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Sous-intitulé « essai
», le livre de Christine Esclapez adresse une
révérence élégante à
un genre qui n'est que rarement pratiqué dans
la musicologie, trop souvent anxieuse de prouver son
professionnalisme et sa familiarité avec l'écriture
musicale. Se considérant, à juste titre,
au-dessus de tout soupçon, de ce point de vue,
notre auteur choisit d'organiser son discours autour
de la figure tutélaire de Boris de Schloezer,
écrivain, traducteur, philosophe et musicien
« amateur », qui aura marqué son
temps et son héritage culturel justement par
sa contribution … musicologique.
Publié dans la collection
« Sémiotique et philosophie de la musique
», dirigée par Joseph-François Kremer,
La musique comme parole des corps s'éloigne
consciemment et obstinément aussi bien de la
musicologie « systématique » que
de l'historiographie traditionnelle : le sujet se précise
progressivement, au fil de la lecture et du développement
des fiches, le discours a d'abord la parole pour parler
de lui-même, de cette « troisième
voie » de la musicologie, rêvée dès
le premier chapitre et a posteriori illustré
par un trio bien poly-phonique formé par Schloezer,
André Souris et André Boucourechliev.
Ces trois protagonistes, on n'a pas
l'habitude de les penser ensemble malgré des
points communs que Christine Esclapez met bien en évidence
– l'extranéité, l'exile, l'hommage rendu
à la parole, celle de l'homme à l'homme
et celle de la musique à l'oreille de l'homme,
l'intérêt pour la musique comme expression
et maîtrise du temps, ce que Daniel Charles, dans
une préface inspirée résume, avec
les mots d'Emanuele Severino : « l'homme se
définit comme un habitant du temps ». L'appartenance
commune à « l'esthétique d'une certaine
Europe profondément marquée par les premières
avant-gardes artistiques », le courage de «
parler de l'œuvre [et] d'abord, parler à l'œuvre
», comme disait Boucourechliev, effacent jusqu'à
un certain point des dissemblances par ailleurs essentielles
quant à l'approche de la musique et la présence,
différente pour chacun des auteurs réunis
dans cet essai, dans la mémoire collective de
notre temps.
Après avoir exprimé
des réserves argumentées concernant les
formes les plus pratiquées de la musicologie
actuelle (première section du livre), Esclapez
formule le vœux d'une « esthétique de la
rencontre », phénoménologie bien
tempérée, dirions nous, puisqu'elle se
garde bien de choisir un maître à penser
et peut convier à l'étude des œuvres aussi
bien la Gestalt-théorie, le surréalisme
des débuts d'André Souris, la descendance
des formalistes russes (mais le souvenir de Goethe et
de l'organicisme allemand n'est pas oublié non
plus), chez Schloezer, une certaine sensibilité
structuraliste chez Boucourechliev dépassée
dans une post-modernité comprise selon les postulats
de Lyotard ou de Daniel Charles.
Cette confraternité intellectuelle
peut paraître quelque peu improvisée ;
elle est, au contraire, comme le montre la deuxième
partie du livre, réfléchie et prudente
car Christine Esclapez refuse les étiquettes,
celles - surtout - qui ont beaucoup servi, et traite
les nombreuses figures auxquelles elle fait référence
dans leur mobilité et leur complexité
foncière.
L'inconstance étudiée
est ici la méthode idéale si l'on pense
au rôle que l'auteur accorde à l'imaginaire
dans cette musicologie nouvelle où la « parole
» qui vole est peut-être en même temps
la graine qui s'obstine.
Le parcours presque ad libitum,
« archipélisant », pour adapter ici
une métaphore chère à André
Boucourechliev, met la forme en adéquation avec
le contenu du livre. L'organisation méticuleuse,
voire répétitive, assure une transparence
rassurante à ce recueil des souvenirs des autres,
souvenirs qui se succèdent avec un naturel soigné.
Il n'en est pas moins vrai, toutefois,
que les troisième et quatrième sections
représentent un travail historiographique approfondi,
restituant le paysage culturel européen, dans
sa diversité artistique et esthétique
avec plasticité et précision. Finalement,
le livre est animé surtout par la figure de Boris
de Schloezer, qui « peste, incapable d'indifférence
», avec sa tumultueuse amitié pour André
Souris et les « offices » qu'il célèbre
à Royaumont ou à Cerisy. Il est certes
sensible au formalisme, comme, en son temps, Gisèle
Brelet, par exemple. Mais, tandis que cette dernière
s'accroche à un néo-classicisme flétri,
Schloezer - qui gardera vif le souvenir du symbolisme
de Scriabine, dont il était l'ami et le beau-frère
- interprétera la lettre de son Introduction
à Jean-Sébastien Bach (1947) dans
l'esprit d'un structuralisme créateur, annonciateur
de celui du dernier Barthes.
Les figures de Souris et d'André
Boucourechliev sont étudiées à
travers celle de leur aîné, dans leur «
unité et diversité » (cinquième
section).
Des références nombreuses,
utilisées souvent de manière inattendue,
dans un jeu de renvois peu évidents à
première vue, se retrouvent à la fin du
volume dans une bibliographie éclairante.
Costin Cazaban
Présentation de l'éditeur
Au départ et à rebours, la figure incontournable
d'André Boucourechliev (1925-1997), l'écrivain de musique dont les
ouvrages sur Beethoven ont formé toute une génération d'analystes qui y
ont puisé une liberté d'expression et une musicalité à fleur de page.
André Souris (1899-1970), ensuite, compositeur surréaliste belge, chef
d'orchestre, musicologue et pédagogue dont la pensée libre a profondément
marqué nombre de jeunes compositeurs et de jeunes musicologues. Enfin,
Boris de Schlœzer (1881-1969), critique littéraire, traducteur,
esthéticien et philosophe dont le principal ouvrage
Introduction à Jean-Sébastien Bach (1947) a été décisif pour toute
la jeune génération de compositeurs après la Seconde Guerre mondiale.
Ces trois personnalités atypiques ont recherché une
autre musicologie et une forte cohérence traverse de part en part
leur pensée, telle qu'elle ne peut être simplement le fruit de rencontres
ou d'influences mutuelles. Cette cohérence esi indissociable du terreau
profondément européen dont ils son! issus. Ce russe, ce belge et ce
bulgare sont les garants d'une mémoire et d'un regard : ceux que les
Lumières et le Romantisme allemands ou les avant-gardes du début du XX"'
siècle portèrent sur la notion de forme en art.
Des
personnages intermédiaires qui ont proclamé haut es fort la parole
des créateurs et ont défendu la possibilité d'une lecture toujours ouverte
des œuvres du passé.
Christine ESCLAPEZ est Maître de conférences à
l'Université d'Aix-Marseille l, et actuellement Directrice du Département
de Musique. Ses recherches et publications concernent principalement les
questions relatives à la temporalité musicale, à l'esthétique et à
l'interprétation ainsi qu'aux relations entre la musique et le langage, et
plus généralement à l'exploration de la relation entre ta théorie et la
pratique de la musique.
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