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Le double paradoxe
de la musique :
« Masculines »

jeudi 13 décembre
au Centre chorégraphique de Caen

Par Alain Lambert

masculines

Pour continuer l'exploration musicale de Caen, je vous invite dans un lieu passionnant, parce qu'il donne à voir la création en chantier, en cours d'élaboration. Il s'agit, à quelques pas du Conservatoire, du Centre chorégraphique national de Caen / Basse-Normandie (CCNC / BN) qui, une fois par mois, le jeudi à 18h.60, ouvre ses portes au public pour montrer, dans son laboratoire, le travail d'une troupe en résidence, à ce moment donné de leur parcours, de leur travail et de leurs répétitions, brut de défrichage en quelque sorte.

Et dans ce lieu où la musique, sous forme de bruits, sons, pulsations, chansons, pièces instrumentales... jusqu'à un extrait du Sacre du printemps l'an passé, est indispensable et omniprésente, parfois très forte, il en est souvent à peine question dans la discussion avec le public après la représentation, ou même dans le programme papier donné à chaque spectateur, sans mentions détaillées des œuvres proposées dans le montage sonore souvent utilisé. Premier paradoxe. Et pourtant !

Prenons l'exemple de la dernière séance, nos hôtes ce jeudi se présentaient eux-mêmes, Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, les deux chorégraphes et leurs sept danseuses, pour la création à venir : Masculines. Il reste à peine un mois de travail avant la première, les 11 et 12 janvier à l'Arsenal de Metz.

Et pourtant, ici, le « musicien » est le chorégraphe en personne, responsable de la « création sonore » comme indiqué sur le programme.

Musique dans la tradition électro qui colle si bien à la danse contemporaine depuis la Messe pour le temps présent de Pierre Henry, Michel Colombier et Maurice Béjart en 1967. On l'a vu récemment avec l'Apocalypse d'Angelin Préljocaj sur la superbe partition de Laurent Garnier, comme une forme d'hommage à la Messe, mais aussi le Sheeme of things du Finlandais Tero Saarinen, qui pour son « montage » sonore faisait voisiner l'electro d'Higher Intelligence Agency ou de Jarmo Saari avec la voix de Jeff Buckley. D'ailleurs, si vous avez l'occasion de voir le solo de Saarinen sur le Sacre du printemps, ne le ratez pas s'il le reprend en 2013 !

Ce n'est peut-être pas par oubli du musicien, ni mésestime, que la musique passe au second plan. Les « interprètes », comme les nomment les deux chorégraphes, sont d'abord les danseuses, qui dans cet espace de répétition (les représentations finales du CCNC ont en général lieu sur la grande scène du Théâtre de Caen) sont vraiment au premier plan, pour nous, spectateurs. Et pourtant, sans la musique, pas de danse, à quelques exceptions près.

Musique méditative donc parfois, comme jouée sur un sitar synthétique ; pulsative aussi, comme un battement et une respiration organique ; électro pop ou rock comme une musique de transe proche de celle des boîtes de nuit. Sensible, minimaliste, sensuelle, excessive dans un jeu complexe et contrasté, on l'entend dans le temps tout en la voyant spatialisée sur la scène par les corps et les mouvements de ses interprètes, au sens fort du terme. Et c'est là le deuxième et magnifique paradoxe de la danse qui nous a été proposé dans cette séance de laboratoire ce jeudi. En sera-t-il de même en mars sur la scène du théâtre plus lointaine ? C'est aussi le pari des créateurs.

La danse interprète la partition sonore avec son vocabulaire corporel propre, toujours en évolution, à la recherche de la limite : déséquilibre du corps, grimaces animales mettant en avant des visages autrement lointains, nudité artificielle par prothèses interposées. Elle nous fait passer d'un tableau d'Ingres, presque au ralenti, aux mouvements outrés d'un Francis Bacon. Pour questionner les clichés de l'orientalisme occidental et masculin qui « continuent à organiser, encore aujourd'hui, les rapports de domination entre les sexes dans une société régie par les normes hétérosexuelles » expliquent les deux créateurs.

Mais il est difficile d'en dire plus à ce jour, puisque ce n'était que des extraits, une « étape » du travail en cours. À noter aussi la remarquable scénographie liée au jeu des lumières.

À voir et entendre : en janvier 2013 à Metz, les 11 et 12, Cergy-Pontoise le 15, Saint-Ouen les 24 et 25, Lannion le 31. Et en mars, à Vire le 12 février et à Cavaillon le 26. À Caen enfin les 20 et 21 mars en ouverture du septième festival Danse d'ailleurs, proposé par le CCNC.

Centre chorégraphique de Caen / Basse-Normandie

Masculine, Théâtre de Caen et les autres programmes

 

Alain Lambert
15 décembre 2012

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