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Let's make La Pellegrina

 

 

Dijon, Grand-Théâtre, 1er février 2014, par Eusebius ——

 

Let's make the Pellegrina

Chacun a en mémoire ce petit chef d'œuvre de Britten, The little Sweep [le petit ramoneur], histoire d'un groupe d'enfants qui préparent un opéra [let's make an opera], et en réussissent la réalisation. Suivant la même démarche, L'Opéra de Dijon nous invite à la gestation d'une production qui n'est pas encore tout-à-fait un opéra : La Pellegrina.

La Pellegrina fut commandée pour le mariage à Florence de Ferdinand Ier, grand-duc de Toscane avec Christine de Lorraine, princesse de France. Librettiste et musiciens eurent un an de préparation avant que l'ouvrage soit donné, le 2 mai 1589, au Palazzo Pitti*. À la comédie originale de Girolamo Bargagli a été substituée son intelligente réécriture en français, réalisée par Rémi Cassaigne, par ailleurs théorbiste. L'un de ses principaux intérêts réside dans son idée directrice : le spectateur va assister à l'élaboration du spectacle, ce qui en facilitera la compréhension, renforcera la cohérence du couple théâtre-musique et permettra une singulière dynamique. Les six intermèdes, parfois fragmentés pour mieux épouser la trame dramatique, passent du statut de récréation musicale à celui — plus enviable — de moteur de l'action, ce qui rapproche encore davantage cette production du genre qui sera l'opéra. Plus précisément de l'opéra-comique, dans la mesure où les dialogues parlés alternent avec les séquences musicales, sans récitatif, ce dernier n'étant pas encore inventé…

Intermèdes (et sinfonie) sont dûs à six compositeurs au moins, dont trois, ou plus (Marenzio, Caccini et Peri) allaient participer au spectacle comme chanteurs. L'unité stylistique n'en est pas moins  réelle, car, à quelques nuances près, tous participent d'un même courant musical.

Les protagonistes (musiciens, entre eux, intendant, interprètes, corps de métiers…) collaborent, débattent, rivalisent, se jalousent, s'opposent... La vie quotidienne de Florence durant cette Renaissance alors à son apogée est un véritable théâtre. Et toute la riche palette expressive est illustrée, du comique burlesque à l'émotion, du nocturne au soleil brûlant.

Sous une apparente simplicité naturelle, la richesse et l'intelligence du spectacle sont extraordinaires : l'esprit de la Renaissance est là, avec ses différentes facettes, intellectuelle, (le modèle de l'antiquité gréco-romaine), mathématique, architecturale et picturale, commerciale, politique et — évidemment — musicale, puisque la musique aura pour vocation de fédérer les arts dans le spectacle total que sera l'opéra, mais n'anticipons pas ! Livret et

musique sont truffés de citations culturelles et/ou burlesques, qui, sans jamais tomber dans la pédanterie ni dans la facilité, sont autant de clins d'œil au spectateur.

Etienne Meyer, disciple de Pierre Cao et de Bernard Têtu, entre autres, chef de chœur confirmé, fait montre de toutes ses qualités à la tête d'une formation riche de 18 spécialistes d'instruments anciens et de 24 chanteurs. Son attention permanente au chant et à l'équilibre entre le plateau et la fosse est prometteuse. L'orchestre superlatif soutient la comparaison avec les grandes formations baroques chères à René Jacobs.

La mise en scène d'Andreas Linos, les décors, les costumes, les éclairages, la direction d'acteurs et la chorégraphie relèvent de la même conception : tout en faisant preuve d'une fidèlité aux pratiques du temps, le pastiche est évité autant que le musée Grévin, rendre vie — et quelle vie ! — est le maître mot.

Tous les solistes ont fait leurs classes auprès des « grands » baroqueux et des spécialistes de la musique ancienne. Les chanteurs sont le plus souvent d'excellents comédiens, lorsqu'ils ne sont pas des comédiens nés. Ainsi Renaud Delaigue (Bardi), basse puissante, au chant et à l'articulation exemplaires, dont le jeu enthousiasme, Romain Bockler, beau ténor rompu aux subtilités des diminutions, à l'émission claire, Mariana Rewerski (Lucia Caccini) dont le beau mezzo est maintenant reconnu pour ses qualités vocales et stylistiques, la soprano Capucine Keller, promise à une belle carrière… on pourrait poursuivre l'énumération, car aucun ne démérite. Seules réserves, l'accentuation et la coloration italiennes peuvent encore progresser, mais c'est là une observation qui ne doit pas occulter la splendide réussite de l'ensemble. Car c'est bien d'un ensemble qu'il s'agit. Les pièces polyphoniques ne permettent pas de distinguer les solistes des choristes. Quel beau Notturno que celui que nous avons entendu ! La brièveté des ensembles, leur enchaînement naturel n'autorisent aucun relachement de l'attention.  

La fin est une véritable apothéose de rêve : le décor s'achève sous nos yeux — splendide — avec l'Harmonie descendant des « plus hautes Sphères », les différents plans de nuages occultant progressivement la magnifique perspective urbaine débouchant sur le Baptistère pour que des ensembles variés chantent la joie de vivre et d'aimer du « noble couple d'aventureux amants ». Puissions-nous retrouver le bouillonnement intellectuel et l'optimisme foncier de cette merveilleuse Renaissance italienne !

L'un des plus beaux spectacles baroques auxquels j'aie assisté, sinon le plus extraordinaire.

Sans le concours du Centre de Musique Baroque de Versailles, sans le mécénat des grandes fondations, la démonstration est faite qu'une grande scène régionale a capacité à créer de toutes pièces une œuvre majeure connue seulement par quelques rares enregistrements, et d'atteindre à une réussite exceptionnelle.                                      

 

plume Eusebius
2 février 2014

 * Partition éditée à Venise en 1591, comptes, descriptions précises nous ont été transmises, miraculeusement.

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Dimanche 9 Février, 2014 14:23

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