait que chaque enfant accueilli à l'école, prenait immédiatement le titre de clericus; soulignons toutefois, que cette qualification pouvait évidemment être attribuée aussi à une personne adulte: donc clerc permanent. Dans notre cas, à la lumière des deux documents de 1011 et 1013 signés par Wido subdiaconus et cantor, on peut penser qu'il s'agit d'un très jeune clerc, comme on l'a dit, d'onze ans environ.
 

19.  UBALDO PASQUI, op. cit., doc. 99 et 102. Ces actes sont particulièrement importants pour déterminer l'année de la naissance de Guido. En 1011, Wido subdiaconus et cantor, en qualité de signataire d'un acte épiscopal, avait atteint la majorité, qui était fixée à cette époque à 21 ans. Cela est confirmé par le fait qu'en 1013 il était sous-diacre (tandis que pour le diaconat il fallait avoir 23 ans); il est donc tout à fait vraisemblable qu'en 1011 il ait eu 21 ans; dans ce cas, Guido d'Arezzo, d'après nos argumentations, serait né en 990. Michele Falchi, dont on tient ces argumentations, mais qui ne connaissait pas le document de 1011, aurait fait une erreur de calcul en différant l'année de naissance de Guido en 992.
A partir de 1013, on n'a plus aucune trace de Wido subdiaconus et cantor dans les documents. Cela est dû au fait qu'après cette date il quitta Arezzo pour entrer à l'abbaye de Pompose. Nous ne savons pas si Guido Monaco reçut par la suite l'ordre du diaconat mais il est vraisemblable qu'il n'a jamais été ordonné prêtre.
 

20.  On acceptait de préférence les orphelins dans les écoles abbatiales et capitulaires et on pourrait donc penser à Guido orphelin de père; mais toutefois, l'utilisation du matronyme n'est pas un signe évident de veuvage. 

21.  U.Pasqui, o.c., pag.146. 

22.  ANGIOLO TAFI,  I Vescovi Aretini, Calosci, Cortona 1986, p.50. 

23.  L'évêque Guillaume eut trois enfants, (non pas deux comme le dit Tafi) d'une femme du nom de Gerberga.
L'étude des documents reportés par Pasqui datés comme suit: août 999 (deux documents), août 1044, juin 1050, février 1056 et le 25 août 760, nous laisse déduire clairement que l'archidiacre Guillaume et Willelmus episcopus sont la même personne:
Août 999: […] Wigelmo arcidiacono et Eribertus et Griffo germani, filii bone memorie Azoni […] pro merce et remedium […] anime Ugoni germano nostro. 
Août 999: [… ] nos Willielmus archidiaconus et Griffo germani filii bone memorie Zenovii qui Azzo clamatus fuit […] et benemorio Eriberto germano nostro.
Août 1044: …et Bonatto filius Guilihelmi episcopi.
Juin 1050: La famille des Azzi offre au Presbytère arétin la moitié du château de Policiano et de ses terres. Parmi les différents Azzi énumérés, citons … Griffo qui Rustico vocor, et Eriberto qui Paganello vocor filii bone memorie Griffonis et Bonizo qui Bonatto vocor et Lamberto et Hugo germani filii bone memorie Gerberge[...].
25 août 760: Berta filia quondam Sassi, uxor Lamberti filii Willelmi episcopi…, 

24.  Le transfert à Arezzo de l'archevêque de Ravenne Adalberto (1014-1023), ordonné par l'empereur Henri II, pourrait avoir été la conséquence de ces faits et peut-être sollicité providentiellement par les chanoines arétins en personne.

25.  Il s'agissait donc d'un personnage très prestigieux et autoritaire à l'égard du jeune clerc; il ne faut pas oublier que Guido était entré à l'école des clercs, accueilli justement par Guillaume, à l'époque archidiacre, ni que dix ans plus tard, devenu subdiaconus et cantor, il apposait sa signature sur les importants documents cités, à la suite de celle de son évêque, qui représentait donc son supérieur direct et incontesté.

26.  Il est certain que le moine Guido, doté d'une forte personnalité, fit de tout pour promouvoir ses propres convictions et affirmer sa méthode de chant qui s'annonçait révolutionnaire; cela lui valut une résistance et une attitude si hostile qu'il lui fallut quitter Pompose. A ce propos, Antonio Brandi, Guido Aretino, Torino, 1882, p. 109-111, raconte, reprenant Federici, que justement autour de 1020 il existe une lutte entre les moines concernant un nouveau système de chant. 
A ce propos, il faut signaler, en bref, que les raisons de l'opposition à la méthode de Guido pouvaient être d'une toute autre nature, c'est à dire reconductible aux rapports conflictuels entre Pompose et l'archevêque de Ravenne Ariberto qui cherchait des prétextes pour s'emparer des biens de l'Abbaye. (voir A. Brandi, o.c.p. 108).
 

27.  Théodald mourut le 12 juin 1036, peut-être avait-il quarante ans. Quelques décennies après sa mort, l'auteur de la légende de San Florido, probablement le chanoine arétin Arnolfo qui l'avait presque certainement connu en personne dans sa jeunesse, écrit sur lui ce bel éloge:
“Theodaldus aretinus presul, qui eo tempore tam generis nobilitate quam et sapientiae claritate nec non et eloquentiae venustate omnium morum probitate inter omnes italicos presules praecipue eminebat”.

Images
 Autographe de Guido d'Arezzo, identifié par le  prof. Angelo Mafucci dans un document aretin du 20 mai 1033, conservé chez l' Archivio di Stato di Firenze, voir
Mafucci Angelo, "L'autografo di Guido d'Arezzo", Rivista Internazionale di Musica Sacra, 21/1 (2000) pp. 9-16. 
 Piazza Guido Monaco au centre de la ville d'Arezzo.

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