musicologie  vendredi 12 juin 2020.

Beethoven : La sonate à Kreutzer, par Zino Francescatti et Robert Casadesus

Beethoven, Sonate no 9 en la majeur pour violon et piano, opus 47, « Sonate à Kreutzer », Zino Fancescatti (violon), Robert Casadesus (piano), Microssillon Philips A 01.609 R, 1961 (reprise de « Columbia Masterworks » 1950).

 

Cette sonate paru sous la dédicace suivante : « Sonata per il piano-forte ed un violino obligato, scritta in un stilo molto concertante, quasi comme d'un concerto, Composta e dedicata al suo amico Kreutzer, membro del Conservatorio di Musica in Parigi, Primo violino dell Academia dette Arti e delta Camera Impériale ».

Elle fut composée entre 1802 et 1804.

L’intitulé de l’œuvre marque bien les intentions précises et particulières de Beethoven : « Style concertant » indique bien qu’il ne s’agit plus de la sonate en duo, dans l’ancien esprit de fusion, de collaboration des deux instruments, mais au contraire d’une opposition du piano et du violon.

La sonate opus 47 n’avait pas tout d’abord été écrite pour Kreutzer. Beethoven la destinait à un nommé Bridgetower, violoniste, connu sous le surnom de « Prince abyssin », d’origine à moitié hongroise et à moitié nègre, individu extrêmement douteux qui était, semble-t-il une relation de cabaret du compositeur. Mais cet artiste ayant, en déchiffrant la sonate, ajouté à celle-ci des traits de bravoure, cadences, etc., Beethoven se fâcha, et lui en retira la dédicace qu’il transféra à Kreutzer. Mais celui-ci — décidément Beethoven n’avait pas de chance avec cette œuvre déclara l’ouvrage « outrageusement inintelligible », et ne la joua jamais. La malchance devait continuer : après la première audition, l’auteur eut une des presses les plus effroyables dont un compositeur ait jamais pu se glorifier.

Évidemment, c’était une sonate qui pouvait dérouter à l’époque. Elle n’a plus rien du côté Haydn ou Mozart que conservaient encore les sonates précédentes. L’accent et le langage sont vraiment très nouveaux. Et l’on comprend assez bien cet étonnement des contemporains devant ces deux grands prestos rugueux encadrant ce vaste lied à variations qui semble sortir d’une chanson populaire.

Le mouvement initial commence par une brève introduction de 18 mesures Adagio sostenuto, qui prépare l’entrée des thèmes du premier Presto. Comme cette sonate n’est pas tant la lutte de deux thèmes que celle de deux instruments, dès le début de ce Presto voici le piano et le violon qui se saisissent d’un premier motif, de caractère rageur, qui va être échangé avec rage par les deux protagonistes, line nouvelle lutte va s’établir au sujet du second thème. Le combat s’amplifie jusqu’à épuisement dans le cours du développement. Et la réexposition revient symétrique, suivie d’une grande coda dans laquelle, aucun instrument n’ayant vaincu l’autre, une sorte de compromis va s’établir, piano et violon jouant à l’unisson ou se donnant la réplique avant la vigoureuse strette finale.

La partie centrale est un Andante con variazioni. Le thème est un grand lied dans le caractère populaire. Suivent quatre variations d’une richesse expressive et ornementale extraordinaire, et que viennent terminer une grande coda très curieuse qui commence par des vocalises à l’italienne piano d’abord, puis violon — et qui se fait ensuite dramatique, le thème initial revenant ensuite morcelé, coupé, brisé, haché.

Le Presto final avait été composé en 1802 pour une des sonates dédiées à l’Empereur Alexandre. Beethoven l’ayant trouvé en définitive étranger au caractère de celles-ci, il le conserva pour l’opus 47. Ce finale est composé en forme sonate à deux thèmes, lesquels sont d’ailleurs très parents l’un de l’autre. Ces deux motifs, à l’allure de chevauchée fantastique, une fois exposés, vont lutter au cours du développement avec la même vigueur, la même agressivité que les deux thèmes du premier mouvement, et vont prendre les figurations rythmiques les plus diverses. La réexposition aboutit à un de ces accords interrogatifs dont Beethoven a le secret, accord qui ouvre la coda terminant l’œuvre dans un incomparable senti-ment de décision et de volonté.

C’est à propos de cette étonnante danse finale qu’Alfred Cortot rappelle le mot de Bismarck sur cette page frémissante, le mot d’un homme qui s’y connaissait en fait d’orgueil et de domination. Ce mot est assez beau pour être rappelé au seuil de la sonate opus 47 : « Il faudrait l’entendre tous les jours pour accomplir de grandes choses, car à quiconque voudra façonner dès l’enfance le caractère d’un héros, voilà la berceuse qui convient ».

Claude Rostand
(1912-1970)

 


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