musicologie  dimanche 7 juin 2020.

Jenůfa de Leoš Janáček

Jenufa, opéra en 3 actes de Leoš Janáček, sur un livret du compositeur d'après le pièce Sa fille adoptive de de Gabriela Preissovà, créé le 21 janvier 1904 au Théâtre national de Brno.

Enregistrement réalisé par la Radiodifusion tchécoslovaque à l'Opéra Janáček de Brno, du 1er au 3 septembre 1977 et les 2 et 3 janvier 1978. Chœur (dir. Josef Pancik) et orchestre de l'Opéra de Brno sous la direction de František Jílek, Supraphon 300 260, 1978.

Anna Barová, Grand-mère Buryjovská (mezzo-soprano)
Nadezda Kniplová, Kostelnička Buryjovská (soprano)
Gabriela Benačková, Jenůfá (soprano)
Vilem Pribyl, Laca Klemeň (ténor)
Vladimir Krejcik, Steva Buryjovská (ténor)
Václav Halir, le maire (basse)
Kveta Belanová, la femme du maire (soprano)
Karel Berman, le meunier (basse)
Jindra Pokorná, Karolka (soprano)
Daniela Suryová, une bergère (contralto)
Cecilie Stradalová, Barena, servante au moulin (soprano)
Jaroslava Janská, Jano, jeune vacher (soprano)
Conscrits, musiciens, jeunes gens, apprentis meuniers, paysans.

Leoš Janáček, Jenůfa, Chœur et orchestre de l'Opéra de Brno sous la direction de František Jílek, Supraphon 300 260, 1978.

Si on voulait trouver un exemple pour montrer comment une œuvre artistique peut être pour son créateur un enfant de douleur, qui après des années de souffrances spirituelles lui apporte enfin la gloire, il faudrait en premier lieu citer le cas de l’opéra « Jenufa » de Leos Janáček. Ici il s’agit d’un cas assez rare, puisque l’auteur a pu profiter de sa célébrité tardive encore de son vivant, bien entendu dans sa vieillesse seulement ; le succès lui a donné un élan créateur si exceptionnel et si fort que la plupart de ses œuvres les plus remarquables ont été écrites dans la dernière décade de sa vie. Déjà la mise au monde de cet opéra a été entourée de difficultés: il n’a pas vu le jour d’un seul coup, mais en deux étapes fort éloi­gnées l’une de l’autre. Dans la première, le compositeur a tout d’abord trouvé le sujet de son œuvre dans le drame intitulé « Sa pupille » de Gabriela Preissovâ vers 1894 ; il fut d’abord intéressé par le problème de la jalousie: le résultat fut l’ouverture « La jalousie » qui devait introduire cet opéra; plus tard cependant Janâcek la sépara de l’opéra pour en faire une œuvre indépén dante. Il travailla entre 1894 et 1897 la première version de l’opéra, qui probablement resta inachevée. La seconde version, complète celle-là, remonte aux années 1897-1903: après la mort de son fils Vladimir, sa fille Olga que Janâcek adorait tomba aussi malade et après de longues souffrances, elle mourut à son tour. C’est peut-être à cause de cela que la musique de certains passages tragiques de l’œuvre (2e et 3e actes) est d’une si déchirante et persuasive expression; l’œuvre est dédiée au souvenir de sa fille Olga.

La première représentation de Jenufa fut donnée le 21 janvier 1904 à Brno où elle fut reprise un bon nombre de fois avec succès. Cependant à cette époque le Théâtre de Brno n’était qu’un théâtre de province, ce qui explique que cette œuvre n’a guère eu alors d’écho dans le pays ; la réputation d’une œuvre ne pouvait être assurée que par des représentations à Prague, au Théâtre national. Les amis du compositeur essayèrent vainement de persuader Karel Kovařovic (à ce moment Directeur de l’opéra du Théâtre national) de monter cet opéra. Soit pour des raisons personnelles ou par méfiance envers cette musique si totalement différente de la production de l’époque, Kovařovic persista dans son refus bien que le compositeur eût procédé à certains changements qui pouvaient augmenter la tension dramatique de l’œuvre. Ce n’est qu’en 1916 pendant la première guerre mondiale dans un climat d’ensemble propice à l’exécution d’une oeuvre au fond si nationale (on ne dit pas en vain que « Jenufa » est le pendant dramatique de « La Fiancée vendue » de Smetana) qu’enfin les glaces du Théâtre national se brisèrent surtout lorsque Janáček eut consenti aux retouches que voulait faire Kovařovic qui avait pris en mains le travail de mise en scène de « Jenufa », retouches qui concernaient surtout l’instrumentation. Et c’est sous cette forme enfin définitive que « Jenufa » eut sa première : le 22 mai 1916 et le succès fut si éclatant que cela fit sensation dans le monde musical. À la reprise de l’œuvre, la salle était remplie de spécialistes venus de l’Europe entière. Dès l’année suivante l’opéra fut édité par la maison d’édition autrichienne « Universal Edition » à Vienne (la traduction allemande a été faite par Max Brod) et l’opéra de Janáček commença alors sa carrière victorieuse sur les scènes d’opéras d’Europe, les créations allemandes de Vienne et de Berlin surtout furent les plus réussies. La « Jenufa » fut même montée au Metropolitan Opéra de New York.

D’un seul coup, voilà Janâcek devenu une importante personnalité de la musique à ce moment moderne et, comme nous l’avons déjà dit, il atteignit alors le sommet de sa création artistique dont ce fut le véritable épanouissement, aussi bien dans le domaine dramatique que symphonique et dans celui de la musique de chambre.

Par quoi « Jenufa » a-t-elle donc produit une si forte impression à la première et par quoi le fait-elle encore jusqu’à nos jours ?  Parce que pour Janáček il fut toujours décisif que la musique corresponde dans une complète harmonie au contenu d’idées de l’œuvre et cela existe dans « Jenufa » dans des proportions exceptionnelles. L’idée directrice de l’œuvre n’est plus la jalousie comme c’était le cas à l’origine, mais bien la pitié pour l’être humain qui souffre; même pour celui qui a péché, ce que le jugement des hommes appelle « péché » (Jenufa a un enfant illégitime ce qui fut, d’après l’opinion de l’époque dans le village, une très lourde faute) même pour un crime (Kostelnicka tue l’enfant de sa pupille pour assurer son avenir, mais cependant elle expie lourdement son crime : aussi bien en souffrances morales qu’en souffrances physiques lorsqu’elle se livre à la justice des hommes). À côté des passages tragiques et sombres, cet opéra en contient aussi, bien entendu, de lumineux et joyeux : le petit Jano est ravi que Jenufa lui ait appris à lire, les jeunes recrues avec Steva en tête sont gais à l’extrême, la musique au mariage de Jenufa et la harangue du maire etc. La musique en accord avec les opinions esthétiques de Janáček vient non seulement de l’esprit du chant populaire, mais aussi de l’âme même du langage (et même du patois des gens de Moravie), ce par quoi Janáček crée des lignes mélodiques et chantantes tout à fait surprenantes qui parviennent à caractériser de façon si expressive l’action et les personnages, qu’il n’est plus besoin de leitmotifs. Le rythme plein d’originalité, concis, la répétition des phrases, l’harmonie étonnante mais non point artificielle, la construction magistrale des scènes et de l’ensemble, la saisissante gradation du finale — tout cela assure à cette œuvre géniale une pérennité indiscutable. Partout se manifeste l’originalité de l’auteur, originalité que l’on ne peut définir par des mots et à cause de laquelle il n’eut pas d’ailleurs et ne pouvait pas avoir de successeurs dans ce sens, bien qu’il eût beaucoup d’élèves.

L’action de l’opéra « Jenufa » se déroule dans un moulin situé dans une région montagneuse. La situation familiale y est un peu compliquée : le meunier Buria est mort depuis quelques années et son fils Steva est encore très jeune et un peu léger, la grand-mère déjà fort âgée a confié le moulin à un contre-maître meunier. Steva a un demi-frère, Laça, qui se sent un peu écarté par la famille. Au moulin, l’autorité est tout entière entre les mains de la bru de la grand-mère, une femme sévère et pieuse qui fait fonction de bedeau à l’église, d’où son surnom Kostelnicka (sacristine). Au moulin vit aussi une jeune et jolie jeune fille du nom Jenufa, c’est la pupille adorée de la Kostelnicka. Les deux demi-frères Steva et Laça sont naturellement tous deux amoureux de la jeune fille, mais la petite Jenufa a donné son coeur au beau Steva, toujours avide de conquêtes féminines.

L’action dramatique est présentée par les scènes suivantes: Jenufa attend angoissée le retour de Steva, sera-t-il ou non pris au service militaire ? Elle porte en son sein un enfant de lui (ce que personne ne soupçonne, pas même sa marraine la Kostelnicka). Laça qui taille avec son couteau un fouet, se plaint à la grand-mère qu’on l’écarte de la famille. Le petit Jano raconte que grâce à Jenufa il sait déjà lire. Le contre-maître arrive et, à la grande joie de Jenufa, annonce que Steva n’a pas été enrôlé sous les drapeaux. Soudain arrive de la ville une bande de recrues avec à leur tête Steva complètement ivre — il est connu pour aimer la bouteille ! Eméché il se vante de ses succès auprès des jeunes filles. La sévère Kostelnicka fait cesser les rires joyeux. Elle dit à Steva qu’elle lui accordera la main de Jenufa s’il se montre capable de rester un an sans s’ennivrer. Steva se plaint à Jenufa de la sévérité de sa marraine et ajoute qu’il adore la jeune fille à cause de ses joues en pommes d’api. Il sort et arrive ensuite Laco qui avoue son amour à Jenufa, elle le repousse quand il essaie de l’embrasser et involontairement il la blesse avec son couteau à la joue, mais il se désole et se répent. Cette histoire met le moulin sens dessus-dessous. (1er acte.)

Dans une chambre du moulin, par le dialogue entre Kostelnicka et Jenufa nous apprenons que celle-ci vient de mettre au monde un garçon, le petit Steva, ce que tout le monde ignore au village car Kostelnicka a caché l’événement et a répandu le bruit que sa pupille était partie à Vienne depuis plusieurs semaines. La pieuse femme soigne au mieux sa pupille et lui donne une potion calmante et l’envoie dormir dans sa chambre.

Arrive Steva qui apprend avec terreur qu’il est le père du nouveau-né, il refuse absolument d’épouser Jenufa bien que la Kostelnicka le supplie à genoux. Il est déjà fiancé à Karolka, la fille du maire. Après son départ arrive Laça qui demande à Kostelnicka la main de sa pupille mais quand il apprend qu’elle a eu un enfant de Steva, il se récuse et il hésite. Au moment, la marraine de Jenufa, presque sans y réfléchir, déclare que l’enfant est mort quelques instants après sa naissance. Une fois seule, la Kostelnicka après une terrible lutte intérieure, se décide à tuer l’enfant. Pendant que la jeune mère dort, elle l’emporte et le noie dans le ruisseau en le glissant sous la glace. Quand Jenufa se réveille, elle cherche en vain son petit bébé, elle fait une très belle prière à la Vierge Marie et quand la Kostelnicka revient au moulin après avoir perpétré son crime, elle raconte à sa pupille que l’enfant est mort pendant son sommeil fiévreux. Laça à ce moment revient, il s’est décidé à épouser Jenufa. Kostelnicka les bénit, mais à ce moment précis, un vent violent se lève en gémissant et la fenêtre s’ouvre brusquement. Kostelnicka terrifiée, tombe à terre. (2e acte.)

Ensuite l’action se déroule juste avant le mariage de Jenufa avec Laça. Les paysans se rassemblent autour du moulin, le maire arrive avec sa femme (la Kostelnicka bourrelée de remords est prise de peur devant le maire), puis arrivent Steva avec sa fiancée Karolka. Des chants joyeux s’élèvent, on congratule et on bénit les fiancés. Soudain, en coulisse on entend un grand vacarme et des cris : dans le ruisseau, sous la glace, on vient de découvrir le cadavre d’un nouveau-né. Jenufa court dehors et avec horreur elle reconnaît son enfant. Les gens croient que c’est elle qui l’a assassiné et furieux, ils se jettent sur elle, Laça la défend. Ensuite c’est l’aveu : la Kostelnicka dit que c’est elle qui a commis ce crime affreux pour assurer le bonheur de sa pupille chérie! On l’emmène alors à la justice.

Laça et Jenufa se retrouvent en tête à tête: elle ne pense qu’à s’enfuir seule et à quitter le village. Mais Laça refuse alors de la quitter et une vie nouvelle les attend. (3e acte.)

Texte du livret non signé.

 


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