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DRATWICKI ALEXANDRE
Un nouveau commerce de la virtuosité


DRATWICKI ALEXANDRE,
Un nouveau commerce de la virtuosité :
émancipation et métamorphoses  de la
musique  concertante au sein des  institutions
musicales parisiennes (1780-1830)
.
Symétrie, Lyon 2006 [448 p. ; ISBN 2-914373-11-2 ; 50 €]

La popularité de la symphonie concertante en France coïncida exactement avec le goût d'une époque : celui du classicisme (environ 1770-1830). Le genre permit d'entendre les meilleurs virtuoses de la capitale rivaliser dans des textures instrumentales souvent étonnantes. Dès la fin du règne de Louis XVI, la musique concertante fut envisagée comme un élément publicitaire essentiel dans la stratégie commerciale de certaines institutions parisiennes. Sans quitter la scène du concert traditionnel, elle s'inséra parallèlement dans les représentations dramatiques données à l'Opéra-Comique et à l'Opéra. Utilisée d'abord comme divertissement pendant les entractes, cette musique fit bientôt partie intégrante des ouvrages qu'elle ponctuait jusqu'alors. Plusieurs formules hybrides apparurent, comme l'ouverture « en symphonie concertante » ou l'air avec plusieurs instruments solistes, éventuellement exécutées dans des contextes surprenants (notamment la musique religieuse de Paisiello ou Plantade pour la Chapelle des Tuileries). L'innovation la plus originale fut sans doute le potentiel chorégraphique que révéla cette musique dans le cadre des ballets-pantomimes modernes de Gossec, Catel ou Méhul.

Extrait de la préface par Jean Gribenski

Un nouveau commerce de la virtuosité : pour certains, ce titre apparaîtra peut-être comme une provocation, voire comme un sacrilège. C'est qu'il n'est pas courant de mettre ainsi en rapport la musique et l'argent, d'en faire même le sujet central d'un livre. C'est ce qu'a réalisé ici Alexandre Dratwicki, avec un travail que l'Université a déjà reconnu : ce livre est en eμet issu d'une thèse de doctorat, brillamment soutenue en Sorbonne en novembre 2003, avec les très légers remaniements qu'a nécessités cette publication.Le grand mérite de l'ouvrage est de montrer concrètement comment le commerce pénètre la vie musicale ; plus précisément, comment l'essor de la vie musicale « moderne », fondée sur le concert public, se traduit par l'émergence d'un style musical très particulier que, faute de terme plus approprié, on appellera avec l'auteur le « style concertant », un style fondé sur la « rivalité » de plusieurs instruments, qui font assaut de virtuosité. La recherche s'appuie sur un nombre de sources impressionnant. Œuvres musicales principalement : environ 70 opéras, 50 ballets, 300 opéras-comiques, une centaine d'oeuvres religieuses, 30 cantates composées pour le Prix de Rome (un répertoire inconnu jusqu'ici, révélé par l'auteur), une trentaine de « divertissements de l'Empereur », mais aussi de nombreux documents d'archives, toutes les sources imprimées disponibles : périodiques, traités, dictionnaires, méthodes, mémoires. Plus peut-être que par le nombre de sources, on est impressionné par leur croisement : celui-ci révèle en fait le fond de la démarche, l'oeuvre musicale se situant en quelque sorte à la croisée d'interrogations très différentes.

Alexandre Dratwicki est docteur en musicologie et ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome (Villa Médicis), Alexandre Dratwicki a écrit plusieurs articles sur la musique française des xviiie et xixe siècles. Diplômé du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en esthétique, il a enseigné l'histoire de la musique et l'analyse à l'université Paris iv-Sorbonne, au conservatoire de Metz et au Cefedem de Lorraine. Il est l'auteur d'un Mozart, Idées reçues aux éditions du Cavalier bleu et prépare la publication d'un collectif pluridisciplinaire aux éditions Somogy, L'Artiste et sa muse. Mythification du créateur et de son modèle aux xixe et xxe siècles. Spécialiste de l'académisme musical à l'époque romantique, il dirige la collection « Prix de Rome » (partitions et ouvrages scientifiques) chez Symétrie.

Notre avis

Le livre d'Alexandre Dratwicki nous a beaucoup déçu. Certes par son contenu, mais aussi à cause de son statut institutionnel.

On va le dire sans ambages. Thèse de doctorat, cet ouvrage semble répondre à la commande d'une université du passé, d'une institution de musicologie paralysée entre « histoire » et  « analyse » et ancrée dans ce positivisme documentaire, qui donne aux vieux ouvrages cet aspect érudit et confidentiel. Comme le disait Abélard d'Anselme, l'arbre a un beau feuillage, mais ne donne pas de fruits.

On a l'impression que l'idée de recherche est liée à la découverte d'archives, que la qualité de la recherche est liée à la quantité d'archives sorties des cartons. Il suffirait de les mettre en ordre pour que le passé raconte de lui-même son histoire. La musicologie serait en quelque sorte un travail d'archiviste spécialisé.

Il nous paraît inquiétant qu'un jeune chercheur talentueux puisse livrer de nos jours un tel travail, qui est, sur le plan épistémologique aux antipodes de l'immense réflexion menée dans les années 1970 par nos historiens et sociologues.

Ce sont les questions qu'on pose au passé qui donnent la valeur à une recherche. On peut sortir toutes les archives du monde dans la rue, elles ne diront rien, montrer n'explique rien, ne répond à aucune question. Pire, l'auteur semble avoir choisi de mettre en valeur des archives amusantes, singulières, anecdotiques. Or, l'historien est tout le contraire d'un collectionneur. Il n'est pas intéressé par le singulier, il tente d'établir des spécificités, et pose,  avant son contenu, la question de la présence de l'archive elle-même, ce qui l'a produite, sa raison d'être.

Le titre a attiré notre attention. En effet, au cours de la période couverte par l'étude, une grande partie de l'Europe bascule d'un cadre politique néoféodal à un cadre politique bourgeois. Un des grands changements est que les individus ne sont plus la propriété d'un seigneur, mais sont libres de circuler et de vendre leur force de travail, condition essentielle au développement de la société moderne d'alors. Cela a sans aucun doute des répercussions sur le statut social et économique des musiciens. Un extraordinaire exemple est celui de Joseph Haydn qui, d'officier supérieur passe au statut d'homme libre et devient un commerçant roublard et avisé, capable de vendre les mêmes musiques à plusieurs éditeurs.

Ces changements, radicalisés en France par la révolution politique déclenchée avec les événements de juillet 1789, notamment l'abolition des privilèges le 4-5 août, accentue les bouleversements qui touchent entre autres l'utilisation de l'argent, le mécénat, l'économie de représentation ou des plaisirs de cour.

Les maîtrises organisées dans les églises forment, entre autres à la musique, en moyenne et en flux permanent, un à quatre enfants de chœur. À partir de 1792, la confiscation nationale des biens de l'église entraîne leur fermeture ou à une réduction drastique de leurs moyens, mettant en difficultés pécuniaires les professeurs qui sont des musiciens et des compositeurs.

Effectivement, on peut penser que l'émergence de parties solistes virtuoses au sein du répertoire d'orchestre, correspond à une certaine marchandisation du talent musical, d'une part pour contrebalancer les pertes, d'autre part parce que cela est le mouvement de la société bourgeoise qui se libère et installe son idéologie de liberté marchande.

Cette virtuosité, comme valeur marchande de la musique, n'est pas une idée évidente. La virtuosité est au culte et certainement à la cour d'ancien régime une indécence, une manifestation du corps et non de l'esprit, une manifestation populaire de foire ou de cirque. Il faut donc chercher dans l'engouement du public pour la musique concertante un ou plusieurs solistes virtuoses les causes d'un tel revirement.

On peut penser qu'il y a irruption du populaire dans la musique savante, évidemment tant dans la musique que dans la condition sociale du public. On peut également songer au symbole qui marque l'avènement d'un autre ordre : à la mélodie accompagnée, une voix soliste respectueusement accompagnée par des accords, se substitue un débat à plusieurs voix. On peut penser aussi au monde de concurrence qui se met alors en place, dont on retrouve le format dans la concurrence des instruments solistes entre eux et avec l'ensemble instrumental.

On en restera donc et malheureusement à un titre qui ne tient pas ses promesses, et aussi sur notre faim, plus convaincu que jamais du fait qu'histoire ou analyse musicale ne parlent qu'à travers des problématisations, absentes de ce livre.

Je dois dire, à la décharge de l'auteur et encore une fois, qu'il s'est conformé à une commande, vendant ainsi, peut-être, son âme d'intellectuel au diable.

On se demande si, sous couvert de positivisme, de fausse scientificité, de neutralité, l'idée personnelle ne serait pas une chose assez incongrue, rebelle, politique. Elle peut coûter par ailleurs une carrière. Alors profil bas, on se soumet à l'autorité, et on reproduit la reproduction de reproduction : la jeunesse est sommée de ne n'être pas de son temps et faire siennes les idées d'une autre vie.

 

Jean-Marc Warszawki

©Références / Musicologie.org 2006