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Le grand-père, Moses, est
fils de l'instituteur d'une école rabbinique.
Pauvre parmi les pauvres juifs, pugnace à l'étude,
il suit son rabbin à Berlin, sans aucune certitude
quant aux moyens de survie.
Il devient un philosophe reconnu,
un des principaux artisans de l'Aufklärung, et
reçoit en 1763 sa « lettre de protection
», octroi royal permettant aux juifs d'accéder
au droit commun, dont ses enfants bénéficieront
en 1787.
Il avait accompli le double tour
de force d'échapper à l'obscurantisme
de son milieu d'origine, et d'en imposer à cet
autre obscurantisme, l'intolérance religieuse
et raciale d'État. Cela était précieux,
et par le jeu des alliances, de marchands en banquiers,
Fanny, comme ses frères Félix et Paul
et sa sœur Rebecka, naissent dans un milieu argenté,
où l'on valorise, par-dessus tout, l'instruction,
la culture, l'art, l'esprit, vecteurs d'émancipation
et d'intégration... mais où l'on n'a pas
fait totalement table rase des traditions, comme en
est l'autorité parentale étouffante.
Fanny Mendelssohn reçoit donc
une éducation exceptionnelle pour le temps, devient
une musicienne aussi performante que son frère
Félix.
Tout ce qui pense, crée, les
frères Humbold, Heine, Paganini..., passe par
la maison des Mendelssohn à Berlin, qui est par
ailleurs, à certaines époques, la première
maison de concerts de la ville.
Mais, une femme de qualité,
comme Fanny, peut briller de tous feux dans le cercle
familial et amical, elle ne se donne pas en spectacle
public, et ne fait donc pas une carrière musicale.
Ce livre peut-être parfaitement
caractérisé par le mot de Paul Veyne :
« l'histoire, c'est du roman, mais du roman vrai
». L'ouvrage se lit en effet comme un roman, il
est très bien écrit, alerte, mais reste
un livre d'histoire. Tout en développant un point
de vue singulier, et les singularités, jusqu'au
portrait psychologique, (tout ce qui fait roman) sur
cette saga familiale, avec Fanny Mendelssohn comme personnage
central, on ne perd jamais de vue le spécifique
qui fait histoire. Le singulier est même mis au
service du spécifique, l'anecdote, toujours au
service d'un propos construit, n'y est jamais gratuite.
L'auteur est servie par des archives
de choix. Dans cette famille on écrit beaucoup,
on correspond abondamment, Fanny tient un journal, et
tout cela est d'une grande intelligence, parsemé
de traits d'esprit, érudit, ouvert sur la vie
sociale et politique, exceptionnellement moderne (le
souffle des Lumières). Mais l'auteur s'est aussi
donné les moyens de la dynamique historique par
la connaissance problématique (qui va bien au-delà
de la consultation des notices de dictionnaire) de ce
qu'était la Prusse, la vie berlinoise, les mouvements
intellectuels et artistiques, la culture allemande.
C'est en fait, toute une société qui est
ici discutée, dont on apprend beaucoup.
Et puis, ce voyage en Italie, tant
désiré, tant préparé se
réalise enfin, après la mort d'Abraham,
le père. Climax lentement amené du livre,
le séjour à Rome est aussi l'apogée
du bonheur de la vie de Fanny Hensel, où par
son esprit et ses qualités artistiques, elle
est au centre de l'attention, des soirées, des
fêtes, parfois à la Villa Médicis,
sous la houlette d'Ingres, son directeur d'alors, avec
le déjanté Charles Gounod, se pâmant
d'admiration à ses pieds, et découvrant
grâce à elle, la musique de Johan Sebastian
Bach.
Fanny Hensel est une femme émancipée,
à la pointe de la modernité, pour son
époque, mais ne sort pas de l'histoire, c'est
à dire reste raisonnable, peut-être au
contraire de sa sœur Rebecka.
Issue d'un milieu modeste, elle aurait
peut-être mené une carrière publique,
dit le livre, mais il ajoute : hypothèse d'école,
car elle n'aurait pas alors bénéficié
de l'éducation et de l'apport du milieu qui furent
les siens.
Si comme l'a écrit Louis Aragon
: « La femme est l'avenir de l'homme »,
tout montre que Félix Mendelssohn a été
de cet avenir, et qu'il ne serait certainement pas devenu
le compositeur qu'il fut, sans la coopération
de sa sœur.
Jean-Marc Warszawski 27 novembre
2007
Présentation de l'éditeur
Dans Une chambre à soi,
Virginia Woolf se demande ce qu'il serait advenu d'une
hypothétique sœur de Shakespeare. La romancière
se pose avec humour la question de la créativité
féminine, question à laquelle certains
n'hésitent pas à répondre : «
une femme ne saurait être géniale ».
Fanny est née à Hambourg
en 1805 et décédée à Berlin
en 1847. Elle était de quatre ans l'aînée
du compositeur Félix Mendelssohn Bartholdy. Les
deux enfants apprirent la musique ensemble et leur entourage
les considérait comme « également
doués ». Fanny ne se déclara pourtant
ni compositrice, ni musicienne de profession : pour
toute carrière, elle dut se contenter de sa maison
et de sa famille. À la carrière publique
de son frère correspondit une carrière
privée de Fanny qui organisait dans son salon
des concerts fabuleux avec les « moyens du
bord », montrant ainsi ses qualités de
pianiste, d'organisatrice, de chef d'orchestre et de
chef de chœur, qualités qu'elle possédait
au même degré que Félix. Fanny osa
franchir le pas du privé au public seulement
vers l'âge de 40 ans en acceptant de faire éditer
quelques cahiers de lieder et de mélodies pour
le piano. L'œuvre qu'elle a laissée est personnelle
et forte : elle composait vite et ses « esquisses
» sont pleines de vie et d'imagination.
C'est presque une gageure que d'envisager
la biographie d'une seule ou d'un seul Mendelssohn.
Non seulement le chercheur ou la chercheuse se passionne
tour à tour pour chacun d'entre eux - et ils
représentent une assez vaste famille -, mais
eux-mêmes ne se pensaient pas les uns sans les
autres. Pour parler de Fanny Hensel et la rendre vivante,
le mieux est encore d'évoquer des gens qu'elle
aimait et de les situer dans leur environnement. Les
Mendelssohn sont avant tout une famille et un clan.
Fanny en devint peu à peu le cœur que sa mort
fit éclater.
Françoise Tillard, pianiste
et chef de chant, dirige à l’Université
Paris III-Sorbonne nouvelle un master lettres et musique
formant au récital piano et chant. Elle consacre
le reste de son temps à la musique de chambre.
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