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« Kocktales » au Theater der UDK de Berlin : les jeunes artistes allemands et les fantômes du iiie Reich.

Par Jean-Luc Vannier

 

Kocktales UdK Berlin. Kocktales UdK Berlin. Photographie © Frank Wesner.

La veille de quitter Berlin, c'était le genre de performance à ne pas manquer. Celle qui questionne brutalement en vous rappelant des réalités historiques que l'esprit humain, toujours prompt à glisser l'encombrante poussière sous le tapis, s'évertue à scotomiser. Fait d'autant plus notable : ces interrogations sont soulevées par de très jeunes artistes allemands.

Lars Schmidt, Sabrina Reischl et Dalma ViczinaLars Schmidt, Sabrina Reischl et Dalma Viczina. Photographie © Frank Wesner.

Le théâtre de l'Université des Arts de Berlin (Theater der UDK) présentait jeudi 9 mai, « Kocktales », des saynètes composées de chansons, de danses et de lectures, un « collage » réalisé par les étudiants en art dramatique au cours de leur année d'études 2013. À peine sortis de l'adolescence pour certains d'entre eux, les dix artistes impressionnent déjà par l'intensité de leur engagement scénique. Sinon de leur conscience politique. S'ils nous adressent ces interrogations sans ménagement, ces chansonniers en herbe n'en sortent pas non plus indemnes.

Teresa ScherhagTeresa Scherhag. Photographie © Frank Wesner.

Elles semblent vécues par eux de manière lancinante, angoissante. Ces jeunes « cabarettistes » ironisent, dénoncent, s'insurgent mais, au fond d'eux-mêmes, se savent inextricablement liés par ces lourdes évocations du passé. A peine esquissée sur d'autres sujets, plus latéraux et moins « sensibles » comme les affres de la société ou les méandres de la sexualité, la tentative de dérision n'en apparaît que plus grinçante.

Rubini Zöllner et Lars Schmidt.Rubini Zöllner et Lars Schmidt. Photographie © Frank Wesner.

Certes, les textes choisis par leur régisseur Peter Kock sur une direction musicale d'Adam Benzwi et une chorégraphie de Rhys Martin, ne sont pas des plus neutres : « Tränen der Heimat » du sociologue et philosophe d'après guerre Lutz Hübner, met par exemple en scène Hilde (magnifique Teresa Scherhag), une jeune fille en robe de mariée qui attend dans une station de radio, en 1943, la possibilité de parler à son fiancé envoyé sur le front de l'Est. A force de boire, elle ne se soucie plus de la cérémonie. Illusoire exorcisme des démons intérieurs qui cherche, sans forcément la trouver, la prise de conscience libératoire et salvatrice.

Andres Esteban et Katarina AbtAndres Esteban et Katarina Abt. Photographie © Frank Wesner.

Dans la même veine, « Einige Nachrichten an das All » de Wolfram Lotz interpelle la salle sur « le sens de l'existence » (« Wo liegt der Sinn ihres Daseins ? ») : à les voir s'investir vocalement ou scéniquement au-delà d'un incontestable professionnalisme, il appert que ces jeunes comédiens se soumettent eux-aussi à ce redoutable examen identitaire. Le public devient « l'autre » dans un face à face comme l'illustre « Publikumsbeschimpfung » (« Insulte au public ») de l'écrivain et avant-gardiste autrichien Peter Handke, sorte d'anti-théâtre où le spectateur se trouve directement pris à partie. Maïeutique de la découverte individuelle qui n'évite pas la douleur : Sabrina Reischl, véritable « bête de scène » chante et danse un de ses textes au titre évocateur de « Hassliebe » (Haineamour) tandis que Lars Schmidt s'époumone jusqu'à l'ultime halètement dans un convaincant et désespéré « Gethsemane », extrait de « Jesus Christ Superstar », composé par Lloyd Webber.

Andres EstebanAndres Esteban. Photographie © Frank Wesner.

Il suffit d'ailleurs de regarder n'importe quelle chaîne publique de la télévision outre-Rhin pour constater l'incessant travail de mémoire, de visibilité et d'intégration vigilante de cette sombre période nazie dans l'histoire moderne : comment, dans ces conditions, la jeunesse allemande pourrait-elle savoir qui elle est sans s'exonérer, comme Freud comparant les couches de la psyché humaine aux sédiments enfouis dans Rome,  de cette investigation archéologique contemporaine ?

Kocktales UdK BerlinKocktales UdK Berlin. Photographie © Frank Wesner.

En témoigne  dans cette production un « Himmelsong » chanté avec émotion par Jacqueline Reinhold : cet extrait de « Ab heute heisst du Sara » (À partir d'aujourd'hui, tu t'appelles Sarah) de Volker Ludwig sur une autobiographie de la romancière israélo-allemande Inge Deutschkron (« je portais l'étoile jaune ») raconte l'histoire de cette adolescente juive dont la carte d'identité fut un jour de 1938 oblitérée d'un « J » infâmant.

Denis Edelmann, Sabrina Reischl et Andres Esteban.Denis Edelmann, Sabrina Reischl et Andres Esteban. Photographie © Frank Wesner.

Cette indispensable prégnance prend, chez ces jeunes générations de comédiens, des formes variées d'expiation mêlant auto-accusation et projections étayées sur d'autres espaces temps : le passage où les massacres du IIIème Reich sont assimilés aux exactions contemporaines de la dictature syrienne sont redoutables d'authenticité. Une révolte contre la barbarie d'aujourd'hui qui sert à dire celle d'hier, moins dicible pour ceux qui en sont les héritiers involontaires.

Teresa Scherhag, Andres Esteban, Keren Trüger, Denis Edelmann et Dalma Viczina. Photographie © Frank Wesner.

Outre son vibrant air à la liberté « Lascia ch'io pianga », extrait du « Rinaldo » de Haendel effectué dans un surprenant registre vocal de contre-ténor, Andres Esteban fredonne aussi avec accablement le très célèbre « Youkali » de Kurt Weill (texte de Roger Fernay) alors que sur fond d'écran le même artiste revêt un uniforme nazi. Dissociation de cette figure juvénile aux traits angéliques traînant aussi son double maléfique. Nous pensons inévitablement à l'article d'Hannah Arendt sur le Procès d'Aldof Eichmann. De son côté, la voix très prometteuse de Keren Trüger lance, moitié en hébreu, moitié en allemand, un « L'Chaim » irrésistible en hymne à la vie et repris en chœur par ses acolytes. Après la chanson de Jacques Brel « Die Chancenlos » (Les désespérés), Denis Edelmann, sans doute l'un des plus talentueux danseurs du groupe, interprète pour sa part « Meine Mutter hat Hiltler geküsst » (ma mère a embrassé Hitler) noire et mordante ironie du trio « Malediva » portant sur la génération d'avant.

RubiniZöllner, Lars Schmidt, Sabrina Reischl, Teresa Scherhag, Katharina Abt, Andres Esteban, Denis Edelmann, Keren Krüger Dalma Viczina et Jaqueline-ReinholdRubiniZöllner, Lars Schmidt, Sabrina Reischl, Teresa Scherhag, Katharina Abt, Andres Esteban, Denis Edelmann, Keren Krüger Dalma Viczina et Jaqueline-Reinhold. Photographie © Frank Wesner.

L'ensemble termine cette prestation à la fois complète sur le plan artistique et intense dans l'affect, sur un « Ade lebt wohl » (Adieu, Adieu) tiré de « The Sound of music » de Richard Rogers et un texte d'Oscar Hammerstein II avant de disparaître sur un émouvant morceau tiré de l'album de Johannes Oerding « Für immer, ab jetzt » (Pour toujours, à partir de maintenant) : chacun lira sans doute cette conclusion à sa manière.

 

Berlin, le 10 mai 2013
Jean-Luc Vannier

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