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Le livre d'Andrea Fabiano ouvre de nouveaux paysages
historiques et des perspectives qui donneront sans nul doute l'envie d'y
aller voir et d'en discuter.
S'il imagine un lecteur un peu plus érudit que la
moyenne en histoire politique et musicale pour pouvoir écrire un livre
grand public, il reste que son « Histoire de l'Opéra italien en France »
est tout à fait accessible, à la condition de se convaincre qu'au XVIIIe
siècle, le goût pour l'opéra n'est pas une chose mondialement médiatisée,
mais le fait de milieux restreints.
On pointe d'entrée la question essentielle de
l'esthétique. Dès le milieu du XVIIe siècle, Mazarin introduit l'opéra
italien dans un milieu social qui assiste à l'élaboration du grand
classicisme théâtral français : la suprématie du poème dramatique servi
par le jeu convaincant des acteurs et la scénographie en général. Au
centre des préoccupations est la juste mesure entre merveilleux et
vraisemblable, entre ce qu'on dit et ce qu'on fait voir, entre ce qu'on
montre et ce qu'on évoque. Non seulement les livrets proposés par les
Italiens ne répondent pas aux attentes, par leur dramaturgie et parce
qu'on ne comprend pas l'italien, mais encore parce qu'il n'est pas certain
qu'on puisse mettre tout un drame en musique sans dénaturer les qualitésdu
texte, du moins sa perception. En fait, trop de choses semblent opposer
dramaturgie et lyrisme. Au tournant des XVIIIe-XIXe siècles, le goût du
public s'inverse (peut-être aussi se renouvelle-t-il), la musique est
perçue comme autonome, autosuffisante et le texte comme un complément. Le
plaisir de l'oreille triomphe sur celui de l'esprit classique.
En second lieu, on est frappé par la volonté sinon
politique, du moins des politiques régnants, de Louis XIV à Bonaparte pour
imposer sans relâche la présence d'un opéra italien auprès de la cour ou à
Paris. Marie-Antoinette y est particulièrement active, mais nous avons du
mal à lier son action en faveur des Italiens avec une lutte contre les
privilèges comme il est proposé. On est de plus intrigué par la parenthèse
un peu péjorative sur l'opéra patriotique pendant les événements
révolutionnaires. Ce n'est pas qu'on pense que la Révolution française ait
produit des chefs-d'œuvre en la matière, mais que cette idée de
patriotisme méritait un peu plus, puisqu'elle sera essentielle dans
l'opéra de Verdi, de Moussorgsky, de Janácek ou de Bartók, voire le
nationalisme avec Wagner.
Une autre problématique centrale est celle d'une
société bloquée par le système des privilèges confrontée à la montée en
force d'entreprises marchandes ou financières de spectacles. On y voit les
difficultés quand il s'agit d'espérer pouvoir ouvrir une salle consacrée à
l'opéra italien. Il faudra même opposer au privilège de l'Académie royale
celui du Monsieur, le frère du roi, qui peut ouvrir à son gré une salle de
spectacles. On peut penser que le carcan dans lequel l'Ancien régime
étouffe la libre entreprise est une des causes du déficit endémique des
entreprises d'opéra italien. La chute de l'Ancien régime, au moins sur
cette question, ne retourne pas la situation.
On a pensé à plusieurs reprises réunir l'opéra italien
à l'Académie royale (l'opéra français). Mais, cela est peut-être difficile
à imaginer de nos jours, les Français et les Italiens ne chantent pas de
la même manière, et c'est une évidence, il aurait quand même fallu
entretenir deux troupes. Le Souhait de Bonaparte, qui a largement
subventionné l'opéra italien, était qu'il soit également une école pour
les Français qui chantaient encore dans la tradition des maîtrises
religieuses.
Là-dessus se greffent toutes les stratégies, la
composition des troupes italiennes, l'utilisation de Goldoni, « Le molière
italien ». Alors maître d'italien à la cour, on lui fait un véritable pont
d'or et on l'utilise à contre emploi et comme autorité. Faut-il traduire
des livrets français en italien pour avoir une structure dramatique
souhaitée ? Ou l'inverse, pour comprendre les paroles ? Les politiques de
programmation, les montages financiers dont on aura les détails sans les
lourdeurs, etc.
Ce livre montre bien qu'il n'y a pas une chose «
histoire » dont la machinerie engendrerait des événements. Il y a une
société, des contradictions, des volontés humaines. L'introduction de
l'opéra italien en France est volontaire, n'est pas une histoire au sens
où il y aurait à découvrir des vérités arrêtées ou un dynamisme interne
engendrant des causes et des effets. Il s'agit d'un élément de mouvement
de société.
Non seulement ce livre impose un nouveau point de vue
sur les paysages passés, une nouvelle table panoramique, il ouvre aussi
des perspectives de réflexion et d'approfondissement sur les structures
classiques et le goût des XVIIe-XVIIIe siècles, les personnes qui en sont
concernées. Sur les bouleversements révolutionnaires, les déblocages
sociétaux qui s'y opèrent, les contradictions qui s'y résolvent et
d'autres qui s'y nouent, les longues périodes qui s'y achèvent, y passent
ou en sont issues, les conséquences sur les arts de la scène et
particulièrement la musique, sur des questions d'esthétique concernant la
mise en musique de textes, le lyrisme, l'identitaire en musique, sur les
rapports de la musique et de la politique, enfin tout ce qui va permettre
à ce livre excellent des'accrocher en profondeur à une connaissance du
passé qu'il renouvelle.
Jean-Marc Warsawzski
juin 2006
On trouvera deux chapitres du livre
ici : http://www.drammaturgia.it/saggi/saggio.php?id=3010
La présentation de l'éditeur
Pendant le XVIIIe siècle et le début du XIXe dans
le décor tourmenté de la crise de l'Ancien Régime, de la Révolution et de
l'Empire napoléonien, des impresarios exceptionnels, des spéculateurs
audacieux, des chanteurs ambulants, des virtuoses envoûtantes et des
musiciens émigrés essaient de dépasser — pour la gloire ou pour l'argent,
par amour propre ou par esprit d'aventure — la résistance que la France,
seule en Europe, oppose à l'opéra italien/
Loin d'être le résultat d'un nationalisme
exacerbé, cette résistance se fonde sur une altérité anthropologique de
poétique et de dramaturgie. Ainsi, l'opéra italien suscite un débat
intense qui engage toutes les personnalités de la culture française de
l'époque, un débat dont la « Querelle des Bouffons » et la « Querelle des
Gluckistes et des Piccinistes » ne cristallisent que les moments les plus
polémiques.
Seul ouvrage de référence sur le sujet, ce livre
retrace le roman théâtral et l'histoire de ces héros et héroïnes. Grâce à
une recherche d'archives de première main, il ajoute la pièce manquante à
la grande mosaïque de l'exportation de l'opéra italien en Europe et met en
valeur la richesse artistique de l'échange entre la France et
l'Italie.
Andrea Fabiano est professeur de Littérature et
Civilisation italiennes modernes à l'université Paris-Sorbonne et
chercheur à l'Institut de recherche sur le patrimoine musical en France
(IRPMF). Spécialiste des transferts dramaturgiques entre la France et
l'Italie, il a publié de nombreux articles et livres sur l'opéra et le
théâtre au XVIIIe siècle dont le dernier en date, La « Querelle des
Bouffons » dans la vie culturelle française du XVIIIe siècle paru en 2005
dans cette même collection.
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