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 Jean-Marc Warszawski
Entretien avec Erik Feller

à l'occasion de son enregistrement
de 9 Grandes Études pour orgue de Sigismund Neukomm

Sigismund Neukomm (1778-1858), organiste et compositeur, passionné de voyages, fut à son époque célèbre. Élève, ami, homme de confiance et transcripteur de Haydn, maître de musique chez Talleyrand, trois années au Brésil à la cour du roi du Portugal, toujours sur les routes avec du papier à musique dans les poches. En 1804, il dresse la liste de ses compositions : 2000 opus ! (on en compte aujourd'hui environ 1300)

L'orgue de la cathédrale de la Almudena de Madrid est «l'orgue national d'Espagne». Achevé en 1999, il est signé par un des grands maîtres contemporains, Gerhard Grenzing.

Erik Feller est né en 1962. Il a commencé ses études musicales à Toulouse, a tenu l'orgue de Choeur de Notre-Dame de Paris de 1980 à 1983. Il a enregistré en 2000 sa propre transcription des Partitas de Bach, et en 2001 les 16 Toccatas de Pachelbel. Le 20 décembre 2002, dans un café de la place de la Nation de Paris, il est face à mon microphone.

Il s'agit d'abord de la curiosité la plus sordide : comment découvre-t-on un compositeur inconnu, et pourquoi aller le jouer si loin de chez soi ?

— C'est tout simplement en regardant dans les nouveautés d'une bibliothèque que j'ai trouvé l'édition des Grandes Études pour orgue de Neukomm réalisée récemment par François Sabatier. J'ai cherché ensuite un orgue qui permette de rendre ma conception de la partition. Je voulais un orgue clair avec lequel on entende distinctement les parties. C'est à dire ni un Cavaillé-Coll (que Neukomm a pourtant soutenu à son époque), ni un orgue de type anglais pour lequel ces Études ont été composées. J'en ai visités beaucoup en France. L'instrument que Grenzing venait d'achever à Bruxelles me paraissait parfait, mais il m'a proposé de jouer l'orgue qu'il a construit à Madrid. L'enregistrement des 9 Études de Neukomm constitue une première discographique pour cet orgue.

Ce qui frappe à l'audition de votre disque est une clarté et une présence sonores rares à l'orgue...

J'ai une formation de preneur de son, et je m'enregistre moi-même. Je place simplement deux excellents micros dans l'église, et l'appareil enregistreur DAT auprès de moi (il y a des photos sur mon site). Depuis la console on entend mal ce que l'on joue, mais avec le casque sur les oreilles, on entend précisément «en direct»  le résultat sonore. Un premier enregistrement était raté, j'avais, à deux ou trois mètres près mal placé les micros.

L'orgue est une grosse machine, et il me semble qu'il y a une énorme distance entre ses effets sonores physiques et l'intériorisation que demande son jeu. On n'entend pas bien ce que l'on joue, parfois le son parvient avec retard, on n'y a pas le «retour» physique immédiat qu'offrent les instruments qui sont plus proches du corps, comme la butée percussive des touches du piano contre le sommier. Les nuances de jeu semblent manquer. Il me semble difficile de comparer le jeu de différents organistes. Est-ce pour cela que l'invention des organistes, limitée dans les nuances de l'interprétation, se révèle par l'improvisation qui est inséparable du métier ? Vous aimez les premières, vous méfiez-vous des comparaisons ?

— [Rire] On peut comparer le toucher et le choix des registrations. Les Partitas sont une première. Les Toccatas de Pachelbel ont été enregistrées, mais jamais les 16 à ensemble, car on estimait que c'étaient des oeuvres ennuyeuses. J'ai tenté de les rendre moins ennuyeuses en renouvelant la manière de les interpréter. Certaines des Études de Neukomm on été enregistrées sur des instruments anglais. Ce serait peut-être intéressant de comparer, mais je ne connais pas ces enregistrements. Je ne recherche pas les premières, mais quand je joue, c'est un auto-portrait que je dresse. Pour moi, la partition est comme un champ de bataille, je la laboure, je mène une véritable guerre au compositeur pour que je puisse trouver ma place. Les partitions avec laquelle je ne peux rien dire de moi, qui laissent peu de place à l'interprète ne m'intéressent pas.

Neukomm, c'est le style classique, le style classique viennois. Dans votre interprétation on entend parfaitement l'emploi de motifs mélodiques dans les modules d'accompagnement, apport de Haydn, qui fait écrire à Charles Rosen que cette technique à régénérer le contrepoint et a permis, à l'exemple de Beethoven, de réintroduire de la fugue dans le style classique [...]

Tout à fait [...]

Mais on entend aussi fort bien la dramatisation propre à ce style, qui est issue plus de l'opéra que de la tradition liturgique [...]

Oui, et j'ai souligné cette dramatisation, par le toucher ou les oppositions de registration [...]

A ce propos, avez-vous respecté les registrations indiquées par Neukomm ? les grandes différences de dynamique qu'on peut parfois entendre sont-elles dues à l'orgue ou à l'enregistrement ?

Les différences de dynamique sont celles de l'orgue. Je n'ai absolument pas respecté les indications de Neukomm pour la registration. D'abord parce qu'elle est prévue pour des orgues anglais et leurs particularités, ensuite parce qu'elle est conçue dans l'esprit «orgue symphonique» de l'époque. Il y a très peu de registrations dans les indications, peu de mixtures, on est presque toujours sur des jeux de fonds. J'ai voulu renforcer le style classique, j'ai d'ailleurs rajouté tous les ornements qui ne sont pas dans la partition.

Neukomm était une vedette à son époque et assez proche de Talleyrand [...]

C'était un intime... Il a été de longues années dans sa Maison...

Assez intime même. Neukomm écrit dans une lettre qu'un jour Talleyrand  «l'a joué grand prince» en lui reprochant ses voyages incessants, et que c'est ainsi qu'ils se sont quittés et ne se sont plus revus. Neukomm aimait par-dessus tout voyager. Il écrit qu'il compose sans difficulté et qu'il peut très bien le faire en voyage [...]

En effet. Il était entraîné comme «petite main» de Haydn. Il devait être un très grand improvisateur. On sent qu'il réduit pour orgue, avec aisance, le style symphonique de Haydn, mais il serait plutôt un pianiste qui se met à l'orgue. Son aisance et ses voyages expliquent peut être qu'il n'est pas un compositeur méticuleux. Il y a parfois de grandes maladresses d'écriture. J'ai beaucoup réécrit dans la partition, particulièrement pas mal de traits.

[...] Erik Feller ouvre la partition. Les pages portent de nombreuses traces de "tipex" et des surcharges manuscrites. Les doigtés sont systématiquement indiqués [Je suis particulièrement pointilleux sur cette question, cela est important pour l'interprétation]

J'ai rééquilibré des questions-réponses, et parfois ramené des parties dans des tessitures raisonnables. Il y a par exemple des parties qui sont écrites bien trop basses, j'ai ici ou là rajouté du pédalier quasiment absent de la partition. Neukomm est peut-être trop confiant dans ses mérites d'improvisateur. Or, l'improvisation supporte mal d'être écrite et ré-écoutée. C'est la troisième Étude (la pastorales) qui m'a donné le plus de mal, j'ai réécrit complètement la dernière cadence.

Vous parlez d'auto-portrait de l'interprète, et curieusement, je pense que le fait que Neukomm soit un compositeur inconnu, permet de délivrer l'écoute du biographique. Si on a besoin d'exemples pour expliquer ce qu'est le style classique, je pense qu'on a ici quelque chose d'excellent, car ce n'est ni du Haydn, ni du Mozart, ni du Beethoven, mais stylistiquement cela fait partie de la communauté.

Neukomm est en quelque sorte dépassé, en retard. Il vit un tournant. Certains de ses titres sont à cet égard significatifs, comme pour cette étude : «Concert sur un lac pendant un orage».

Vous avez d'autres enregistrements en préparation ?

Oui, j'ai des projets. J'ai la chance d'avoir trouvé une maison de disques comme Arion, car dans ce domaine les choses vont très mal. Le répertoire pour orgue est immense, il doit égaler le répertoire pour le piano et pour le violon réunis. Tout a été enregistré, et il n'y a pas grand chose de nouveau. La politique de réédition des maisons de disques fait aussi qu'il y a de moins en moins d'interprètes. La qualité techniques des disques est aujourd'hui bien supérieure à celle des années 50, mais les interprètes ont aujourd'hui moins de caractère qu'à l'époque (Callas, Gould...).

Pour alimenter une polémique chère à notre coeur : la Toccata et fugue ? ...

— ... Il semble acquit que ce n'est pas de Bach... Elle est une adaptation d'une oeuvre pour violon...

Vous le ressentez ainsi ? ...

Tout à fait ...

Mais cela peut être aussi une oeuvre de jeunesse, Bach était violoniste

C'est vrai. Mais Gilles Cantagrel à un l'argument qui me semble le plus convaincant. Sous les doigts, chaque compositeur à une emprunte, les doigts ont une manière de tomber sur le clavier. Or, la Toccata ne tombe pas sous les doigts comme du Bach... J'ai horreur de cette oeuvre. Mais c'est tout de même extraordinaire de penser que le plus prolixe des compositeurs doit sa célébrité à une oeuvre qui n'est pas de lui et, au regard de son répertoire, est de médiocre écriture.

Que dites-vous à vos élèves quand ils trahissent le compositeur ?

Cela m'est complètement égal. Je leur demande de développer une vision personnelle de l'oeuvre.

Liens

Erik Feller http://www.erikfeller.com
présentation du cédérom :
http://discorem.free.fr/n/neukomm_01.html
Biographie de Neukomm
http://musicologie.org/Biographies/n/neukomm_sigismund.html
Autobiographie de Neukomm (en allemand)
http://musicologie.org/theses/neukomm_01.html

Références / usicologie.org — © Jean-Marc Warszawski 2002