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Théâtre des Champs-Élysées, 8 novembre 2019 —— Frédéric Norac.

Verdi romantique : Ernani en version de concert

Daniele Rustioni. Photographie © Blandine Soulage.

Cinquième opéra de Verdi, Ernani (1844) appartient encore à ces « années de galère » où se forge le style du compositeur. À la dramaturgie un peu schématique et conventionnelle du livret de Piave dont les quatre actes condensent le drame romantique de Victor Hugo en une série de situations extrêmes mal reliées entre elles, répond une partition composite qui sacrifie souvent aux conventions de l’opéra italien des années 1840 — la fameuse « solita forma » (air tripartite hérité du mélodrame donizettien) — mais qui laisse déjà entendre les linéaments de cette riche invention musicale à laquelle des livrets plus cohérents offriront bientôt un substrat convaincant.

La tonalité héroïque et sombre, l’arrière-plan espagnol, la concurrence entre les trois personnages masculins autour d’une figure féminine sublime en font une sorte de préfiguration du Trouvère. La figure royale, rien moins que Charles Quint, qui se pose en arbitre entre les deux rivaux, est incarnée par un baryton doté de deux airs magnifiques, le ténor du rôle-titre est un aristocrate suicidaire en révolte contre le pouvoir, et la basse, un grand d’Espagne orgueilleux et vindicatif. On comprend assez bien pourquoi l’œuvre qui fut pourtant un grand succès à la création n’a pas beaucoup tenté les metteurs en scène, outre qu’il y faut un quatuor de solistes de tout premier plan capable d’assumer le mélange de belcanto hérité de la génération précédente avec les nouvelles exigences de l’écriture vocale de Verdi que son goût pour les tessitures très tendues et les écarts de registre ont souvent fait qualifier de barbare.

La rareté donnait d’autant plus de prix à cette version de concert venue de l’Opéra de Lyon d'un opéra qui, à notre connaissance, n'a jamais eu les honneurs d'une scène parisienne.

Dès l’air d’entrée d’Elvira, le merveilleux « Ernani, involami », il est évident que Carmen Giannatasio ne possède ni le grave ni le bas-médium nécessaires mais l’aigu est également durci, et la voix faute de souplesse ne peut assumer les vocalises de la cabalette qui demandent de la légèreté. À quelques moments près dans les duos, elle peine à exister dans les ensembles et le public lui fait payer cher sa contre-performance. Ses trois partenaires masculins en revanche se révèlent chacun à leur manière d’un niveau exceptionnel. Dans un rôle qui a été marqué par de grands ténors spinto comme Del Monaco, Corelli ou Domingo, Francesco Meli, sans atteindre vraiment à l’idéal, offre à Ernani une belle voix centrale de ténor lyrique, à l’aigu brillant et un rien forcé, au phrasé élégant qui, s'il souffrirait un peu plus de variété, domine bien toutes les facettes du rôle, de l'élégie à l'héroïsme. La basse chantante de Roberto Tagliavini se révèle irréprochable en termes de conduite de voix mais l’interprète manque un peu de caractère et ne réussit que partiellement à donner toute sa dimension et toute la noirceur souhaitable à son personnage de vieillard vindicatif et l’on se demande parfois si le chanteur est bien le type de voix qui convient au rôle. Le grand triomphateur de la soirée reste le baryton mongol Amartuvshin Enkhbat, à la voix d’une longueur exceptionnelle, capable des plus subtiles nuances dans le cantabile et d’une autorité sans faille, conférant à son personnage l’imposante stature requise, à défaut peut-être d’un tranchant qui ne semble pas dans sa nature.

A la tête de l'orchestre de l'Opéra de Lyon dont les vents très exposés se révèlent exceptionnels, Daniele Rustioni en chef verdien de grande classe porte avec toute l’énergie voulue une partition dont il sait exalter la puissance dramatique mais aussi les coloris spécifiques et la poésie, cette « tinta » si particulière des opéras de jeunesse du compositeur qui en fait toute l’originalité. Grâce à sa direction, l’esprit même du Romantisme règne sur cette soirée et fait oublier les quelques limites d'un plateau complété par des chœurs superlatifs et par les jeunes chanteurs de l'Opéra studio de Lyon dans les petits rôles de confidents et autres messagers nécessaires à ce théâtre épique.

Frédéric Norac
8 novembre 2019

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