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Grâce spirituelle et corps meurtris
aux Ballets de Monte-Carlo

Par Jean-Luc Vannier

Après une tournée aux quatre coins du vaste monde, les Ballets de Monte-Carlo retrouvaient, jeudi 19 avril, le Grimaldi Forum pour offrir une performance où la grâce de l'esprit le disputait aux meurtrissures des corps. Et où le spectateur, après l'extase d'une ascension des chairs et des psychés soulevées par les appels mystiques du baroque monteverdien, réintégrait brutalement la carcasse de pauvres êtres aux membres atrophiés et se soumettant, non sans une vaine résistance, aux accablantes pesanteurs terrestres. Pour, finalement, sombrer ossatures et âmes dans un délire fantasmatique complètement déjanté. Tout cela en présence de SAR la Princesse de Hanovre. Décidément, il n'y a pas que les balles de tennis du Rolex Master qui font tourner les têtes sur le Rocher.

altro canto, ballets de monte carlo
Altro Canto 1 (photographie © M. L. Briane)

Une triple prestation qui débute par la reprise d'Altro Canto 1, une œuvre signée Jean-Christophe Maillot et donnée la première fois en avril 2006 dans le cadre du Printemps des Arts. La deuxième partie enchaîne — on ne croit pas si bien dire — avec bODY rEMIX/les_VARIATIONS_gOLDBERG-Acte 1, pièce emblématique de la chorégraphe canadienne Marie Chouinard qui propose pour la première fois à une autre compagnie d'exécuter son travail. La soirée se termine par une apothéose délirante : KILL BAMBI est littéralement un tsunami créatif du jeune soliste des Ballets de Monte-Carlo, Jeroen Verbruggen. Autant dire que l'audience sort épuisée par ces multiples orgasmes chorégraphiques.

Altro canto, ballets de monte carlo
Altro Canto 1 (photographie © M. L. Briane)

Transportés par la lueur délicate d'une voûte de bougies oscillant entre ciel et plateau autant que par l'incandescence raffinée du Magnificat de Claudio Monterverdi, les danseurs habillés par Karl Lagerfeld tentent dans Altro Canto 1 cette élévation, ondulante comme la flamme et fragile comme la foi. Chemin incertain : des duos affaissés se relèvent sur le Gloria Patri, des couples et des solistes cherchent les sommets sur l'Amen. Dans cette quête de l'Ineffable, tous se soutiennent par une tendresse mutuelle d'une rare sensualité où le païen confine au divin. Scène admirable : une Ève imaginaire flotte et ondoie de mains en mains tendues en offrande : Ichtus gracile qui serpente et remonte le cours du sacré à la recherche du Commencement. Les danseurs deviennent diaphanes et se laissent illuminer par les aigus cristallins des sonorités du Vénitien, auteur de l'Orféo à l'origine de l'envoûtement vocal suscité par l'Opéra.

Body remix
bODY rEMIX (photographie ©Ballets de Monte-Carlo)

Pas de grâce dans défaillance, disait saint Paul : dans cette soirée, la chronologie s'inverse. Plus dure en sera la chute. Deux matériaux inspirent dans bODY rEMIX/les_VARIATIONS_gOLDBERG-Acte 1, ce travail de « remixage » des corps par la chorégraphe canadienne Marie Chouinard : la musique des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach interprétées par Glenn Gould en 1981 et des modulations rythmiques de son débit oral lors d'une interview radiophonique accordée par l'inoubliable interprète. Sur des pointes généralisées, les corps désarticulés par une douloureuse atrophie que n'aurait pas dédaignée le peintre Francis Picabia, évoluent sur scène dans un encombrement de béquilles, de cannes et autres déambulateurs. Mais la douleur peut également se révéler une énigmatique source de jouissance. Sublime et subtile transgression chorégraphique où, contrairement à celles portées aux pieds souffrants des artistes, les pointes enfilées comme des gants deviennent des instruments de plaisir solitaire. Transgression doublée d'une transmission : quatre semaines de collaboration furent nécessaires pour adapter cette œuvre, créée au Festival international de danse contemporaine de la Biennale de Venise en juin 2005 et au départ conçue pour 9 danseurs, à un groupe monégasque composé d'une vingtaine d'exécutants.


bODY rEMIX (photographie ©Ballets de Monte-Carlo)

 

kill bambi, ballets de monte carlo
KILL BAMBI (photographie ©Ballets de Monte-Carlo)

Pure création fantasmagorique, fruit des méandres synaptiques du jeune danseur des Ballets de Monte-Carlo — et désormais chorégraphe — Jeroen Verbruggen, KILL BAMBI commence sous la forme de ce qui pourrait être un remake iconoclaste de A Midsummer Night's Dream, poursuit son délire en copiant un concert berlinois et déjanté de Nina Hagen et se termine dans une apothéose digne d'un documentaire du tout début des années soixante-dix filmant les effets psychédéliques de stupéfiants sur un groupe d'expérimentateurs volontaires et réunis à cette fin dans un hangar. Enfin, c'est une interprétation personnelle de l'auteur de ces lignes. Il y a certes du génie faustien dans cette bouillonnante conception marquée par la double densité esthétique et théâtralisée des caractères ainsi que par la singulière violence scénique : la marmite pulsionnelle du tourmenté Verbruggen explose à répétition. Il s'emballe. Et nous avec. Il n'est toutefois pas certain que l'assourdissement infernal des Sex Pistols puisse venir à bout de l'Élysée céleste d'un Monteverdi.

kill bambi, ballets de monte carlo
KILL BAMBI (photographie ©Ballets de Monte-Carlo)

 

Nice, le 20 avril 2012
Jean-Luc Vannier


Références / musicologie.org 2012

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