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Yves Chartier, Professeur d'histoire de la musique à l'Université d'Ottawa : Documents pour servir à l'histoire de la théorie musicale.

Saint-Grégoire Ier et le chant « grégorien »1 : Jean Hymonides (v. 824-av. 882), dit le Diacre, moine au Mont Cassin, Vita S. Gregorii Magni, lib. II, 6-10

Indications biographiques 

Ce document historique, écouté aux portes de la légende, est l'un des premiers et des plus élaborés que nous possédions sur le rôle supposé du pape Grégoire Ier dans l'élaboration du répertoire dit « grégorien ». Pour intéressants qu'ils soient, il va de soi que les renseignements qu'il contient ne peuvent plus être pris au pied de la lettre.

Le texte (traduction)

Par la suite2, dans la maison du Seigneur, à l'exemple du très sage Salomon3, il compila avec le plus grand soin, pour la componction qu'inspire la douceur de la musique, un antiphonaire centonisé4 destinés aux chantres, qui s'avère des plus utiles.

Il institua aussi une école de chantres (scholam ... cantorum) qui, de nos jours encore, se fait entendre (modulatur) dans la sainte Église romaine selon les règlements par lui édictés. Il fit construire, à l'usage de cette schola, deux demeures avec biens-fonds (praediis)5 : l'une voisine des degrés de la basilique de saint Pierre Apôtre6, l'autre contiguë aux édifices du palais patriarchal du Latran7. C'est là que, jusqu'à ce jour, ont été conservés, avec une légitime vénération, le lit8 sur lequel il s'étendait pour enseigner le chant, la férule avec laquelle il menaçait les enfants, ainsi que son antiphonaire authentique9. Par une clause de l'acte de donation, il répartit, sous peine d'anathème, les titres de propriétés (loca) entre les deux fractions de la Schola, comme récompense de leur service quotidien.

7. Les Germains et les Francs, entre autres nations européennes, eurent l'occasion, tant et tant, d'apprendre à la perfection (insigniter) ce beau chant. Ils ne réussirent pas toutefois à en conserver la pureté originelle, tant à cause de leur légèreté ─ ils mêlèrent des chants de leur propre crû à ceux de saint Grégoire ─ que de leur rusticité naturelle. Les races transalpines, en effet, avec leurs voix rauques et tonitruantes, sont incapables de rendre correctement la beauté du chant qu'ils ont reçu : à cause de la grossièreté de leurs gosiers ivrognes, lorsqu'ils s'efforcent d'exécuter l'admirable cantilène "romaine" avec les inflexions et les répercussions10 <mélodiques appropriées>, c'est comme si leurs voix rustres faisaient vibrer l'air du vacarme confus de chariots grinçant en déboulant des marches ! Ce faisant, bien loin d'émouvoir l'âme des auditeurs, ils les énervent, les exaspèrent, les horripilent.

8. Toujours au temps de saint Grégoire, et grâce à la mission de saint Augustin11 en Angleterre, des chantres d'obédience romaine furent envoyés dans tout l'Occident pour instruire les nations barbares à la perfection. Ces chantres disparus, les églises occidentales vicièrent tellement le répertoire qu'elles avaient reçu, que l'éminent Vitalien12 dépêcha de France en Angleterre un certain Jean, chantre romain, en compagnie de Théodore, citoyen romain également, puis archevêche d'York. Ledit Jean, rappelant les fidèles des églises environnantes à la beauté de l'antique cantilène, maintint pendant de nombreuses années, tant par son zèle que par celui de ses disciples, la règle de la coutume romaine.

9. Cependant, notre patrice Charlemagne, roi des Francs, fut choqué, au cours d'un séjour à Rome13, de la discordance entre le chant romain et le chant gallican. Comme les chantres francs arguaient insolemment que la corruption du chant était due aux fadaises de certains de nos compatriotes et que ces derniers, pour leur défense, exhibaient un antiphonaire authentique susceptible de mériter l'approbation, on raconte qu'il posa la question suivante : "Qui, de la rivière ou de la source, peut contenir l'eau la plus limpide ?" ─ A ceux qui répondirent : "la source", il répliqua avec sagesse : "Puisque nous avons bu jusqu'à maintenant l'eau corrompue de la rivière, il nous faudra désormais remonter aux sources authentiques de la fontaine éternelle. "Il dépêcha donc auprès d'Adrien14, alors évêque, deux de ses clercs dévoués. Lorsque ceux-ci furent suffisamment instruits, il lui fut possible de réinstaurer dans l'Église métropolitaine de Metz15 la beauté de l'antique cantilène romaine, et, sur le modèle de Metz, de réformer le chant dans toute la Gaule.

10. Bien des années plus tard, les chantres qui avaient été formés à Rome étant décédés, Charlemagne, le plus avisé des rois, s'aperçut que le chant des églises gallicanes divergeait de celui pratiqué à Metz, et remarqua que chacune reprochait à l'autre d'avoir corrompu le chant. "A nouveau", dit-il, "remontons à la source. "C'est alors que le pape Adrien, ému par les prières du roi, ainsi que d'aucuns peuvent en témoigner en vérité aujourd'hui, envoya deux chantres16 en France. Se fiant à leur jugement, le souverain reconnut que tous <les chantres francs> avaient corrompu, par leur étourderie, la suavité du chant romain. Quant à l'Église de Metz, il constata qu'elle avait légèrement dévié de l'usage romain, mais seulement à cause de sa rusticité naturelle17.

Enfin, il est reconnu jusqu'à aujourd'hui par tous ceux qui aiment la vérité pure, que le chant de l'Église de Metz surpasse d'autant celui des autres églises des Gaules et de Germanie, que lui-même est surpassé par le chant de Rome.

J'ai cru bon de relater ces faits au passage, afin de ne pas avoir l'air de passer sous silence l'indéniable frivolité des Francs18

Notes

1. D'après le récit de Jean Hymonides (v. 824-av. 882), dit le Diacre, moine au Mont Cassin, Vita S. Gregorii Magni, lib. II, 6-10, éditée dans les Acta Sanctorum, Mart. II, p. 147-148 (éd. de Paris, 1865), au 12 mars, et reproduite dans la Patrologia Latina de Migne, tome 90, col. 90-92. Écrite à la demande du pape Adrien II (867-872), grand admirateur de l'oeuvre de s. Grégoire (né v. 540, pape de 590 à 604), son illustre prédécesseur, cette biographie laudative superpose aux faits réels beaucoup de faits inventés. L'historien doit donc être prévenu. Elle s'inspire étroitement d'une Vita anglaise (BHL n° 3637) et de celle de Paul Diacre, composée vers 792 (BHL n° 3639). Sur l'oeuvre de Jean le Diacre, cf. M. Manitius, Geschichte der lateinischen Literatur des Mittelalters, tome I (Munich, 1911), p. 689-695, et surtout G. Arnaldi, "Giovanni Immonide e la cultura a Roma al tempo di Giovanni VIII", Bullettino dell'Istituto Storico Italiano per il Medio Evo e Archivio Muratoriano 78 (Rome, 1956), 33-89.

2. C'est-à-dire après les réformes apportées au gouvernement de l'Église évoquées au chapitre précédent (hiérarchie ecclésiastique, etc.).

3. Allusion, peut-être, à ce passage du premier livre des Rois, V, 12 :"Il prononça trois mille sentences et ses cantiques étaient au nombre de mille cinq." Ou encore : "Salomon ... maintenait le Temple en bon état" (IX, 25).

4. C'est-à-dire formé à partir de fragments ou d'extraits empruntés à des livres liturgiques antérieurs. Le procédé de la centonisation (litt. "pot-pourri") joue un grand rôle dans la composition des mélodies liturgiques, particulièrement pour les traits (toujours en 2e et en 8e modes) et, dans une moindre mesure, pour les graduels et les répons de style mélismatique. Mais on remarquera que Jean le Diacre ne dit pas si l'"antiphonaire centonisé" par s. Grégoire était pourvu de notation (ce qui semble exclu au VIe s.) et ne spécifie pas s'il s'agit d'un antiphonale de gradali (pour la messe) ou de officio (pour l'office monastique). Il dut s'agir, vraisemblablement, d'un sacramentaire ou recueil de prières destinées au célébrant. Le passage peut aussi s'entendre : "Il compila un recueil appelé antiphonaire ..."

5. Domaines agricoles dont les revenus assuraient la subsistance de la Schola.

6. Dont le pape lui-même était titulaire.

7. Avec Saint-Pierre Apôtre, Sainte-Marie Majeure et Saint-Paul-hors-les-Murs, l'église de Saint-Jean de Latran, dont la construction remonte à l'empereur Constantin (_ 337), est l'une des quatre basiliques patriarcales de Rome. Le palais du Latran qui y était attenant, à l'entrée de la Via Merulana, servit de résidence papale jusqu'en 1304, sous le pontificat de Benoît XI (?). Cf. Ph. Lauer, Le Palais du Latran. Étude historique et archéologique, Paris, 1911, p. 74-77.

8. Jean le Diacre dépeint s. Grégoire dans l'attitude propre aux magistri romains qui s'allongeaient sur une sorte de banquette ou de canapé (lectus) pour prodiguer leur enseignement.

9. L'authenticité de l'antiphonaire censément compilé par s. Grégoire est au coeur du récit tendancieux de Jean le Diacre, qui cherche à démontrer la feritas (barbarie) et la levitas (légèreté) des chantres francs.

10. Les "répercussions" désignent, au Moyen Age, les notes répétitives exécutées, peut-être avec des broderies, dans la cantillation de la psalmodie, généralement sur la teneur.

11. Cf. Bède, Hist. Eccles. I, 25 et II, 16 et 20. Cf. IV, 18 (Migne, PL 95, col. 199).

12. S. Vitalien, pape de 657 à 672. Le 26 mars 668, il consacre Théodore de Tarse (v. 602-690), moine grec vivant à Rome, archevêque de Cantorbéry (et non de York, comme l'écrit Jean le Diacre). Théodore fut le proche collaborateur de s. Benoît Biscop, l'un des fondateurs de l'Église d'Angleterre. Sur l'oeuvre apostolique de Vitalien, cf. É. Amann, in Dictionnaire de théologie catholique XV/2 (Paris, 1950), col. 3115-17 ; Bède, Hist. Eccles. IV, 1-2, 10 ; V, 20. En fait, le chantre Jean fut mandé en Angleterre par le pape Agathon (678-681). Mais Ekkehard V de Saint-Gall, dans sa Vita de Notker, écrite vers 1220, mentionne certains chantres ─ les Vitaliani─ spécialement affectés au service du pape Vitalien (AA. SS. Apr. I, 579).

13. En 773 ; cf. MGH, SS 1 (1826), 151. Sur les divergences relevées entre le chant gallican et le chant romain par les principaux témoins du IXe siècle, cf. Amalaire de Metz, Liber de ordine antiphonarii, Prologus (Migne, PL 105, col. 1243-45).

14. Adrien Ier, pape de 772 à 795, qui expédia à Charlemagne, à Pâques 774, le recueil de lois canoniques intitulé Dionysio-Hadriana, officiellement adopté par l'Église franque au concile d'Aix-la-Chapelle en 802. Cf. G. Le Bras & P. Fournier, Histoire des collections canoniques en Occident I (Paris, 193?), p. 93-97 ; Fliche-Martin, Hist. 6 (1937), 49-70 (Le pape Adrien et Charlemagne). Quelques années plus tard, vers 785, Adrien aurait envoyé à Charlemagne un sacramentaire dit "grégorien", parce qu'il reflétait la réforme liturgique commencée sous le pontificat de Grégoire II (715-731). Un important témoin de ce sacramentaire serait le manuscrit de Cambrai, Bibliothèque Municipale 159. Parce qu'il était incomplet, Charlemagne demanda à Alcuin de le compléter (cf. les manuscrits du Vatican, Ottob. lat. 313, et de Padoue, Bibl. capitulaire D. 47). Peu après, en 789, Charlemagne obligea les églises de son royaume à adopter la liturgie et le chant romains : cf. son décret du 23 mars 789, adressé à l'ensemble de son clergé : "Vt cantum Romanum pleniter discant et ordinabiliter per nocturnale vel gradale officium peragatur, secundum quod beatae memoriae genitor noster Pippinus rex decertavit ut fieret quando Gallicanum tulit ob unanimitatem apostolicae sedis, et sanctae Dei ecclesiae pacificam concordiam" (MGH, Leges I, p. 66; Migne, PL97, col. 180-181). Ce décret fut confirmé à nouveau en décembre 805 :" Vt cantus discatur, et secundum ordinem et morem Romanae ecclesiae fiat : et ut cantores de Mettis revertantur" (MGH, Leges I, p. 131 ; capitulaire de Thionville).

15. Par l'intermédiaire de Chrodegang, archevêque de Metz (_ 766), dontle rôle est précisé par son biographe, Jean de Gorze :" Ipsumque clerum habundanter lege divina romanaque imbutum cantilena morem atque ordinem romanae ecclesiae servare praecepit, quod usque ad id tempus in Mettensi ecclesias factam minime fuit" [éd. Pertz,MGH, SS 10 (1852), 540 ;Gesta episc. Mettensium de Paul Diacre, MGH, SS 2 (1829), 268]. ─ De Chrodegang, cf. sa Regula Canonicorum, chap. 50-51 (Migne, PL 89, col. 1079). V. plus bas, note 17.

16. D'après le récit fort sujet à caution d'Ekkehard IV, chroniqueur de Saint-Gall [Casus S. Galli, cap. 3; MGH, SS 2, p. 102], qui écrit entre 1034 et 1053, le pape Adrien aurait envoyé à Charlemagne, sur la demande pressante de celui-ci, en 790, deux chantres experts en chant romain, Pierre et Romain, munis d'un exemplaire de l'antiphonaire authentique de s. Grégoire. Les chantres ne parvinrent pas à Aix-la-Chapelle, leur destination prévue. Frappé par la maladie en traversant les Alpes, Romain s'arrêta à Saint-Gall, tandis que Pierre poursuivit son chemin vers Metz, où l'usage romain fut renforcé. Avec l'assentiment de Charlemagne, Romain put demeurer à Saint-Gall et y fonder une Schola modelée sur celle de Rome. En outre, la copie de l'antiphonaire grégorien qu'il avait apporté y fut conservée et vénérée comme s'il se fût agi de l'original.

La teneur de ce récit anecdotique et partisan a été soumis à une critique serrée par A. Gastoué, Les origines du chant romain, Paris, 1907, p. 118, n. 2. Il doit être confronté à la relation d'un autre chroniqueur de Saint-Gall, anonyme celui-là, mais qui, de l'avis de P. Wagner (Introduction to the Gregorian Melodies, Londres, 1901, p. 220), serait plus digne de confiance qu'Ekkehard. Selon cet auteur, lorsque Charlemagne s'aperçut que les chantres romains (Pierre et Romain) ne répondaient pas aux espoirs que l'on avait fondés sur eux, il envoya deux de ses propres chantres francs à Rome, afin qu'ils fussent formés à l'usage romain. A leur retour, l'un d'eux, répondant au nom de Pierre, enseigna quelque temps à Saint-Gall, sur l'ordre de Charlemagne, après avoir séjourné d'abord à la cour d'Aix-la-Chapelle. Le second chantre ─ non nommé dans le récit ─ fut envoyé à Metz (cf. le De Carolo Magno du Monachus Sangallensis, dans Migne, PL 98, col. 1377 ; vers 883).

D'après un autre chroniqueur du XIe siècle, Adémar de Chabannes, les deux chantres s'appelaient Théodore et Benoît et avaient été instruits par s. Grégoire lui-même ! L'un fut dépêché par Charlemagne à Metz, l'autre à Soissons [Adémar, Historiarum II, 8 ; MGH, SS 4 (1841), 117-118; Annales Laur. a. 787, MGH, SS 1 (1826), 179-171]. Inséré dans une copie des Annales d'Eginhard à l'année 787, ce récit hautement fantaisiste a été inspiré, de toute évidence, par le texte de Jean.

17. Cf. la remarque du biographe de Chrodegang, Jean de Gorze : "Et quia Gallicana rusticitas Romana urbanitate et praecipue cantus suauitate ac dulcedine necdum feroces animos oraque insueverat, qualiter per beatum Chrodegangum pontificem sancto studio factum fuerit edicere temptabo" [Vita Chrodegangi Episcopi Mettensis, cap. 22 ; éd. G. H. Pertz, MGH, SS 10, p. 564].

18. Les Francs ont retourné ce "compliment" ─ in cauda venenum ! ─ à Jean Diacre par la bouche du vieux moine de Saint-Gall, dans le récit évoqué à la note 14. Voici l'explication qui en est donnée par deux commentateurs, S. Bäumer et S. P. J. Van Dijk ["Gregory the Great Founder of the Urban Schola Cantorum", in : Ephemerides Liturgicae 77 (1963), 335-356]

 

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Mardi 7 Juin, 2016 3:06