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Paris, Athénée, Théâtre Louis-Jouvet, 20 décembre 2019 —— Frédéric Norac.

Opérette jazzy : Yes de Maurice Yvain, par Les Brigands

Yes, au Théâtre Louis-Jouvet. Photographie © Michel Slomka.

Créée à la veille du krach boursier de 1929, Yes, opérette en trois actes de Maurice Yvain sur un livret de Pierre Soulaine et René Pujol est un peu comme le point d’orgue des Années Folles et une sorte de portrait-charge d’une société jouisseuse et décadente. Pour mettre en scène ce vaudeville bourgeois un rien déjanté, Vladislav Galard et Bogdan Hatisi, deux nouveaux venus dans le monde de l’opérette, ont surtout misé sur la caractérisation des personnages.

Pas de décor ou presque, n’était une toile peinte au deuxième acte pour évoquer la mer et quelques affiches de l'époque de la création, mais un rythme soutenu — deux heures sans entracte — où le chant, la danse et la comédie se relaient et s’entremêlent pour raconter cette histoire d’un fils de famille noceur qui s’enfuit à Londres sur les conseils du mari de sa maîtresse, afin d'échapper au mariage arrangé par son père, Gavard le roi du Vermicelle, en épousant Totte, sa manucure. Évidemment il en tombe amoureux au grand dam de tout le monde, y compris de lui-même et après quelques contrariétés, tout cela s'arrange pour le mieux et le papa dit « Yes » à l'union ancillaire. Ajoutez à cela un valet de chambre communiste, un coiffeur narcissique qui devient vedette de music-hall et bien sûr l’arrivée de la prétendue officielle, Marquita Negri, une sorte d’Yma Sumac, totalement nymphomane que le père a lui-même entre-temps épousée.

Yes, au Théâtre Louis-Jouvet. Photographie © Michel Slomka.

Les Brigands s’en donnent évidemment à cœur joie dans le registre burlesque, à commencer par les vétérans de la compagnie, Emmanuelle Goizé, époustouflante en Marquita et Gilles Bugeaud, savoureux dans son rôle de cocu mondain et ravi. Eric Boucher campe le père despotique et grognon en pyjama satin et manteau de vison de façon désopilante, Flannan Obé une star de music-hall un peu trop ondulante pour être tout à fait « straight » et Mathieu Dubroca le valet de chambre, candidat communiste à la députation dans le 16e, dans un registre faussement sérieux. Clémentine Binder est plus convaincante en Loulou, la fille légère devenue Lady Wincheston, qu’en Clémentine, la chômeuse professionnelle, rôle créé par Arletty, où sa gouaille paraît un peu forcée. Celian d’Auvigny joue les fils de famille blasé et flegmatique surpris par l'amour avec efficacité et Clarisse Dalles, Totte la manucure, le seul personnage à échapper à la caricature, manque un peu de relief mais le compense par un joli brin de voix et un chant subtil qu'elle fait singulièrement valoir dans la chanson qui donne son titre à la pièce, « Yes ».

La partition de Maurice Yvain mêle opérette classique et influences jazz et regarde plutôt du côté de la comédie musicale à l'américaine. Elle ne porte l’action que dans les finales d’actes, savamment élaborées et traitées comme une récapitulation des airs qui sont eux-mêmes plutôt illustratifs et à la marge du mouvement dramatique. Une des grandes réussites de la mise en scène tient dans l’intégration des musiciens sur le plateau qui font mieux qu’accompagner les chanteurs mais se mêlent à l’action, assurant brillamment sur un mode improvisé les transitions entre les actes. Fidèle à la version de la création, la production a limité l’orchestration aux deux pianos d’origine auxquels viennent s’ajouter ponctuellement une batterie, une contrebasse et un vibraphone. À ce spectacle globalement très réussi, on ne fera un petit reproche, hélas trop fréquent par les temps qui courent, c’est que bien souvent les paroles des airs si piquants d’Albert Willemetz restent bien difficiles à déchiffrer, ce qui est compréhensible dans certains ensembles mais un peu moins dans des airs solistes pourtant très bien écrits. Mais ne boudons pas notre plaisir, le spectacle de fin d'année des Brigands vaut la peine de braver les encombrements et la rareté des transports. Et au besoin, vous pouvez encore y aller à pied. Oui.

Représentations jusqu'au 16 janvier.

Yes, au Théâtre Louis-Jouvet. Photographie © Michel Slomka.

Frédéric Norac
20 décembre 2019

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