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Ariane et Barbe-Bleue,
de Paul Dukas,

un chef-d'œuvre rare

Dijon, Auditorium, 9 décembre, 2012

 

Par Eusébius

Boudé à sa création en 1907 par la critique (sauf par Messiaen, le seul lucide), snobé quelque peu par un public plus aisément séduit par Puccini, Ariane et Barbe-Bleue réapparaît, pour notre plus grand bonheur. C'est une ambition courageuse de l'Opéra de Dijon que d'avoir programmé une œuvre injustement délaissée par nos scènes les plus prestigieuses.

Ariane et Barbe Bleue

On connaît le livret de Maeterlinck, qui mêle le mythe d'Ariane à celui de Barbe-Bleue. Et l'on savoure chaque phrase, écrite dans cette langue éminemment poétique, d'une portée philosophique et sociale évidente, bien sûr, mais toujours forte. D'autant que la prosodie de Dukas est d'un naturel, d'une clarté exemplaires. L'orchestration en est splendide, digne héritière de Berlioz, de Wagner et de Debussy. Quant à la construction musicale de l'ouvrage, c'est un modèle du genre, et, hormis Wozzeck, je ne connais pas d'ouvrages dont la perfection formelle soit comparable.

La production dijonnaise était confiée à la baguette experte et convaincue de Daniel Kawka, qui sut tirer le meilleur d'une formation de création récente. La magie, l'irréalité du conte sont parfois estompés par un orchestre en grande formation, et qui montre parfois ses muscles là où l'on attend le frôlement, la caresse. Les contrastes y gagneraient. Même si, ici ou là, telle attaque des cuivres, telle nuance des cordes pouvaient déranger l'auditeur attentif, il faut souligner la cohésion d'un ensemble jeune et en constant progrès. A signaler un magnifique cor anglais…

Ce conte est un ouvrage lyrique singulier, à certains égards plus proche de la Voix humaine de Poulenc que du « grand opéra ». En effet Ariane y est sollicitée de façon permanente, c'est un rôle écrasant, et c'est un grand mérite de Jeanne-Michèle Charbonnet que d'avoir incarné cette femme sensible et énergique, qui porte la lumière et veut la propager. Malgré un avertissement relatif à une affection vocale passagère (qui concernait également la nourrice), donné au début du spectacle, elle a été véritablement Ariane, avec un engagement exceptionnel. Sa voix, plus familière des rôles d'Elektra et de Brünnhilde, a su s'approprier le phrasé de Dukas, dans un français remarquable pour une artiste dont ce n'est pas la langue maternelle. Les cinq autres voix féminines s'accordaient parfaitement. Nous suivrons particulièrement Delphine Haidan (la nourrice) et Carine Séchaye (Sélysette) dont l'émission et le jeu nous a particulièrement séduit. Damien Pass était un honorable Barbe-Bleue, et les chœurs auraient été plus convaincants si leur intelligibilité — particulièrement au premier tableau — n'avait été brouillée par un orchestre insuffisamment tenu.

Lilo Baur avait signé la mise en scène, et il faut en saluer la réussite : un dispositif scénique sobre, ingénieux, intelligent et efficace, permettant de nombreux changements à vue (actes I et II enchaînés, par exemple). N'omettons pas de mentionner la qualité des costumes de Greta Goiri — un régal pour l'œil — et qui participaient pleinement à l'action et au(x) climat(s).

N'en doutons pas, Messiaen avait pleinement raison de classer Ariane et Barbe-Bleue parmi les « chefs d'œuvre de la musique ».

Eusebius
(9 décembre 2012)

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