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Cent ans après, le Sacre, du scandale à l'électro

Par Alain Lambert

 

Le Sacre du printemps, créé le 29 mai 1913 à Paris au théâtre des Champs Elysées, fut le grand scandale artistique du XXe siècle.

Une salle debout qui applaudit, hurle ou siffle, des danseurs égarés, un chef d'orchestre, Pierre Monteux, qui essaie de garder la cadence malgré le tumulte, un chorégraphe, Vaslav Nijinsky, qui compte les pas de ses danseurs, une claque de jeunes gens payés par Serge Diaghilev dont l'enthousiasme outré attise la fureur des scandalisés ; enfin une presse internationale déchaînée le lendemain :

    C'est une chose extraordinaire et féroce. On pourrait dire que c'est de la musique primitive avec tout le « confort moderne » déclare Debussy. Un critique parle de « musique d'hottentot »; un autre s'exclame : « c'est la composition la plus discordante qu'on a jamais écrite. Jamais le culte de la fausse note n'a été célébré avec autant d'ingéniosité, de zèle et de férocité »  (Cité par Modris Eksteins  Le Sacre du printemps, Plon 1991, p. 33) .
C'est d'ailleurs autant la chorégraphie de Nijinsky que la musique de Stravinsky qui est en cause. La reprise de celle-ci en concert quelques mois plus tard sera cette fois acclamée par les auditeurs. Et les  multiples chorégraphes célèbres  reprenant régulièrement le ballet ensuite ajouteront à sa légende.

Révolution mélodique et rythmique, selon Olivier Messiaen et  Pierre Boulez, André Hodeir la résume ainsi dans La musique étrangère contemporaine  (Que sais-je?   1954) :

    Deux grands principes semblent conditionner le langage du Sacre. D'une part, Stravinsky, en donnant au rythme et à la mélodie une raison structurelle réciproque, a revalorisé ces éléments ; d'autre part il fonde sa pensée rythmique sur un principe d'équilibre asymétrique.
Dans la revue littéraire et artistique « Montjoie » du mois de mai 1913,  Igor Stravinsky lui même avait pressenti le scandale en présentant son travail (Le sacre du printemps Dossier de presse, Éditions Minkoff, 1980) :
    Je crains que le Sacre du printemps, où je ne fais plus appel à l'esprit des contes de fée ni à la douleur et à la joie tout humaines, mais où je m'efforce vers une abstraction un peu plus vaste, ne déroute ceux qui m'ont témoigné, jusqu'ici, une sympathie chère.

    Avec le Sacre du Printemps, j'ai voulu exprimer la suprême montée de la nature qui se renouvelle : la montée totale, panique, de la sève universelle.[...]

    Et tout l'orchestre, tout cet ensemble, doit avoir la signification du printemps qui naît. [...]

    Le cycle annuel des forces qui renaissent et qui retombent dans le giron de la nature est accompli dans ses rythmes essentiels.

Ce texte écrit juste avant la représentation inaugurale anticipe le désarroi du public dont il énonce la cause, le passage d'une expressivité humaine à celle de la nature, et un retour aux « rythmes essentiels ».  Cette « abstraction » recherchée dans le Sacre dépasse donc l'expression subjective, impressionniste, vers une expressivité plus universelle, expressionniste,  pour explorer les territoires de l'inconscient collectif. En reprenant certaines intuitions de Claude Levi-Strauss sur l'inconscient structural, on comprend que  le compositeurs'inspire des mythes chamaniques plus ou moins réinventés, et  les reconstruit à partir d'un travail musical sur les rythmes viscéraux, en allant plus loin que la seule dimension proprement narrative et mythique, si loin peut être qu'il atteint une limite pour la musique savante de l'époque, d'où le scandale inévitable.

Ainsi Stravinski, selon Levi-Strauss, toujours au début du Cru et le cuit (Plon 1964), marque la fin d'un cycle de la musique classique tonale, avec le Sacre et Noces, qui aura bien des échos au delà de la tradition de la seule musique savante. Sa démarche narrative et rythmique explique sans doute les influences ultérieures sur les musiques populaires présentes et à venir, le jazz et le rock, dans leur développement d' une nouvelle tradition musicale, orale et rythmique.

A commencer par Stravinski lui même en 1945 avec son Ebony Concerto pour clarinette et orchestre de jazz. Mais aussi Charlie Parker, Zappa, Magma, Univers Zero... [voir la version plus développée de cet article : Les cents printemps du Sacre.] En dehors de Varèse et de Pierre Henry de façon plus indirecte, l'influence du Sacre et de Stravinsky a été majeure et confirme l'irrigation rythmique vers toutes les musiques à venir, savantes et populaires.

Trois exemples  décalés en illustration :

En 1988, Franck Zappa  a mixé la basse d'In agada davida avec le Sacre au début de son solo de guitare dans le bien nommé In agada Stravinsky.

 

En 2009 une version électro dansée de Greg Logan et Sandra Français.

Performance du 10 décembre 2009 à La Friche de la belle de mai, Marseille.Une version contemporaine du Sacre du printemps de Stravinsky, un projet de Greg Logan, compositeur, accompagné en impro danse par Sandra Français.

Et en 2011, le trio Bad Plus a rejoué le Sacre en jazz :

Extraits d'un concert au Lincoln Center de New Yoprk en 2012 (images de Cristina Guadalupe et de Noah Hutton).

 

 

 

Alain Lambert

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28 mai 2013

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