Fugue 14 II : BWV 883/2
Analyse traditionnelle
Citations
H. Keller : Cette fugue représente un cas
unique dans tout le CBT. C'est une triple fugue qui
avec le secours de ses 3 voix, seulement sait associer
ses trois sujets … Elle évoque déjà,
pour nous, l'Art de la fugue ( BWV 1080), ce contrepoint
VIII, qui développe trois sujets, tout en ne
mettant en œuvre que 3 voix... Lors des mes. 1-20,
seul A est en cause, alors que B régnera sans
partage dans les mes. 20-28. A vient s'unir à
B 28-36. C sera seul de la mes. 36 à la mes.
51…
D. Tovey : Le travail de cette fugue avec ses trois
sujets dont le plan général ressemble
manifestement à la fugue en do dièse mineur
du livre I... le troisième sujet rappelle fortement
le second sujet de la fugue en do dièse mineur... A partir de la mes. 55 la fin de la fugue est occupée
par le travail de trois permutations sur les six possible
qu'offre le triple contrepoint, séparées
par deux petits épisodes
B. Mugellini : Dans la seconde partie, l'auteur introduit
un sujet nouveau qui est développé à
son tour. Après une cadence en ut dièse
mineur (mesure 36), apparaît un troisième
sujet... Le contre-sujet du premier sujet n'est pas
maintenu
Discussion
L'analyse de H. Keller est intéressante car
il considère d'emblée que cette fugue
est à trois sujets alors que selon ses propres
critères d'analyse, il devrait considérer
cette fugue comme une fugue à deux sujets et
à un contresujet. Seuls les deux premiers sujets
bénéficient véritablement d'une
exposition indépendante. C'est ainsi que Marcel
Dupré — plus respectueux envers les critères
d'analyse de la fugue d'école — le conçoit
dans son Cours de fugue :
une fugue à deux sujets et à un contresujet.
Peu importe, pour D. Tovey l'œuvre ne pose guère
de problème : cette fugue est à trois
sujets. Il ne donne cependant aucune explication sur
l'exposition des différents thèmes.
En revanche, il souligne bien la filiation thématique
entre le premier contresujet de la quatrième
fugue du premier livre ( BWV 849/2 ) et celle du second
contresujet de cette fugue. Il relève bien les
différentes combinaisons entre les trois thèmes.
Mugellini remarque que le premier contresujet qui selon
lui accompagne toujours le sujet de la fugue n'est pas
maintenu.
En fait, dans la première section de l' œuvre,
il n'y a aucun contresujet.
Analyse polythématique
Fiche Technique
Tonalité: Fa dièse mineur
Type d'exposition:
A + B + C
Type de contrepoint: Simple, double et
triple renversable
Structure: Mouvement contraire,
permutation des sujets
Légende des Couleurs
Vert : Sujet 1
Rouge : Sujet 2
Bleu foncé
: Sujet 3
Bleu clair: Sujet 3 par mouvement contraire
Noir
: Contrepoint de passage
Commentaire
Là voilà cette fugue- tant attendue-
qui développe une petite fugue simple après
l'exposition séparée de son second sujet.
Il aura fallu plus de vingt ans à un génie
de l'ampleur de J.-S. Bach pour concevoir le développement
d'une fugue simple sur le second sujet dans le contexte
d'une triple fugue. Cela pourtant avait déjà
été réalisé dans le contexte
d'une fugue double -à deux sujets- dans la fugue
pour orgue en fa majeur ( BWV 540/2) et aussi dans le
chœur d'entrée de la cantate Es
ist nichts Gesundes an meiner Liebe (BWV 25,
1723) dont les deux premiers sujets sont d'abord travaillés
en fugues simples avant d'être combinés.
Il s'agit d'un processus de développement tout
à fait logique.
Le compositeur répète le même
schéma compositionnel sur le premier contresujet
que celui qu'il avait tout d'abord élaboré
sur le premier thème dans la fugue
4 (BWV 849/2) du premier Livre du Clavier
bien Tempéré. Certains exégètes
se sont posés la question à savoir l'utilité
d'ajouter un second volume au premier recueil ;
voilà déjà une première
réponse : l'aboutissement d'un processus
compositionnel.
Nous sommes ici en présence des deux premiers
volets de la triple fugue finale de l'Art
de la Fugue. Deux fugues ordinaires simples,
sans contresujet. J.-S. Bach évolue un peu plus
vers une nouvelle définition du sujet :
une exposition séparée pour chaque
thème. Si ce troisième sujet est encore
exposé selon la conception ancienne — directement
introduit dans le tissu contrapuntique — il est déjà
quasiment autonome, presque libéré d'un
contrepoint de passage que l'on discerne encore, aux
mesures 36 à 40, dans l'exposition. J.-S. Bach
développe cependant une fugue simple sur le troisième
sujet et je n'en retiendrai comme unique argumentation
que le travail du sujet en mouvement contraire (mes. 47) si caractéristique d'un contrepoint simple
ordinaire.
Il y avait déjà eu une première
tentative avant cette extraction du troisième
sujet hors du tissu contrapuntique. Je renvoie brièvement
à mon analyse de la fugue 13 (BW 858/2) du premier
Livre dans laquelle dès la mesure sept, le compositeur
ébauche l'exposition d'une fugue simple jusqu'à
la mesure dix avant de combiner les trois sujets après
la cadence parfaite de la onzième mesure. Certaines
analyses envisagent ces quelques mesures comme le motif
principal d'un divertissement : un aveu
à peine voilé de l'existence d'un nouveau
thème! Enfin, H. Keller fait bien de souligner
la similitude de cette quatorzième fugue avec
le huitième contrepoint (BWV 1080/8) de l'Art
de la Fugue.
Ce contrepoint est réalisé à
3 voix et il comporte aussi 3 sujets. Quelle meilleure
manière d'exprimer le rejet de toutes notes étrangères
aux différents thèmes ? Mais il y
en a d'autres — bien avant ce huitième
contrepoint — qui témoignent de cette préoccupation
constante du compositeur. Par exemple, la neuvième
Invention à 3 voix ( BWV 795) ou encore
la fugue 21 (BWV 866/2)
du premier Livre du Clavier bien
Tempéré. Toutes ces comparaisons
permettent de comprendre l'accélération
du processus compositionnel qui à eu lieu à
la fin de la vie du compositeur. En quelques années,
le développement d'une fugue simple sur le second
sujet et aussitôt après la reproduction
du même schéma sur le troisième
thème dans le B A C H
de l'Art de la Fugue.
Nul doute que l'aboutissement du testament musical du
compositeur — comme le suggèrent les chroniques
de l'époque — devait se terminer logiquement
par l'exposition de quatres fugues simples dont les
quatre sujets devaient être ensuite combinés
en quadruple contrepoint renversable.