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Alfred Schütz (1899-1959), né
à Vienne, a mené une double vie. Après
des études de droit, économie et sociologie,
et la soutenance d'un doctorat de philosophie en 1921,
il est avocat d'affaires à la Reitler and Company,
une banque de Vienne. Il fréquente également
les cercles d'économistes et de sociologues viennois.
Dans les années 1930, il se rapproche de
la phénoménologie, et publie une «
introduction à la sociologie compréhensive
», inspiré par ses lectures d'Henri Bergson,
de Max Weber et d'Edmund Husserl qui lui propose de
devenir son assistant à Fribourg. Pour des raisons
pécuniaires, Schütz décline l'offre,
et restera toute sa vie, selon les mots de Husserl,
« un homme d'affaires de jour, un philosophe la
nuit ».
En 1938, Schütz, est renvoyé
de la Reitler and Company de Vienne, en raison de sa
confession juive, alors qu'il est à Paris. Il
est embauché à la succursale parisienne
de la Reitler, puis émigre aux États-Unis,
où il travaille, toujours pour la Reitler, à
New York, tout en continuant des activités théoriques,
au sein de l’International Phenomenological Society,
ou comme enseignant à l'Université.
J'avoue ne rien partager de la pensée
phénoménologique, qui est à mes
yeux, un sauvetage des philosophies de l'être,
et essentialistes, mises à mal par le fleurissement
de la pensée matérialiste, de l'effort
de compréhension du mouvement de la matière
et du monde, au désavantage de la recherche des
essences, tout cela propulsé par la vague d'industrialisation,
qui prend son essor au milieu du XIXe siècle,
et par conséquent au rapide développement
des sciences et des techniques, qui se posent comme
compréhension et transformation du monde, en
concurrence (sans concurrence !), aux vieilles métaphysiques.
La phénoménologie prétend
atteindre la pureté de l'objet, par une observation
débarrassée des préjugés
et de la « gangue » idéologique.
Cela est aussi une idéologie, et aucune observation
ne peut être envisagée hors idéologie.
C'est pour cela, d'une part, que la phénoménologie
se fonde sur une espèce de révélation
intérieure, voire initiatique (Bergson a ici
toute sa place), et d'autre part, que la simplicité
recherchée de l'observation, se double d'un échafaudage
théorique, qui se résout dans des constructions
rhétoriques particulièrement embrouillées,
recherchant l'autorité d'érudition, notamment
chez les penseurs de la Grèce antique, dont l'éloignement
chronologique et de contexte, permet une certaine souplesse
et liberté d'interprétation et d'obscurité.
La phénoménologie aboutit
à créer en parallèle au monde réel,
un monde intérieur (révélé),
qui en serait la représentance, et alors, tous
les efforts sont portés sur ce « monde
interne » et à son élaboration rhétorique.
En général, les écrits phénoménaux
sont exclusivement tendus vers la doctrine, elle-même,
étant une méthode pour atteindre des vérités
essentielles, des universaux, dont on ne peut que supposer
l'existence. C'est en quelque sorte une métaphysique
initiatique, qui n'a pour objet que de se prouver elle-même,
c'est une pensée cérémonielle.
On retrouve, bien évidemment,
cette idée de monde interne, chez Schütz,
particulièrement par rapport à l'idée
de temps. Il y aurait un temps interne, et un temps
d'horloge. On confond ainsi une manière rationnelle
de mesurer la durée, et le sentiment que nous
avons de cette durée, qui ne mesure rien du tout.
Malgré la modernisation du langage, souvent emprunté
aux sciences et techniques, on est bien en présence
d'une philosophie traditionnelle de l'être. On
est dans un système de démonstration circulaire,
puisque fondamentalement, il s'agit de signifier ce
que mon sentiment des choses signifie (mon expérience
interne de l'objet).
Mais il y a un intérêt
chez Schütz : ses textes sur la musique ne sont
pas exclusivement destinés à prouver la
doctrine, ils interrogent la réalité,
ils sont, pour une large part problématiques,
car « il est possible de trouver dans un phénomène
du monde extérieur, le mouvement en tant qu'événement
en cours, un analogue à l'existence d'objets
idéaux, telle que l'œuvre musicale, dans la dimension
du temps » [p. 65].
C'est donc une double bonne idée
que de les avoir publiés. Ils questionnent sur
la manière d'entendre ou sur ce qu'on entend
en musique, et fournissent, à corps défendant,
une introduction, pour une fois simple, à la
pensée phénoménale.
On sera particulièrement attentif
à la conception qu'Alfred Schütz a des relations
de la musique au langage. Contrairement aux développements
ultérieurs que la musicologie a connus, et qui
aboutiront dans les années 1970, à formuler
une « sémiologie de la musique »,
Schütz affirme que « La musique est un contexte
de sens qui n'est pas relié à un schème
conceptuel » [p. 115], c'est-à-dire que
la musique n'est pas un langage, même s'il «
existe en musique quelque chose d'analogue à
la syntaxe de la langue : l'ensemble des règles
qui régissent la forme musicale » [p. 58]
C'est qu'il cherche une essence musicale
qui serait au-delà des frontières culturelles.
La notation musicale n'est pas une écriture de
la musique, mais un ensemble d'indications d'exécution,
qui ne représentent qu'une partie de la musique,
et qui ne sont compréhensibles que dans le cadre
d'une culture assumée, par le fait que le musicien,
qui lit la musique, a la culture nécessaire,
pour donner sens à la partition, en mettant en
œuvre ce qu'elle n'indique pas. D'ailleurs, d'une manière
bien plus générale, Schütz se demande
si « le processus de communication est réellement
le fondement de toutes les relations sociales possibles,
ou bien si au contraire, toute communication présuppose
l'existence d'un certain type d'interaction sociale
qui, bien qu'étant une condition indispensable
de toute communication possible, n'entre pas dans le
processus de la communication, et ne peut être
compris en lui » (p. 117).
On trouvera ainsi, tout au long de
cet ouvrage des questions stimulantes, y compris de
pure critique esthétique, quand il s'agit de
comparer les musiques de Wagner et de Mozart, d'étudier
comment chaque époque a inventé sa propre
conception de Mozart. Cela est parfois moins stimulant,
quand il s'agit de poser la question du temps, si chère
à la métaphysique, depuis saint Augustin,
de l'enchaînement des discontinuités et
du flux continu, mais les interrogations sur la nature
de la mémoire musicale restent posées.
Schütz entrevoit parfaitement que la question de
la tradition culturelle y joue un rôle important
(on sait souvent d'avance une bonne partie de ce qu'on
va entendre), mais il lui manque peut-être la
prise en compte de la dualité de fonctionnement
de notre cerveau, don, une partie perçoit les
sons et l'autre procède à la mise en sens.
Mais justement, la phénoménologie ne s'intéresse
pas à ce que dit la science, et l'on voit mal
comment on pourrait faire l'expérience phénoménale
de notre propre cerveau, c'est-à-dire l'expérience
de notre expérience.
Jean-Marc Warszawski 23 octobre
2007
Présentation de l'éditeur
Nous pouvons définir un morceau
de musique — d'une façon très approximative
et expérimentale en fait — comme une disposition
significative de sons dans le temps interne. C'est l'occurence
dans le temps interne, la durée de Bergson, qui
est la forme même de l'existence de la musique
(Alfred Schütz)
Philosophe et sociologue, il figure
parmi les plus importants théoriciens de l'expérience
musicale au XXe siècle. Il fait à Vienne
des études de sociologie et de droit, devient
avocat d'affaires tout en se consacrant à la
recherche. Il publie en 1932 un livre très important
de « sociologie compréhensive » :
« Phénoménologie du monde social
». Il se lie au philosophe Edmund Husserl dont
il utilise les théories pour repenser la sociologie
et sa compréhension de l'action humaine.
L'occupation nazie et la guerre l'obligent
à s'exiler à Paris puis à New York
où il enseigna à la New School for Social
Research, tout en poursuivant son travail d'avocat d'affaies
à la Reitler company.
Grand lecteur de Bergson et pianiste
averti, il n'a jamais cessé tout au long de sa
vie de réfléchir et d'écrire sur
la musique. Des années vingt au milieu des années
cinquante, il revient régulièrement sur
cette question dans des textes qui, pour la plupart,
ne seront publiés qu'après sa mort.
En dehors de ses réflexions
sur l'opéra comme forme d'art et particulièrement
sur l'œuvre de Mozart, deux problèmes jalonnent
son travail sur la musique : celui, sociologique, du
type de relation sociale que l'expérience musicale
met en jeu et celui, phénoménologique,
de la constitution du sens musical dans et par la conscience.
Ce livre réunit, , pour la
première fois en français, l'ensemble
de ses écrits sur la musique.
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