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Erwin Schrott, diablement Mefistofele
à l'Opéra de Monte-Carlo

Par Jean-Luc Vannier

Une ouverture de saison lyrique, cela se soigne. Malgré les rumeurs de crise qui affecterait la Principauté, l'Opéra de Monte-Carlo n'avait pas lésiné sur les moyens, dimanche 13 novembre, en décidant, dans le cadre de la fête nationale monégasque, d'ouvrir sa programmation avec Mefistofele. Une œuvre en un prologue, quatre actes et un épilogue du compositeur italien Arrigo Boito d'après la pièce de Johann Wolfgang Goethe.

Mefistofele, Opéra de Monte-Carlo
Mefistofele, Opéra de Monte-Carlo 2011
© Opéra de Monte-Carlo

Un travail profondément remanié par son auteur en 1875 après son premier échec lors de sa création au Teatro alla Scala de Milan le 5 mars 1868. Une histoire qui confronte tentation du mal et rédemption par le bien sur fond de réflexions oscillant entre philosophie ascétique et plaisir des sens. Membre de la Scapigliatura, mouvement érigeant l'anticonformisme et la liberté en valeurs suprêmes, Arrigo Boito voulait « secouer les arts italiens et les sortir de leur provincialisme » en réformant toutes les composantes de l'opéra. A l'image de son labeur sur Mefistofele dont il maîtrise à la fois le livret, la partition et la mise en scène : structurés par de grandioses épisodes scéniques et de vastes développements choraux, des brefs récitatifs alternent avec d'émouvantes mélodies soutenues par de solides accompagnements orchestraux.

Mefistofele, Opéra de Monte-Carlo
Mefistofele, Opéra de Monte-Carlo 2011
© Opéra de Monte-Carlo 

Confortée par le choix des costumes (Buki Shiff) et les jeux des lumières (Laurent Castaingt) la spectaculaire mise en scène signée Jean-Louis Grinda  porte à son paroxysme le dualisme originel de la psyché humaine dont sont imprégnées les nouvelles de Boito : symbolique du clivage entre le noir et le blanc, duel entre le divin et le malin dont les hommes deviennent sur terre les pièces manipulées d'un échiquier, opposition entre l'absolu de la foi et l'exigence cartésienne de la connaissance. Dualité aussi du féminin : l'innocente Margherita contre l'envoûtante Elena. Dans une note d'intention, le metteur en scène explique notamment qu'il a souhaité situer son travail à l'époque actuelle car nous sommes aujourd'hui à une période de mutation de notre société, de grande interrogation métaphysique dont la montée du fait religieux dans le monde entier est un signe révélateur.

Mefistofele, mise en scène de G. L. Grinda.
Mefistofele, mise en scène de G. L. Grinda.
Photo Jacky Croisier © ORW 2007

Sous une direction musicale irréprochable du maestro Gianluigi Gelmetti en osmose avec l'Orchestre philharmonique de Monte Carlo, les chœurs de l'Opéra de Monte Carlo, les chœurs de l'Opéra de Nice et la chorale  de l'Académie de musique Fondation Rainier III (chef de chœur Stefano Visconti) ont littéralement brillé dans le « prologue au ciel », en particulier dans la majestueuse marche chromatique « Ave, Signor degli angeli et dei santi » ainsi que dans le final de la mort de Faust racheté par l'amour mystique.


Mefistofele, Opéra de Monte-Carlo 2011
© Opéra de Monte-Carlo 

Dans le rôle titre, la superbe basse d'origine uruguayenne Erwin Schrott impose, du début jusqu'à la fin, un caractère d'une redoutable puissance machiavélique : lors de sa présentation à Faust « Sono lo spirito che negra sempre », la qualité, la netteté des modulations vocales le dispute à la variété et à l'époustouflante aisance du jeu scénique. De même, ses exhortations dans la nuit du Walpurgis de l'acte II où il tourne le monde — et le globe terrestre — en dérision, lui valent une ovation amplement méritée du public. Sous l'œil attendri de son épouse présente au Grimaldi Forum, la diva russe Anna Netrebko. Erwin Schrott domine tellement cette production qu'il en fait malheureusement de l'ombre à ses partenaires : pourtant reconnu et vivement apprécié pour la chaleur de son timbre, Fabio Armiliato a fait subir à l'interprétation du Dr Faust des vicissitudes qui, sans doute dues à une laryngite, ont fait craindre le pire dans la première partie. On souffrait véritablement pour lui tant il mettait, malgré un souffle parfois court et des aigus noyés dans l'aphonie, du cœur à l'ouvrage. Fort heureusement, le ténor génois se reprend et son amour du chant lyrique finit par éclipser ses ennuis : son magnifique air final « Giunto sul passo estremo » emporte la conviction de l'audience. D'une grande pureté en dépit de ses notes élevées à la sonorité métallique, la robuste voix de la soprano ukrainienne Oksana Dyka lui fait camper, non sans contradiction une Margherita ingénue et naïve. Celle de la soprano roumaine Mirela Gradinaru correspond beaucoup mieux à la suavité et aux charmes séducteurs de la magnétique Elena.

Fête nationale de la Principauté oblige, au moment de l'apothéose de l'œuvre — la mort et la rédemption de Faust sous l'amplitude des chœurs angéliques — le public reçoit de la voûte céleste une pluie de pétales de roses : point n'en était besoin pour justifier l'enthousiasme et jouir de cette magnifique performance lyrique.

 

Nice, le 14 novembre 2011
Jean-Luc Vannier


Références / musicologie.org 2011

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