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Vézelay, 24-25 août 2019 —— Frédéric Norac.

Concentré de spiritualité : le vingtième anniversaire des Rencontres musicales de Vézelay

Rencontres musicales de Vézelay, le bal des vingt ans. Photographie © D. R.

Lieu mythique et chargé d’histoire, Vézelay est un véritable concentré de spiritualité. La basilique Sainte Marie Madeleine, dans son paysage de douces collines, même masquée par les échafaudages, nous rappelle qu’avant d’être un lieu de tourisme de masse, elle fut un lieu de pèlerinage. Les festivaliers que réunissent les Rencontres musicales sont peut-être au fond les pèlerins d’aujourd’hui, attirés par cette relique de l’histoire religieuse qu’est le répertoire sacré qui vibre et résonne chaque année dans la merveilleuse acoustique de la nef romane.

Pour leur vingtième anniversaire, les rencontres offraient un programme dont la richesse n'avait d'égale que la diversité, allant du xve au xxe et même au xxie siècle, avec un concert de musique religieuse russe contemporaine par les Métaboles, complété par une journée entièrement consacrée à Bach : Bach intime, avec le luth de Thomas Dunford ; familier avec « Papa Bach », un amusant spectacle pour enfants imaginé par l'ensemble Les Artifices ; grandiose avec une exécution magistrale de la Messe en si par Vaclav Luks et le Collegium 1704. 

Russie postmoderne et mystique : « Mysterious Nativity » par les Métaboles (24 août)

Dans les pays de l’ancienne Union Soviétique (Russie, mais également Pays baltes) la musique sacrée échappant aux diktats du fameux réalisme socialiste a constitué dans les années 1980 un espace d’expérimentation bienvenu pour les compositeurs. Les œuvres d’Arvo Pärt et Alfred Schnittke, tous deux nés dans les années 1930, en sont une parfaite illustration. Leur musique prônant un retour à la tonalité et la recherche d’une simplicité, parfois jusqu’à un certain minimalisme pour le premier, marque un retour à des valeurs battues en brèche depuis plus d’un demi-siècle. Elle revendique l’héritage de la tradition vocale orthodoxe bien que certaines de leurs pièces — sur des textes latins — renvoient autant à la culture occidentale catholique.

VézelayRencontres musicales de Vézelay 2019, Les Métaboles. Photographie © D. R.

Le programme de Léo Warinski s’ouvre sur l’Hymne des Chérubins de Tchaikovsky, en guise de référence. Entièrement a cappella, il fascine par la perfection des voix et l’homogénéité de l’ensemble dans cette musique qui n’admet pas la moindre anicroche. Le résultat paraît tout de même assez monochrome sur la durée, même si quelques pièces comme l’« O salutaris hostias » de Vytautas Mislinis (né en 1954) traversé d’étranges pépiements rompent un moment avec cette atmosphère de sérénité apaisée et de piété désincarnée. Le plus jeune compositeur du programme Dimitri Tchesnokov, né en 1982, s’inscrit dans le droit fil de ses aînés, avec ses Trois chants sacrés, opus 43 (créés par l’ensemble en 2009) et dans un registre plus sophistiqué avec son Ave Verum, opus 67 pour voix de femmes. Dans cet ensemble très postmoderne, les deux pièces de Gueorgui Sviridov, compositeur né en 1915 et grande figure la scène soviétique de l’après Chostakovitch, tranchent par une inspiration nettement plus populaire et réellement traditionnelle, singulièrement dans ce Noël qui donne son titre au concert (et au disque de l’ensemble paru en 2014) et qui reste pour nous la pièce la plus « authentique » du programme. Touchante et directe avec son alléluia méditatif et cette mise en relief du mot  « Tchelovek » (être humain) dans le contexte de l’évocation du mystère de la Nativité. En bis, l’ensemble revient au répertoire « classique » avec un extrait des Vêpres de Rachmaninov et offre également la reprise de la pièce de Miskinis. La musique est affaire aussi de sensibilité et malgré la qualité incontestable des interprètes, la notre ne s'est éveillée que par intermittences.

La messe comme une passion : Messe en si par Vaclav Luks (25 août)

VézelayRencontres musicales de Vézelay 2019, Messe en si de Johann Sebastian Bach.

Les dimensions de l’ultime chef-d'œuvre de Bach, près de deux heures de musique, et sa facture quelque peu éclectique en font un pari risqué pour les interprètes. Dans une œuvre qui semble d’abord quelque peu bloquée dans son monumentalisme et des formes assez standard, surtout dans les chœurs de la première partie, avant de rejoindre à partir du Credo les hauteurs inspirées des grandes passions, il revient au chef de trouver une véritable unité. Vaclav Luks en offre une vision inspirée dans une fusion totale entre son ensemble orchestral et son chœur, offrant aux airs solistes l’écrin d’obligatos instrumentaux (hautbois, flûte, violon et cor) de très haut niveau, en contraste des séquences chorales puissamment architecturées, donnant à l'ensemble une pulsation et un élan qui emportent l’auditeur. Si tous ses chanteurs — issus du chœur — se révèlent d’un niveau remarquable, la basse Tomas Kral et le ténor Vaclav Cizek méritent une mention particulière. Il revient cependant à Alex Potter le privilège d'apporter à concert magnifique ce supplément d’âme qui en fait un moment inoubliable, avec ses deux airs et singulièrement le fameux Agnus Dei où se sont pourtant illustrés les plus grands contraltos du vingtième siècle. Avec son timbre immaculé et son expressivité prenante, le contre-ténor britannique suspend un instant l’auditeur entre ciel et terre et transforme ce concert déjà d’une extraordinaire intensité en véritable prière collective. Le triomphe final est à la hauteur du souffle quasi divin qui vient de faire vibrer la basilique.

Concerts extérieurs et à côté

En marge des grands événements de la basilique, les rencontres proposaient plusieurs concerts extérieurs. Le programme de l’Ensemble Les Surprises réunissant Lully, Bach, Philippe Hersant et Desmarets nous était connu et a déjà été recensé ici à l’occasion d’un concert au cloître des Bernardins en avril dernier.

On retrouve dans le Dies Irae de Lully et le De Profundis de Desmarets, ce geste ample, cette homogénéité dans les grands chœurs, ce raffinement dans les petits ensembles et les parties solistes qui caractérisent le travail de Louis Bestion de Camboulas. Si la cantate de Bach nous a paru moins adaptée une fois de plus au talent des interprètes, celle de Philippe Hersant continue d'affirmer l'originalité d'un compositeur au langage immédiatement accessible et communique une spiritualité sans afféterie et de bon aloi.

VézelayRencontres musicales de Vézelay 2019, Thomas Dunfort. Photographie © D. R.

En l’église Saint-Jacques-leMajeur-d'Asquins, Thomas Dunford livrait sa vision intime de Bach. Deux suites d'après les originaux pour violoncelle (BWV 1007 et 995) dont l'une arrangée par ses soins ainsi que la chaconne de la Partita pour violon, BWV 1004. Ici la sensibilité et la délicatesse de l'interprète se déploient pleinement et offrent un espace méditatif à l'auditoire conquis. Mais le plus joli moment du concert reste celui des bis où le luthiste, s'accompagnant lui-même, interprète dans un style plutôt « pop » et avec une jolie voix naturelle, le Song de Dowland Come again, sweet love» et même une chanson de sa composition qui mixe de façon curieuse le style d'accompagnement typique des Lute Songs avec une inspiration mélodique tout à fait contemporaine.

Comme il n’y a pas de festival sans fête, les événements festifs autour de la programmation principale étaient nombreux : des concerts gratuits sur la scène de la Place des rencontres, un bal à l’ancienne avec maître de ballet, animé par rien moins qu’Arnaud Mazorati et ses Lunaisiens, et un pique-nique gastronomique préparé par un grand chef local, Marc Meneau, et agrémenté par le violon d’Alice Julien-Laferrière, bref tous les ingrédients pour faire de cette édition du vingtième anniversaire une totale réussite.

vézelayRencontres musicales de Vézelay 2019, Alice Julen-Laferrière. Photographie © D. R.

 

Frédéric Norac
25 août 2019

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L’Italie baroque à la Sainte-Chapelle : Allegri, Alessandro et Domenico Scarlatti, Lotti, Storace par l’ensemble Voces Suaves —— La boîte noire d’Iphigénie : Iphigénie en Tauride de Gluck —— Un Offenbach réchauffé : Madame Favart à l'Opéra-Comique —— Une vitalité centenaire : La Vie parisienne d’Offenbach par le Théâtre du Petit Monde —— Hypotyposis : architecture en musique au xviiie siècle par l’ensemble La Française.

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Vendredi 30 Août, 2019 1:16