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Paris, Opéra-Comique, 14 décembre 2019 —— Frédéric Norac.

Comédie douce-amère : Fortunio de Messager revivifié

Opéra-Comique de Paris, Fortunio. Thomas Dear (Lieutenant de Verbois), Jean-Sébastien Bou (Clavaroche), Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), Pierre Derhet (Lieutenant d’Azincourt), Laurent Podalydès (comédien), chœur les éléments. Photographie © D. R. Stefan Brion.

Créé en 1907 à l’Opéra-Comique sous la direction du compositeur lui-même qui s’apprêtait à le quitter pour aller diriger l’Opéra de Paris, Fortunio fait partie des œuvres les plus réussies d'André Messager. Sans doute, au-delà du métier éblouissant du compositeur, brillant orchestrateur, mélodiste inspiré, faut-il y voir la patte des librettistes — les fameux Flers et Caillavet — qui ont su adapter le scénario que leur offrait Le Chandelier d’Alfred de Musset au registre du vaudeville bourgeois fin de siècle, dans ce mélange de sentimentalité, de satire et de légère grivoiserie mâtiné d’une touche de romantisme et servi par une langue élégante désormais un peu désuète mais très poétique.

On gardait de cette production de 2009 un souvenir un peu flou dont n’émergeaient que le Clavaroche de Jean-Sebastien Bou et la scénographie très réussie d’Eric Ruf. Dix ans plus tard, il est tombé un peu de neige sur les cheveux du baryton mais son Capitaine bien qu’un peu épaissi n’a pas pris une ride vocale et possède toujours cet élan du séducteur, superbe dans la scène de la chambre où il sort du placard ou plutôt du tiroir en caleçon, même si l’amertume de la trahison de Jacqueline semble marquer un peu plus le personnage à l'aube de la cinquantaine.

Opéra-Comique de Paris, Fortunio, Anne-Catherine Gillet (Jacqueline), Franck Leguérinel (Maître André), Jean-Sébastien Bou (Clavaroche), chœur les éléments. Photographie © D. R. Stefan Brion.

La mise en scène de Denis Podalydes n’a pas tellement changé, aussi juste qu’efficace et discrète, croquant personnages et situations avec finesse, humour et sensibilité, et la direction de Louis Langrée est égale à elle-même, subtile, raffinée et peut-être un peu plus fluide encore avec l’orchestre des Champs-Élysées au coloris instrumental chatoyant qu’elle ne l'était avec l’Orchestre de Paris. Pourtant, la production, dans sa nouvelle distribution, semble avoir rajeuni de dix ans.

Dans le rôle-titre, Cyrille Dubois déploie toute la séduction de son ténor lyrique léger, nuancé, musical à souhait, jouant à la perfection son rôle de jeune provincial candide et enamouré - une sorte de Werther au petit pied - et on ne lui reprochera qu’une petite tendance à l’excès dans la caractérisation qui le conduit à pousser ses moyens jusqu’aux limites et le met en danger dans les dernières scènes, notamment dans le grand duo un rien trop mélodramatique du quatrième acte. Lui répond la Jacqueline stylée au timbre immaculé d’Anne-Catherine Gillet incarnant avec sensibilité son personnage de jeune femme qui découvre soudain l’amour et la vanité du libertinage dont elle comblait sa solitude, avec une touche d’amertume et de honte. Frank Leguerinel joue les maris cocus et contents avec toute la bonhomie souriante et les qualités de fin diseur qui conviennent à une basse bouffe d’opéra-comique. Dans la galerie des nombreux petits rôles, on retiendra le Landry bon enfant de Philippe-Nicolas Martin et la Madelon au mezzo charnu d’Alienor Félix ou encore le jeune Pierre Dheret en d'Azincourt qui en quelques brèves répliques fait entendre au premier acte un bien joli timbre de ténor lyrique.

Opéra-comique de Paris, Fortunio. De gauche à droite : Franck Leguérinel (Maître André), Cyrille Dubois (Fortunio), Anne-Catherine Gillet (Jacqueline, Jean-Sébastien Bou (Clavaroche). Photographie © D. R. Stefan Brion.

Mais tous y compris le chœur Les Éléments dont les interventions sont assez réduites mériteraient une citation. Transposée à l’époque de sa création, la comédie lyrique de Messager y prend des teintes un rien crépusculaires, dues en partie au camaïeu de bruns et de gris dans lequel Christian Lacroix, à quelques touches de garance et de bleu près, a taillé ses costumes, et qui vont à merveille à son mélange d’esprit vif-argent et de mélancolie. Ainsi revivifiée, la reprise fait figure de véritable recréation.

Prochaines représentations les 16, 18, 20 et 22 décembre

 

Frédéric Norac
14 décembre 2019

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