Compagnie Mawguerite « Lux Tenebræ » Centre Chorégraphique Caen

 

 

Lux eternæLux Tenebræ, Fabrice Evillard. © Fabrice Evillard.

12 décembre 2013, par Alain Lambert ——

Rédigé à la fin du XVIIe et promulgué une seconde fois début XVIIIe en 1724 par un enfant de 13 ans, Louis XV le futur despote éclairé, le Code Noir, qui régissait et légitimait l'esclavage, apporte une ombre sinistre sur le fameux siècle des Lumières, dont tant de brillants esprits  possédaient des actions dans le commerce négrier. Voltaire écrivait dans une lettre à Michaud de Nantes, son associé armateur  : « Je me félicite avec vous de l'heureux succès du navire le Congo, arrivé si à propos sur la côte d'Afrique pour soustraire à la mort tant de malheureux nègres... Je me réjouis d'avoir fait une bonne affaire en même temps qu'une bonne action. »  (Cité par César Cantu, Histoire universelle, 3e édition, Tome XIII, p. 148. Accessible sur Google book)

Le chorégraphe de la Compagnie Mawguerite, basée à Morlaix, Bernardo Montet  l'explique dans sa note de présentation du spectacle en projet : Pendant le siècle des Lumières, les puissances occidentales codifiaient, dans leurs colonies, l'esclavage, négation de l'état d'humain dans l'être humain. Pendant que d'un côté se rédigeait l'Encyclopédie, de l'autre s'appliquait le Code Noir... Le socle : Les Quatre Saisons de Vivaldi, œuvre écrite à la même période que le code noir. La partition sera recomposée par un compositeur contemporain... cette matière sonore sera le mur contre lequel seront jetés rages, colères, violences, désespoirs, fantasmes et souvenirs.

Jeudi soir dans le contexte de l'Accueil-Studio du Centre Chorégraphique National de Caen, Basse Normandie, les remarquables danseurs en résidence nous présentaient le résultat des dix premiers jours de travail d'un projet qui sera créé en novembre prochain au Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France. Si ces quarante minutes semblent déjà bien abouties, nous étions prévenus, il ne s'agit que d'ébauches qui évolueront et se transformeront forcément.

Lux Tenebræ En répétition... © Cie Mawguerite.

Un spectateur  y voit de la mélancolie et de la nostalgie. C'est que la dernière séquence, où les danseurs se font tourner de manière presque caressante, avant de revenir à leurs trajectoires parallèles, n'est pas la conclusion future du spectacle. Lors de ce retour à la solitude intérieure, chacun dessine dans l'espace devant lui un des « Ve-Ve » qu'il a choisi, ces dessins vaudous géométriques tracés à la craie par les Haïtiens pour déjouer la volonté des maîtres. Et tout semble s'apaiser.

Mais les errances et soubresauts précédents ne peuvent pas être oubliés, ni l'ouverture (pour le moment) très forte. Dans un salon style classe moyenne, quatre danseurs noirs, deux femmes et deux hommes, et un danseur blanc, en tenues de soirée, semblent bien intégrés à leur monde moderne et égalitaire. Pourtant chacun danse pour lui, et des images remontent du passé obscur, les pendus, les femmes électrocutées... sans que les rôles blanc/noir soient envisagés de manière trop symbolique, y compris dans l'étrange ballet des perruques sans visages. Ou manichéenne, l'exploitation ayant aussi  évolué en trois cent ans.

Quant à l'immense accord rampant originel,  il serait une version ralentie dix fois de l'œuvre de Vivaldi, recomposée par Pascal Le Gall. Pour la suite à venir, le chorégraphe voudrait faire intervenir un haute-contre, peut être en souvenirs des castrats, autre mode d'esclavage de la société des Lumières dont Rousseau écrivait, dans l'article Castrato de son Dictionnaire de Musique : « des pères barbares...sacrifiant la nature à la fortune, livrent leurs enfants à cette opération pour le plaisir des gens voluptueux et cruels qui osent rechercher le chant de ces enfants ».

En cette époque de racisme débridé, quand le devoir de mémoire institué n'a guère d'impact, espérons que ce travail de mémoire, sous sa forme artistique, suscite des émotions et des interrogations actuelles, en étant diffusé au mieux, comme le fait à Caen le Centre Chorégraphique d'Héla Fattoumi / Eric Lamoureux .

Toutes les infos du CCNC/BN sur leur site.

 

plume Alain Lambert
12 décembre 2013

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