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Le dernier Cosi avec… Villazón : sortie en France le 26 août 2013

Mozart, Cosi fan tutte

7 août 2013, Par Eusebius ——

Quand une major de l'industrie phonographique, ici la Deutsche Grammophon, convoque ceux qu'elle croit les meilleurs du moment pour réaliser un opéra de Mozart, on ne peut qu'applaudir, a priori. Heureusement, Decca avec Böhm, puis Solti, tout comme EMI (HisMaster's Voice) pour Karajan l'ont fait en leur temps pour les meilleurs Cosi fan tutte. Lorsqu'apparaît au dos du boîtage, en très gros caractères un seul nom — Villazón — comme si c'était un récital ou La voix humaine, on fronce le sourcil, et on écoute.

On connaît le livret de Da Ponte. Taine, que l'on ne connaissait pas comme critique, écrit à propos de Cosi fan tutte : « Dans la musique personne ne ment ni ne rit, on sourit tout au plus ; même les larmes sont voisines du sourire […] Mozart a mis la bonté dans l'amour » (Thomas Graindorge, 1861). « Comédie parfaite, grave et extrêmement personnelle » ajoute Robbins Landon.

Jusqu'à Richard Strauss, l'ouvrage était méprisé, défiguré. Depuis, malgré sa longueur, il occupe le devant de la scène, pour les raisons inverses de celles qui fondaient son rejet : le livret, essentiellement, mais aussi l'économie de moyens humains à mobiliser (6 solistes, seulement, et un chœur d'écriture extrêmement simple). C'est un — sinon le — sommet de l'art mozartien, dont la perfection laisse toujours pantois. Sa séduction sonore est constante.

Yannick Nézet-Séguin s'est imposé comme l'un des nouveaux grands chefs lyriques. Sa direction souvent inspirée lui vaut de nombreuses sollicitations. Bien que salué par la critique allemande, son dernier Don Giovanni (2012) a déçu, juxtaposition d'airs des vedettes du star system, sans cohérence dramatique. Ce nouvel enregistrement, qui doit être suivi de cinq autres opéras de Mozart, en a-t-il tiré les leçons ? Pas sûr.

L'opéra des ensembles (Cosi compte seulement 15 solos sur 44 numéros), les sert magnifiquement : ceux-ci sont ici parfaitement rôdés et équilibrés, ce qui n'était pas le cas dans Don Giovanni.

Le chef fait quelques choix de tempi et d'articulation hasardeux : si l'allegro agitato du « Vorrei dir » manque d'agitation, celui du « Smanie implacabili » est si précipité qu'il n'est plus haletant, comme l'écriture le veut ; l'andante du quintette « Di scriber » n'avance guère ; le vigoureux chœur « Bella vita militar » est introduit en transformant les noires pointées / croche en noires / demi-soupirs / croche, accentuant la dynamique (que l'entrée du chœur amenuise), mais le chef n'a jamais dû marcher au pas, tant le tempo est rapide, donc peu crédible : feu d'artifice plus que réalité dramatique et scénique. Le bel air de Fiodiligi « Come scoglio » oublie le maestoso pour l'andante, et le contraste avec l'allegro suivant est amoindri. L'andantino du « Donne mie » est pressé. Choix délibéré du chef ou soumission aux exigences des solistes, c'est décevant.

Même si la réalité historique le justifie, certaines cadences ornées des deux sœurs paraissent artificielles.

La Fiordiligi de Miah Persson, qui l'a souvent chantée, est convaincante : séduction juste d'une voix puissante, agile, d'une large tessiture. Angela Brower, attachée au Bayerische Staatsoper où elle chante Verdi (excellente prêtresse d'Aïda) et Wagner (Wellgunde de Götterdämmerung), incarne une Dorabella crédible : couleur vocale, souplesse, conduite du chant en font cette péronelle superficielle et sensuelle, l'adolescence en moins. Si Adam Plachetka, Guglielmo, est un barytonmozartien réputé à Vienne et à Prague, on est déçu par son timbre manquant de légèreté, de cette grâce juvénile qui font défaut dans ses deux airs. Quant à Rolando Villazón, dont ont connaît les mérites dans Massenet et Verdi, il déçoit encore une fois. Chant appliqué, tendu, très loin des Krause, Prey ou Panerai. D'autant que le « Ah Io veggio » est simplement supprimé, ce que l'on comprend compte-tenu de sa difficulté technique où l'aigu brillant est sollicité en permanence. La Despina de Mojca Erdmann nous laisse dubitatif : la vivacité friponne de celle qui n'est après tout qu'une entremetteuse sympathique et vénale est absente. Voix travestie pour les besoins du rôle, émission forcée, ou usure prématurée de celle qui chanta si bien à Aix ?

Alessandro Corbelli, familier du rôle, campe remarquablement une sorte de Valmont âgé. Son aisance, sa solide autorité vocale, la vigueur dramatique de ses interventions l'imposent comme un Don Alfonso exemplaire.

Une occasion manquée, donc.

 

Eusebius
7 août 2013

 

Distribution : Fiordiligi, MiahPersson ; Dorabella, Angela Brower ; Guglielmo, Adam Plachetka ; Ferrando, Rolando Villazón ; Despina, MojcaErdmann ; Don Alfonso, Alessandro Corbelli ; Vocalensemble Rastatt ; Chamber Orchestra of Europe. Direction : Yannick Nézet-Séguin [3 CD – Deutsche Grammophon  -  70 :13, 57 :11 , 50 :35 min.]

Mozart, Cosi fan tutte

 

 

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