François Chesnel « Kurt Weill Project » et Dan Tepfer : Weill et Bach « entre jazz et classique » aux Jazz Escales de Ouistreham

 

 

31 janvier, par Alain Lambert ——

Une bien belle soirée pour ce début des 8e Jazz Escales, à quelques encablures de Caen, et du phare rouge et blanc qui ploie sous la tempête et la pluie. Avec Nicolas au volant, on commence par se perdre dans la tourmente liquide, et comme il a prêté sa contrebasse au Kurt Weill Project, vous imaginez l'angoisse des musiciens qui attendent... En fait, ils sont passés dans l'après midi la prendre, d'autant qu'Éric Surménian l'accorde en quinte avec des cordes spéciales. On arrive juste, la salle est déjà dans le noir, le discours d'ouverture s'achève.

Le son est bon, nous sommes bien placés, François Chesnel présente le premier morceau et rejoint son piano. La musique date de la période américaine du compositeur, celle des comédies musicales, l'idéal pour des musiciens de jazz. Belle mélodie, ambiance feutrée des bars de nuit, grille riche pour improviser, le son de la trompette de Yoann Loustalot est superbe, la contrebasse bien ronde, le piano inspiré. Et la batterie d'Arielle Mamane a des sonorités chaudes et colorées, tout en nuances et retenue, car le contrebassiste veille.

François Chesnel, Kurt Weill projectKurt Weill Quartet. Photographie © Esther Fauvel.

Avec « Alabama Song », chantée jadis par Jim Morisson, l'ambiance rejoint la rue, le bugle éructe à moitié avant de céder la place à un piano mélancolique ou à la contrebasse pour les couplets, avant la reprise du refrain de plus en plus chaloupé, et un batteur qui balaie ses cymbales et ses toms avec une botte de baguettes.

L'avant dernier morceau, superbe composition  du pianiste, Le Voyant, est un hommage à la fois à Rimbaud et à Weill [voir notre chronique du disque]. Introduite par un long solo de contrebasse, son thème lancinant s'ouvre à l'improvisation collective du groupe, très climatique, avec des envolées soufflées dans le bugle, sans note, comme un vol de corbeaux rimbaldiens, ou de mouettes sur la mer mouvante. Émouvante la musique. Tous les quatre sont très bons, très fins.

Le dernier morceau, « Salomon Song », de l'Opéra de Quat'sous, est une valse de bastringue, à cent lieues de Johann Strauss et de Vienne. La trompette tangue encore, un peu éraillée, et se perd dans les ruelles de Berlin. La contrebasse donne le rythme en frappant l'archet sur les cordes, avant de reprendre le thème, accompagné par la botte de baguettes,  précédant l'effacement successif des  notes ultimes.

On aurait bien écouté le morceau de rappel, mais le public est sage, sans doute parce qu'il sait que la soirée n'est pas finie, ou que le bar lui tend les bras, musique de cabaret oblige.

Dan Tepfer Dan Tepfer. Photographie Esther Fauvel.

La deuxième partie est plus recueillie. Dan Tepfer présente son projet un peu fou, un très beau concept presque oulipien, avec une forte contrainte : rejouer les Variations Goldberg de Bach, en ajoutant à chacune des trente variations à l'aria de base, la sienne propre, et improvisée, différente à chaque concert. Un défi très difficile, d'abord parce que l'œuvre a été entendue maintes fois par les plus grands, dont Glenn Gould. Et parce que démultiplier ces variations, déjà très complexes, est fort risqué.

Mais le pari est gagné, le jeune pianiste connaît bien les structures de Bach, il joue avec, les parodie, les déconstruit, les prolonge ou les reconstruit. Comme le maître il varie les styles, improvisant free, blues, cool, swing, grave, aigu, boogie, décalé, atonal, dissonant, en rupture de rythme, laissant toujours le piano résonner dans l'espace et en profondeur. Comme dans la dernière variation (de variation), où la note jouée à même la corde est reprise sur la touche, dans un étrange  jeu de miroir répétitif et d'écho légèrement altéré, annonçant la reprise de l'aria.

Une bien belle soirée donc, avec un public nombreux et attentif, qui augure bien de l'avenir de ce festival d'hiver, avec une belle affiche, au double sens du terme.

Le Kurt Weill Quartet, après Tours ce soir, sera au Crescent Jazz Club de Mâcon le 28 février.

Et dans la même thématique « jazz et classique », non concertée visiblement, le François Chesnel/Thierry Lhiver Quintet sera au Conservatoire de Caen le 11 février, et à la Maison pour tous de Blainville/Orne le 16.

 

plume Alain Lambert
31 janvier 2014

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