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Ce fut une sorte d'illumination. Urhan lui trouva
toutes les qualités jamais réunies sur un seul violon. Il existait
certainement peu de répertoire pour la viole d'amour. Qu'importe, Chrétien
eut envie de tout savoir, de tout connaître soudain, d'en faire son bâton
de pèlerin.
Dans un état d'agitation extrême, il rentra chez lui
avec la viole d'amour. Il la posa sur la table, à côté du pain, et la
contempla comme s'il se trouvait face à un objet de culte. Avec le doigt,
il fit sonner les cordes et une sonorité cristalline se propagea comme une
fumée d'encens...
Hervé Mestron est né en 1963 à Valence. Altiste,
lauréat du Conservatoire national supérieur de musique de Lyon, il devient
très vite une figure atypique du roman noir français. Auteur inclassable,
passant indifféremment du polar à la comédie, du scénario de cinéma au
roman musicologique, de la , de la fiction radiophonique au livre pour
enfants. Parmi la diversité des genres cependant, un thème récurrent,
quasi obsessionnel : l'univers musical. Parmi ses romans, citons Le
Musicos (éditions Flammarion), La Note noire (éditions Climats) ou Le
Carnaval du Musicos (éditions du Castor astral).
Note de lecture
par jean-Marc Warszawski
Dans «comment on écrit l’histoire» (Seuil), Paul Veyne
affirme qu’écrire l’histoire c’est comme écrire un roman, sauf qu’il
s’agit d’un roman vrai. Ce qui contredit à juste titre Paul Ricœur qui
conclut dans «Temps et Récit» (Seuil) que rien ne permet de discerner le
récit de fiction du récit d’histoire.
Il n’est donc pas saugrenu, dans une série de critiques
portant sur la fonction du documentaire dans la formation du sens,
d’inclure un roman. On connaît la réussite du «Roman de la rose» d’Umberto
Eco, où une enquête policière fantaisiste se déroule dans un monde
monastique construit sur une solide documentation historique ou celle du
Film de Tavernier «Que la fête commence», là encore d’une fantaisie
factuelle complète, mais donnant une vision vraie de la
déliquescence politique sous la Régence et des premiers frémissements qui
aboutiront au bouleversement de la Révolution.
D’autant que le roman d’Hervé Mestron est inspiré de la
biographie d’un musicien bien réel né le 16 février 1790 à Monjoye et mort
à Paris le 2 novembre 1845. Remarqué à Aix-la-Chapelle par l’impératrice
Joséphine venue aux thermes en été 1804, il est recommandé auprès de
Lesueur dont il devient un familier. Altiste, il remplace Paganini à la
création d’«Harold» de Berlioz et met à l’honneur la viole d’amour.
Personnage fantasque, profondément mystique, il est un
objet de légende pour ses contemporains, particulièrement pour le
dramaturge Ernest Legouvé (1807-1903), qui dans ses «60 ans de souvenirs»
dresse un portrait d’Uhran très romancé, comme est l’ensemble de ses
souvenirs, dont on retrouve des extraits incorporés au roman d’Hervé
Mestron.
Pour ce qui concerne l’histoire ou le roman vrai selon
Paul Veyne, on se reportera au livre d’Ulrich Schuppener, «Christian Urhan
: Zum 200. Geburtstag des bedeutenden Musikers aus Monschau». Beiträge zur
Geschichte des Monschauer Landes (2), 1991. L’auteur remonte aux sources
de premières mains, aux archives de Monschau et de Aachen, connaît
parfaitement bien la littérature secondaire conservée à dans les grandes
bibliothèques françaises, mais encore met en œuvre une impressionnante
documentation transversale.
Il se trouve que je suis par hasard, le plus effroyable
des lecteurs. A cause du livre d’Ulrich Schupenner, mais aussi parce que
je connais bien le Monjoye natal du vrai Christian Uhran, magnifique et
rude bourgade de montagne, construite dans les escarpements d’une vallée
étroite du massif de l’Eifel et tombant littéralement dans le Rur,
un torrent. A la naissance de Christian Uhran, Monjoye est un
village allemand. Il devient français en 1794. C’est en 1918 que Monjoye,
allemand, prend le nom de Monschau. Il est en effet situé à une trentaine
de kilomètres d’Aix-la-Chapelle (Aachen) que je connais de même très bien
et où se passe la première partie du roman.
J’ai eu du mal à imaginer certaines scènes évoquées par
le livre, comme l’arrivée de Joséphine au Markplatz de Aachen (la place de
l’hôtel de ville) dans la liesse populaire, parce que les rues à
configuration médiévale qui mènent à cette place laisseraient tout juste
la place à un équipage et une garde à cheval. De la même manière j’imagine
mal le jeune Uhran méditer à la cathédrale en écoutant la maîtrise
chanter des chorals de Bach, parce que les chorals harmonisés par Bach,
plutôt chantés par l’assemblée des fidèles, n’ont pas leur place dans un
sanctuaire catholique comme le «Dom » de Aachen.
Pourquoi faire passer la Meuse à Aachen [p. 31]
et y ajouter un canal [p. 32] ? La description de la cathédrale, où
Urhan médite semble provenir d’un dépliant touristique plus que de la
dramatisation nécessaire à la vérité du roman, ou d’une vision réelle. A
ce sujet, l’ouvrage est parsemé de loin en loin de ces descriptions
sorties droit de la documentation, sans véritable retraitement dramatique,
dont on ne sait pas si elles appartiennent à la dramaturgie du roman
ou au regard distancié du narrateur. Et alors on ne sait situer le
narrateur ni dans le temps ni dans le tissu de la narration, parce que la
manière dont les personnages s’expriment dans les dialogues et le langage
utilisé dans la narration sont uniformes et modernes, voire anachronique
quand on met sous la plume de Bonaparte un vocabulaire qu’il ne pouvait
avoir.
Hervé Mestron s’avance peut-être un peu trop légèrement
dans une courte préface où l’on peut lire «J’ai lu et relu tout ce qui
était écrit sur le personnage, la plupart du temps par des auteurs l’ayant
directement côtoyé, j’ai cependant essayé d’échapper au syndrome
«cloîtrant» de la reconstitution pour laisser libre court à ma
rêverie»
Je ne pense pas qu’Hervé Mestron ait tout lu de ce qui
a été écrit sur Christian Urhan, mais encore il ne s’agit pas d’avoir tout
ratissé, car on ramasse ainsi le meilleur et le pire. Le témoignage des
contemporains est loin d’être une chose solide par principe. Tout lire sur
un personnage, c’est aussi lire son époque, son milieu, son vocabulaire et
les problématiques qu’on peut en tirer... Et prendre le risque des
décisions. C’est ainsi que fonctionnent beaucoup de romans,
historiques ou non. Le polar de qualité est une chronique vivante
spécifique à un milieu, un lieu, un moment.
Le rêve et l’imagination sont aussi des outils
importants pour l’historien. Par ailleurs, rester au plus près des
référents de véracité factuelle n’est pas un syndrome ni un enfermement.
La rêverie n’est pas une libération, mais justement un enfermement sur
soi, une mise à l’écart du réel. Enfin, l’historien ne restitue pas.
L’histoire ne se restitue pas. Elle se raconte, elle s’explique, elle se
pense.
Ce qui est ici intéressant ici est qu’on réalise que
les pièges du documentaire menacent autant l’historien que le romancier,
mais que la vérité du récit d’histoire n’est pas la même que celle du
récit romanesque. L’historien ne peut se permettre d’inventer de toutes
pièces des événements, par exemple pour expliquer une relation entre deux
faits. D’abord parce que ce serait faux, que cela induirait dans
l’histoire des logiques qui ne sont que dans la tête de l’historien, mais
surtout ferait retomber l’intérêt de l’intrigue ou de l’enquête.
A l’inverse, sauf parti pris esthétique (peut-être le
«Le Pendule de Faucault d’Umberto Eco»), la notice documentaire ne peut
pas être dans sa sécheresse extérieure et énoncé impersonnel être
introduite dans le récit romanesque sans un minimum de précautions et de
mise en scène. Je ne connais qu’un exemple terriblement efficace d’une
telle intrusion qui en son temps fit scandale. Dans «La Semaine sainte»,
Louis Aragon met en scène le personnage de Théodore Gericault, le peintre
tant admiré par Michelet. C’est la semaine Sainte de 1815.
Alors que l’action de passe dans le Nord, Aragon, le
narrateur, reconnaît la ferme où pendant la guerre 1914-1918 il était
stationné en tant qu’infirmier. Effet saisissant et virtuose.
C’est cela qui donne tort à Paul Ricoeur : on ne peut
confondre un récit d’histoire avec un récit de fiction. Hervé Mestron n’a
pas complètement surmonté les pièges de l’entre-deux.
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