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Castel, le clavecin oculaire
ou comment voir la musique

par Ana M. del Valle Collado

Ana M. del Valle Collado est chercheuse au département de musique de l'Université Complutense de Madrid. Cet article est paru originellement en espagnol dans le magazine « Jugar con Fuego ! » en août 2011. La traduction en français est d'Ana M. del Valle Collado en personne.

 Castel, le clavecin oculaire ou comment voir la musique  

Voilà  l'histoire d'un homme avec une idée : transformer la musique en couleurs. Lorsque le jésuite français Louis Bertrand Castel (1688-1757) s'est lancé dans l'aventure  du  « clavecin pour les yeux » — selon ses propres termes —  il ne se doutait pas des difficultés, notamment économiques, qui l'attendaient.  Malgré cela, il était tellement convaincu de réussir dans son projet, qu'il allait consacrer trente ans de sa vie presque exclusivement à sa réalisation et allait mourir, probablement sans avoir réussi à réaliser un modèle à la hauteur de ses exigences.

Castel était un mathématicien, mais il se consacra également à la physique — connue à l'époque comme la philosophie naturelle ou de la cosmologie. Cet érudit respecté écrivit plusieurs traités scientifiques, dont le plus célèbre consacré à la mélodie des couleurs, Optique des couleurs (1740) 1. En outre, Castel fut une figure très populaire. Il jouissait de la protection et de l'amitié de Montesquieu, au point que lorsque, sur son lit de mort on lui demanda en qui il avait le plus confiance, Montesquieu envoya chercher Castel. Ce dernier put  alors ajouter le titre de « sauveur de l'âme » du penseur français, à son CV.

Castel a voulu créer un nouveau style d'art : une musique de couleurs qui permettrait entre autres à un public sourd d'apprécier la musique. En outre, il était convaincu que, ainsi, les gens pourraient mieux profiter de la musique, car cette forme d'art  était plus riche. Il fallait seulement qu'ils s'habituent à la nouvelle « musique de couleurs »... Après tout, le public français n'avait-il pas fait l'effort d'accepter la musique italienne ?

L'idée n'était pas nouvelle. Pythagore avait déjà parlé de la musique des sphères après avoir contemplé l'harmonie cosmique dans le mouvement des étoiles. Et deux cents ans plus tard, dans De Sensu, Aristote avait évoqué une ressemblance possible entre l'harmonie des couleurs et l'harmonie de la musique... C'est cette idée que Castel a voulu développer avec son clavecin. Encouragé par la lecture des travaux d'un autre jésuite, Athanasius Kircher, qu'il  appela « mon vrai professeur, le  premier et le seul », et le traité de Newton sur l'optique, Castel développa les bases théoriques de son projet. Dans Musurgia Universalis 2 Kircher parle de l'harmonie des couleurs en harmonie avec l'analogie musicale, en disant que « si, quand un instrument de musique joue, on pouvait voir les mouvements produits dans l'air, on verrait une image d'une extraordinaire variété de couleurs ».  Par ailleurs, les travaux de Newton l'inspirèrent pour, entre autres, concevoir une échelle de couleurs qui correspondait à différents sons. Dans son traité, Newton a mentionné que les mesures que chaque couleur occupe dans le spectre visuel correspondaient exactement aux différences de longueur d'une corde 3 ; voilà l'argument que Castel utilise pour conclure que les plaisirs de tous nos sens seraient produits par le même type de vibrations, c'est-à-dire ceux qui ont une proportion harmonique. A partir de ces lectures, Castel élabora un ensemble de 12 couleurs pour 12 sons de la gamme chromatique de do majeur : bleu, agate, vert céladon, vert, vert olive, jaune, brun en friche, perle, rouge, pourpre, violet, violacé... Mais comment distinguer une octave d'une autre ? Il trouve la solution dans l'utilisation du clair-obscur : à chaque octave supérieure correspond une nuance plus claire.  Ayant stipulé qu'il y avait 12 octaves entre le noir et blanc, le clavecin oculaire devait avoir 144 touches. Sur cette base, Castel a entrepris de construire ce qui serait sa plus grande œuvre : le clavecin oculaire.

Il présente son « Clavecin pour les yeux, avec l'art de peindre les sons, et toutes sortes de pièces de musique » dans Mercure,  la publication culturelle de référence de l'époque. Il y exprime sa foi dans l'analogie entre le phénomène du son et de la lumière, et entre les tons et les couleurs ; surtout parce que ce sont tous des phénomènes vibratoires et que tout plaisir esthétique dérive de la proportion harmonique. Il propose ensuite de prendre un clavecin normal et d'ajouter un mécanisme qui permet, en appuyant sur une touche, d'ouvrir une soupape. Celle-ci produit le ton désiré et fait apparaître un panneau de rideaux  qui révèle une couleur, celle associée à la note par le biais de son système d'échelles 4 .

L'instrument attire l'attention du public, et suscite l'enthousiasme de gens comme le compositeur allemand Telemann, qui en 1739  se rend en France uniquement pour le voir, puis écrire et composer des œuvres pour celui-ci. Mais Castel ne s'arrête pas là. Mu par un enthousiasme à toute épreuve, il  va bientôt aborder les autres sens. Et voilà  une musique d'odeurs, de goûts…  avec un mécanisme qui utilise d'autres types de « matériaux », comme des bouteilles contenant des odeurs différentes... et ainsi de suite 5.

Les années passent et les difficultés s'accumulent. En 1748 Castel proclame son intention de ne pas quitter sa chambre jusqu'à l'achèvement de son instrument, mais il est seul et sans le sou. Le coût de la construction de l'instrument entre les années 1751-1752 dépasse le salaire de plusieurs années d'un ouvrier qualifié de l'époque. Et ce, en dépit du fait qu'il n'a pas avancé d'un pouce ! En 1755, il termine une nouvelle version de l'instrument, plus puissante, destinée à être présenté à un plus grand nombre de personnes. Castel organise deux derniers concerts publics devant 200 personnes environ, pour essayer de mettre en valeur l'instrument. Il semblerait que ce dernier prototype était pourvu de vitraux, de près de cinq cents bougies et des miroirs pour les réfléchir. Castel mourra deux ans plus tard sans avoir réussi à terminer son instrument.

Qu'est-il arrivé ensuite ? D'autres construisent leur propre version, plus perfectionnée, du modèle de Castel. Mais au cours du xviiie siècle, les idées esthétiques changent, l'imitation de la nature est remplacée par une plus grande appréciation de l'expression et la subjectivité, l'harmonie des sens devient une question d'imagination, loin de la simple description d'un processus physique et d'autre part, on commence à critiquer les méthodes de Newton et les empiristes se demandent si les perceptions des sens sont fiables. Les théories de Castel, qui avaient été sévèrement critiquées, du point de vue scientifique, sont également remises en question du point de vue artistique. Goethe ne mentionne pas les travaux  de Castel dans son traité sur les couleurs, tout comme il n'a même pas écrit un mot de remerciement à Schubert quand celui-ci lui envoie des  Lieder composés sur ses textes... Goethe n'aimait pas les Lieder de Schubert et peut-être les théories passionnées de Castel non plus. Au début du xixe siècle, son nom est déjà oublié. Cependant, la curiosité suscitée par le phénomène de la synesthésie au  xixe siècle fait naître un nouvel intérêt pour la « musique des couleurs ». Bientôt, on construit de nouveaux instruments, en 1908-1910 Scriabine composa son poème symphonique « synesthésique » Prométhée, Le Poème du Feu — travail, ne l'oublions pas, pour orchestre et tastiera par luce —, et tout le monde semble s'intéresser à la relation entre musique et couleurs : Kandinsky (souvenons-nous de sa correspondance avec Schoenberg), les futuristes... et même les théosophes, qui essayent de construire un orgue de couleurs pour justifier leurs principes spirituels. D'autres expériences ont lieu, comme celle de Wilfred et son nouvel art appelé « Lumia », les films de Ruttmann et Fischinger (qui travaillent avec John Cage)... et bien d'autres expressions plus modernes de l'association de différents sens, surtout depuis ce célèbre voyage à vélo de Hofmann qui a marqué la naissance du LSD, mais il serait trop hasardeux d'affirmer que Castel avait préconisé les hallucinogènes.

Que penserait le jésuite français de tout ça ? De ses héritiers ? Qu'aurait-il dit s'il avait pu voir la lumière liquide des groupes des années 60, comme Grateful Dead or les psychédéliques Jefferson Airplane ? Ou, pour mentionner des travaux plus récents, les expériences scientifiques et philosophiques d'artistes tels que Dmitry Gelfand et Evelina Dommitch ? Il serait amusant d'imaginer Castel à notre époque... Mais ça,  c'est une autre histoire.

Ana M. del Valle Collado

Notes

1. Castel Louis-Bertrand, L'optique des couleurs, fondée sur les simples observations, & tournée sur-tout à la Pratique de la peinture, de la teinture & des autres arts coloristes. Paris 1740.

2. Kircher Athanasius, Musurgia universalis sive ars magna consoni et dissoni [2 vol.].Rome 1650.

3. Newton Isaac, Opticks or a treatise of the reflections, refractions, inflections & colours of light. (1704) ; G. Bell, London 1931 ; Repr. Dover New York 1952.

Fransen Maarten, The ocular harpsichord of Louis-Bertrand Castel. Dans « Tractrix : Yearbook for the History of Science, Medicine, Technology and Mathematics » (3) 1991 p. 15–77. Tiré à part numérisé, sur le serveur de l'Université de technologie de Dekft (accessible au 8 septembre 2011)

Chouillet-Roche Anne-Marie, Le clavecin oculaire du Père Castel. Dans « Dix-huitième siècle » (8) 1976, p. 141-166.


Références / musicologie.org 2011

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