Les solennités de Pâques sont un des moments essentiels de la
liturgie catholique. Elles commémorent la mort du Christ, sa mise au
tombeau, sa descente en Enfer et sa résurrection. Jusqu'au IV
e siècle, Pâques rythme l'année liturgique avant d'être
remplacé par Noël, la naissance du Christ, plus en phase avec les logiques
humaines.
Les offices des ténèbres font partie des offices de
lecture, les heures canoniales qui, sur fond de tradition hébraïque,
permettent de lire ou cantiller les 150 psaumes et cantiques des
Testaments dans la semaine. Ce sont des offices sans sacrements.
Fixés au VIII
e siècle, les offices des ténèbres prennent place à l'apogée
des célébrations de Pâques, c'est à dire aux trois derniers jours de la
Semaine sainte, le
Triduum Sacrum, en réunissant les Matines (la fin de la nuit)
et les Laudes (le début du jour), d'où le nom d'office des Ténèbres.
A l'origine, selon une organisation, en trois nocturnes
de chacun trois leçons, c'est à dire en trois parties comprenant chacune
trois lectures, on y lisait chaque jour en première partie les
lamentations de Jérémie, en seconde, saint Augustin et en troisième saint
Paul. Mais ce sont surtout les dramatiques
Lamentations de Jérémie (Ancien Testament), écrites peu après la
destruction de Jérusalem vers 587 qui ont marqué cet office. Les
Ténèbres ont joui d'une grande popularité et perdurent dans certaines
églises orientales, luthériennes ou anglicanes.
Au centre de la dramaturgie est un chandelier
triangulaire à quinze bougies qu'on éteint progressivement après chacun
des psaumes. Les cierges représentent les onze apôtres fidèles, les trois
Marie et le Christ. Le dernier cierge au sommet du chandelier symbolise le
Christ. Après le 14e psaume, on le cache derrière l'autel ou dans une
lanterne fermée pour évoquer les ténèbres de la crucifixion. On chante le
Misere, et le public fait du vacarme (en frappant le sol avec
les missels par exemple, ou des bâtons) pour simuler le tremblement de
terre évoqué dans le Testament, mais aussi pour chasser les démons, selon
les rites. On ramène le cierge caché, symbolisant ainsi la
résurrection.
A partir de la renaissance, les Offices des ténèbres
deviennent des spectacles prisés, pour lesquels les compositeurs
produisent des oeuvres dramatiques avec les
Leçons des ténèbres mais encore
Les lamentations de Jérémie.
Sébastien Gaudelus s'attache à montrer en quoi et
comment les offices de Ténèbres ont été sous l'Ancien Régime, des
événements importants dans la vie religieuse bien entendu, mais encore
dans la vie sociale et politique, voire comment ils ont nourri ou se
sont prêtés à la superstition
Grâce aux baroqueux de la première heure, ont connaît
les
Leçons de Ténèbres de Couperin ou de Charpentier, ou du moins en
avons-nous retenu le nom à la poésie énigmatique. Pourtant un important
répertoire musical a été composé où apparaît même le nom de Jean-Jacques
Rousseau, parmi les compositeurs les plus prestigieux du temps ou d'autres
parfaitement inconnus.
L'auteur a rassemblé une documentation remarquable,
diversifiée, informative, et semble avoir pointé tous les aspects de son
sujet.
Il montre comment les conséquences du concile de Trente
et de la Contre-Réforme ont introduit la théâtralité et la dramatisation
aux offices religieux, mais aussi comment l'hagiographie royale récupère
l'aura particulière des lectures de Ténèbres. Il évoque aussi les
questions d'organisation et de rites qui divergent d'une époque à l'autre
ou d'un lieu à l'autre, ce qui n'est pas sans provoquer des tensions quand
il s'agit, notamment à Paris, d'opter ou non pour le rite romain. Il est
donc question de théories théologo-liturgiques entourant la rédaction des
bréviaires. On aborde bien entendu la question des personnels ou des
ensembles musicaux chargés d'exécuter les mises en musique des
Lamentations de Jérémie. On prend connaissance des faits
extraordinaires, souvent effroyables et destructeurs qui affligent ces
journées de déploration. Mourir en ces jours sans sacrements c'est aller
directement en Enfer. Bien sûr il est des théologiens choqués par le faste
de l'Office, ils voudraient qu'on y bannisse les instruments à la mode,
d'autant qu'à partir des années 1650, un véritable phénomène de mode
mondaine se développe autour des Ténèbres, où le Roi-Soleil est lui même
un spectacle dans le spectacle.
Une place importante est faite aux compositeurs et à la
manière dont ils ont mis les Ténèbres en musique. Les parisiens comme
Michel Lambert, Jean-Baptiste Geoffroy, Marc Antoine Charpentier, François
Couperin, Michel-Richard de Lalande, Guillaume-Gabriel Nivers, Sébastien
de Brossard, Alexandre de Villeneuve, Charles Henri de Blainville, Michel
Corrette. Mais à Toulouse, à Aix-en-Provence avec Jean
Gilles, à Rouen, à Strasbourg avec Franz-Xaver Richter, à Dijon avec
Joseph Michel, à Reims avec Henri Hardouin. De nombreuses notices
sur les caractéristiques locales ou sur les compositeurs sont agrémentées
d'analyses musicales et d'exemples musicaux en fac-similé.
En fin d'ouvrage un répertoire recense les compositions
musicales destinées à l'office des Ténèbres. L'index des sources et la
bibliographie sont particulièrement denses et de haute qualité.
Si cet ouvrage, au regard de l'édition
musicographique du temps ouvre des horizons d'espérance, nous lui
reprocherons toutefois le manque d'articulations
rédigées et peut-être d'un point de vue personnel qui irait au-delà de la
description documentaire. Peut-être y aurait-on gagné un plan plus fluide, plus
problématique d'abord et moins chronologique ensuite, même si on souscrit
à l'idée d'un avant 1650, d'un âge d'or et d'un déclin et renouveau à
partir des années 1715.
Pour l'honnête curieux ce livre risque
malheureusement d'être assez aride à la lecture, ce qui aurait pu être
évité. Pour ceux qui s'intéressent à l'ancien régime, à sa
religiosité, à sa musique, à ses mentalités, qui ont déjà quelques idées sur
ces questions, cet ouvrage nous semble être indispensable, voire
être une source référentielle.
Jean-Marc Warszawski
12 septembre 2005
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