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Anvers, Stadsschouwburg, 2 février —— Frédéric Norac.

Une Bayadère transgenre et transculturelle : Rasa (d'après La Bayadère) par l’Opera Ballet Vlaanderen

Pour célébrer le 50e anniversaire de sa création, Le Ballet des Flandres a commandé à Daniel Proietto une nouvelle version de La Bayadère, le fameux ballet de Marius Petipa sur une musique de Minkus. Rappelons brièvement l'argument : le guerrier Solor est voué à épouser Gamzatti, la fille d'un haut dignitaire mais il tombe amoureux de Nickija, une devadasi, c'est-à-dire une danseuse du temple. Les deux femmes s'affrontent et Nickija après avoir blessé Gamzatti est tuée à son tour. Inconsolable, Solor descend au royaume des ombres pour la retrouver.

L’approche du chorégraphe argentin est en fait une totale relecture, bien loin de l’exotisme de pacotille du ballet classique. De l’argument original, il a conservé les personnages en les modifiant quelque peu et y a réinjecté des éléments issus de l’histoire et de la culture indienne. Ainsi le Fakir qui seconde le destin du héros, est-il devenu le Faker, un jeu de mot qui le désigne clairement comme un illusionniste. Il le fait voyager à travers son passé, grâce à un chauffeur de tuk-tuk, incarné par le chanteur de variété Guido Belcanto qui apparaît régulièrement pour chanter des sortes de ballades résumant les différentes étapes de ce voyage. On y voit apparaître la Reine Victoria et le Prince Albert en référence au voyage que le Prince de Galles effectua en Inde et qui inspira Petipa pour sa mise en scène ; une touriste japonaise qui prend des selfies ;  une sorte de fée, la gouvernante de  Solor et Gamzatti incarnée par un homme ; un trio d'infirmières caquetantes montées sur talons compensés ; des figures d'animaux anthropomorphes issues du panthéon hindou complètent le plateau éclectique d'un spectacle foisonnant de près de trois heures qui raconte l'histoire sur plusieurs plans à la fois dans un décor évoquant les fameux escaliers au bord du Gange à Bénarès.

Surtout, de Nickija la danseuse sacrée, Daniel Proietto a fait un garçon des rues, Nicky, que des prostituées ont initié au travestissement et dont Solor est tombé amoureux.

Le chorégraphe mixe subtilement un langage post-balanchinien à des éléments de danse indienne traditionnelle. Au-delà de l’anecdote, il a voulu créer un chemin initiatique inspiré du bouddhisme mais il faut avouer que si ce ballet multiforme est fascinant dans ses aspects spectaculaires et son mélange de réalisme et de rêve, à force de vouloir y intégrer tout et n'importe quoi, le chorégraphe finit par noyer un peu le spectateur. Au final, le message philosophique se résume à bien peu de choses : le chanteur vient nous rappeler que « la vie est un ineffable mystère et que tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir » (sic).

Des trois actes, on retiendra surtout le celui du royaume des Ombres où le héros va chercher son aimé(e) au-delà de la mort et dont la réalisation visuelle est proprement magique avec un mixte entre des images vidéo et les danseurs presque invisibles derrière un vélum sur une scène plongée dans l'obscurité. Après ce moment d'une grande densité, le dernier acte parait nettement moins convaincant et presque superflu. C’est aussi le moment où la musique de Mikael Karlsson, qui a composé une partition entièrement nouvelle pour ce ballet, paraît la plus inspirée car partout ailleurs elle dépasse tout juste la fonctionnalité et reste très anonyme.

D'une distribution de très haut vol, se détache la Nicky du Japonais Mikio Sato d'une incroyable ambigüité, le Solor très touchant de Morgan Lugo et le splendide Faker de Matt Foley mais toute la troupe se révèle brillamment impliquée dans cette création profuse et inégalement inspirée.

Le terme « rasa » désigne un état mental de satisfaction lié à l'expérience artistique, quelque chose d'assez proche de notre catharsis occidentale. À sa façon, par son mélange de tons et de registres, cette Bayadère postmoderne peut susciter une certaine forme « rasa » chez le spectateur. Elle possède en tout cas de nombreux moments jubilatoires.

Spectacle repris à l'Opéra de Gand du 7 au 12 février.

Frédéric Norac
2 février 2020

© musicologie.org

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Samedi 8 Février, 2020 22:16