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Claudio Monteverdi (1567-1543) : Laetania della Beata Vergine

Claudio Monteverdi, par Domenico Fetti, vers 1640.

Les litanies à la Vierge, SV 204, 1626 (réédition 1650). Quelques clés d’analyse.

Définition

Les litanies sont une prière en forme d'invocations dite ou chantée alternativement par le célébrant et les fidèles, ceux-ci répondant par des formules répétées. Propres au culte catholique romain, elles sont intégrées au rituel (Paroissien Romain no 800, p.1857-1860 ; Missel vespéral noté no 804, p. 1942, 1961-1965, 1924, 722). Celui-ci distingue celles des saints, celles de saint Joseph, celles de la Vierge, et celles du Sacré-Cœur. Ce sont celles à la Vierge qui ont été le plus fréquemment illustrées, appelées aussi « Litanies de Lorette » puisque ce lieu de pèlerinage marial semble lié à leur inspiration et à leur diffusion.

On présume que les unes comme les autres accompagnaient autrefois la marche des processions, si nombreuses en tous lieux, et celle des pèlerins, cheminant par groupes vers les tombeaux des saints ou les églises votives. Cependant, leur apparition est très tardive, certainement liée au développement du culte marial à partir du XIIIe siècle, on l’a souligné plus haut. C’est là la raison de l’absence de ces pièces des recueils neumatiques qui sont au cœur et à la source du chant grégorien.

Sources et situation dans l’œuvre de Monteverdi

Plusieurs éditions modernes mentionnent 1650 comme date (voire 1651). Édition bien évidemment posthume, Monteverdi étant disparu en 1643. Elles empruntent leur texte à l’édition de Vincenti [RISM 1650 5] : Messa a 4 voci et salmi a 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 et 8 voci, concertati, e parte da capella, et con letanie della B.V. del signor Claudio Monteverde gia maestro di Cappella della serma. Republica di Venezia… Venezia, Al Vincenti, 1650. Le recueil est dédié par l’éditeur à Odoardo Baranardi, abbé de S. Maria delle Carceri , de Padoue le 11 décembre 1649

Cette publication ne doit pas faire oublier une première édition, trente ans auparavant,  dans le recueil suivant [RISM 1620 4] que la BNF a acquis de la Bibliothèque de Madame de Chambure (Geneviève Thibault) [Rés. Vmb 62], consultable sur Gallica : Libro secondo de motetti in Iode della gloriosissima Vergine Maria nostra signora, Venezia, Alessando Vincenti, 1620.

L’édition moderne par Malipiero (vol.XVI, le dernier, p.382) date de 1942.

Le texte, son découpage, l’architecture musicale

Ce qui a été codifié comme  litanies « de Lorette » comporte un texte sensiblement plus abondant que celui retenu par Monteverdi. Le plain chant répète 49 fois la même formule mélodique. Même si nombre de musiciens ont illustré ce texte, il faut reconnaître que peu se prêtent si mal à une mise en musique : aucun élément descriptif ou narratif n’y participe, et le caractère répétitif de l’énumération (qu’on imagine conduire le croyant à une sorte d’ivresse mystique, mais fastidieuse pour qui n’adhère pas à l’exercice de dévotion) est un obstacle majeur au renouvellement du discours musical. On verra comment Monteverdi parvient néanmoins à surmonter l’obstacle pour réaliser une pièce intéressante.

La découpe du texte dicte au compositeur l’architecture de l’œuvre. On remarquera la construction symétrique, déjà : Une partie centrale, composée de 5 éléments, est encadrée par l’invocation initiale (Kyrie…, puis Pater de caelis) et par la finale (Agnus Dei, suivi des Miserere).  Deux des éléments de la partie centrale ont recours à une métrique ternaire (Virgo prudentissima… et Regina angelorum), nous y reviendrons.                                

En annexe,  le texte mis en musique, et sa traduction.

Les procédés mis en œuvre par Monteverdi :

L’effectif vocal et l’orgue

Sans entrer dans le débat relatif à l’effectif (chœur de solistes, ou soli et chœur, ou encore groupe de solistes et grand chœur), sur les 303 mesures que comportent les litanies, on compte 44 mesures de soli, 59 de duos (sans compter 22 de duos superposés), 34 de trios, 18 de quatuors (auxquelles on pourrait ajouter les 22 de duos superposés) et 95 de tutti à 6 voix. Ces  effectifs se renouvellent de façon constante, variant les timbres et les intensités.

L’examen des tessitures et des ambiti (intervalles entre la note la plus grave et la plus aiguë de chacune des parties) est instructive. Très rarement l’octave est outrepassée, ponctuellement. Les ambiti les plus larges sont sans relation aux interprètes (soli-tutti), mais au texte. Ainsi, les lignes mélodiques très conjointes des passages ternaires (Virgo, puis Regina) tiennent-elles dans une quarte ou une quinte. Les formules mélodiques de l’énumération des « Rosa(e) » n’outrepassent jamais la quinte. Donc, une économie singulière de moyens, qui met l’œuvre à la portée de chacun.

Jamais Monteverdi ne fait état de basse continue. Qui plus est, il publie un avertissement au verso de la page de titre du volume « Basso per l’Organo », où il donne quelques conseils de tenue de l’instrument. Ceci n’interdit pas pour autant d’adjoindre à l’orgue, comme de coutume, une basse de viole, un violoncelle ou un basson, et , le cas échéant, un chitarrone.

Œuvre de relative jeunesse, cette modeste pièce, ancienne, de la « prima prattica », fait donc l’impasse sur le style expressif « Le style expressif apparaît moins souvent dans les compositions strictement liturgiques sur un texte latin que dans les œuvres religieuses écrites en italien ». Bukofzer, p. 75).

Ecriture homophone et contrepoint

Si l’écriture est le plus souvent homophone, avec parfois quelques anticipations ou retards d’une ou de plusieurs parties, les imitations canoniques, les canons sont légions, dès le 2e Kyrie (2e Christe, Fili redemptoris, Mater divinae gratiae… )

La polyphonie est réservée à la partie centrale (Virgo, p.100-126, ternaire). Là encore les parties sont groupées par deux, avec l’imitation à la quinte, décalée d’une mesure.

Rythmique

Les rythmes sont binaires à deux exceptions près : Virgo (m.100-126) et la série des « Regina(e) » (m.205-240). Le symbolisme est évident. Les changements participent bien sûr à cette variété qui dissipe tout ennui.

Métrique

Les mètres — ici, la longueur des membres de phrase — sont également variés : en général de quatre mesures (la carrure), mais aussi de trois, de cinq, de six voire de sept. Si on ajoute les anacrouses (la ou les première syllabes émises avant le début d’une mesure) d’une ou de plusieurs parties, tout est mis en œuvre pour renouveler également l’intérêt. À signaler, mesure 70, le motif de huit mesures énoncé par la basse, obstinée dans ce cas, dont les quatre dernières mesures se répètent ensuite sept fois, sorte de coda,  la dernière étant son augmentation. Alors que cette basse s’élargit, les tessitures s’élèvent singulièrement pour la supplique ora pro nobis, qui conclut cette partie.

Mélodie et harmonie

Bien que proches de la modalité, les lignes mélodiques ne proviennent pas du plain-chant. Faute de connaître à quelle époque les deux formules que propose le corpus actuel y ont été intégrées, on est en droit de s’interroger sur la connaissance que pouvait en avoir Monteverdi. Cependant, le tour modal  confère aux mélodies  et au tissu harmonique (ce qu’on appellera plus tard le mineur ascendant, et le mineur descendant) une indéniable richesse. Une dernière observation : le chromatisme (dont la Renaissance avait fait son miel) n’apparaît qu’une seule fois, de la façon la plus humble, à l’ultime moment des « Miserere ». Effet proprement extraordinaire, au moment idéal, avec ce glissement ascendant (qui « trouble » l’harmonie)… est-il plus belle expression du génie ?

L’écriture est le plus souvent homophone, à base d’accords parfaits et de leurs renversements. Les seules « dissonances » sont produites par ce qu’on appellera longtemps après les « retards » ou les « anticipations », c’est-à-dire qu’une partie tient son avant-dernière note alors que les autres ont résolu l’accord, ou, au contraire, qu’une partie anticipe son chant avec une note appartenant à l’accord suivant.

Les litanies en musique

En plain-chant :

Paroissien Romain no 800, p.1857-1860 ; Missel vespéral noté no 804, du Sacré-Cœur, p.1942, de la B.V.M. p. 1961-1965 (deux tons différents), de saint Joseph, p. 1924, des Saints, p. 722.

En polyphonie :

Palestrina en écrit 6 à la Vierge (à 3, 4, 5 et 8 voix), 3 au Seigneur (à 8 voix) et 2 à l’Eucharistie (à 8 voix).

Byrd : Laetania, à 4 voix (Gi/II) et Tallis, en anglais, Litany, à 5 v (Dii).

Marc-Antoine Charpentier, Litanies de la Vierge, à 6 voix et deux dessus de violes, H 83.

Henry Du Mont, Litanies, 1657

Joseph Haydn, une bonne douzaine (7 en do, Hob. XXIIIc2, 3, 4, 16, 17, 18 et 20 ; 2 en , Hob.XXIIId6 & 7 ; 2 en fa, Hob.XXIIIf3 & 4 ; une en sol, Hob.XXIIIg2).

Mozart nous en laisse quatre, œuvres de sa jeunesse salzbourgeoise. Deux à la Vierge, K 109 & 195 ; deux autres « de venerabilis altaris sacramento », K 125 & 243.

Le lied de SchubertLitanei auf das Fest aller Seelen, D 343, est sans relation à la liturgie.

Nombre de compositeurs français de la seconde moitié du XIXe siècle, sollicités par un ecclésiastique (l’abbé Grivet) nous laissent des Litanies (Delibes, Gounod, Franck, Guilmant, Massenet, A. Thomas…). Ces œuvres, brèves, avec accompagnement d’orgue ou d’harmonium sont destinées à des chorales liturgiques. Elles ont été publiées par les Editions Symétrie.

Jehan Alain, écrit des litanies pour orgue, opus 119A, en 1939.

Henri Dutilleux intitule plusieurs passages de son quatuor Ainsi la nuit « litanies ».

Gilbert Amy donne ses Litanies pour Ronchamp,à l’occasion du 50e anniversaire de la chapelle en 2005.

Thierry Escaich, pour le millénaire de la cathédrale de Strasbourg, écrit ses Litanies pour un jubilé (2015).

Bibliographie succincte

Alessandrini (Rinaldo), Monteverdi, Actes Sud, 2015

Fabbri (Paolo), Monteverdi, Torino, Edizioni di Torino / Musica, 1985.

Le Roux (Maurice), Claudio Monteverdi, Paris, Editions du Coudrier, 1951.

Arnold (Denis), Monteverdi, London, J.M. Dent & Sons, 1990.

Bukofzer (Manfred F.), La musique baroque, Paris, J.-Cl. Lattès, 1982.

Yvan BEUVARD
25 janvier 2017

Le texte et la traduction

Kyrie, eleison. (trois fois)
Christe, audi nos (deux fois)

Pater de caelis, Deus, Miserere nobis,
Fili, Redelmptor mundi, Deus, Miserere nobis,
Spiritus Sancte, Deus, Miserere nobis,
Sancta Trinitas, unus Deus, Miserere nobis,

Sancta Maria, Ora pro nobis,
Sancta Dei genitrix, Ora pro nobis,
Sancta Virgo virginum, Ora pro nobis,
Mater Christi, Ora pro nobis,
Mater divinae gratiae, Ora pro nobis,
Mater purissima, Ora pro nobis,
Mater castissima, Ora pro nobis,
Mater inviolata, Ora pro nobis,
Mater intemerata, Ora pro nobis,
Mater amabilis, Ora pro nobis,
Mater admirabilis, Ora pro nobis,
Mater Creatoris, Ora pro nobis,
Mater Salvatoris, Ora pro nobis,

Virgo prudentissima, Ora pro nobis,
Virgo veneranda, Ora pro nobis,
Virgo praedicanda, Ora pro nobis,
Virgo potens, Ora pro nobis,
Virgo clemens, Ora pro nobis,
Virgo fideli, Ora pro nobis,

Speculum iustitiae, ora pro nobis,
Sedes sapientiae, Ora pro nobis,
Causa nostrae laetitiae, Ora pro nobis,

Vas spirituale, Ora pro nobis,
Vas honorabile, Ora pro nobis,
Vas insignae devotionis, Ora pro nobis,

Rosa mystica, Ora pro nobis,
Turris Davidica, Ora pro nobis,
Turris eburnean, Ora pro nobis,
Domus aurea, Ora pro nobis,
Foederis arca, Ora pro nobis,
Ianua caeli, Ora pro nobis,
Stella matutina, Ora pro nobis,
Salus infirmorum, Ora pro nobis,
Refugium peccatorum, Ora pro nobis,
Consolatyrix afflictorum, Ora pro nobis,
Auxilium Christianorum, Ora pro nobis,

Regina angelorum, Ora pro nobis,
Regina patriarcharum, Ora pro nobis,
Regina prophetarum, Ora pro nobis,
Regina apostolorum, Ora pro nobis,
Regina martyrum, Ora pro nobis,
Regina confessorum, Ora pro nobis,
Regina virginum, Ora pro nobis,
Regina sanctorum omnium, Ora pro nobis,

Agnus Dei, qui tollis peccata mundi,
Parce nobis Domine

Agnus Dei, qui tollis peccata mundi,
Exaudi nos, Domine,

Agnus Dei, qui tollis peccata mundi,
Miserere nobis (3 fois)

Seigneur, ayez pitié de nous.
Christ, écoutez-nous.

Père céleste, Dieu, ayez pitié de nous,
Fils, rédempteur du monde, Dieu, ayez pitié …
Esprit Saint, Dieu, ayez pitié…

Sainte Trinité, Dieu unique, ayez pitié, …etc,

Sainte Marie, priez pour nous,
Sainte mère de Dieu, …etc.
Sainte Vierge des vierges, …etc.

Mère du Christ, …etc.
Mère de la grâce divine, …etc.

Mère la plus pure, …etc.
Mère la plus chaste, …etc.
Mère inviolée…etc.
Mère sans tache…etc.
Mère aimable…etc.
Mère admirable…etc.
Mère du Créateur…etc.
Mère du Sauveur…etc.

Vierge la plus prudente…etc.
Vierge vénérable…etc.
Vierge digne de louange…etc.
Vierge puissante…etc.
Vierge clémente…etc.
Vierge fidèle…etc.

Miroir de justice…etc.
Trône de la sagesse…etc.
Cause de notre joie…etc.


Vase spirituel…etc.
Vase d’honneur…etc.
Vase insigne de la dévotion…etc.


Rose mystique…etc.
Tour de David…etc.
Tour d’ivoire…etc.
Maison d’or…etc.
Arche d’alliance…etc.
Porte du ciel…etc.
Etoile du matin…etc.
Salut des infirmes…etc.
Refuge des pêcheurs…etc.

Consolatrice des affligés…etc.

Secours des chrétiens…etc.


Reine des anges, priez pour nous,
Reine des patriarches…

Reine des prophètes…
Reine des apôtres…
Reine des martyrs…
Reine des confesseurs…
Reine des vierges…
Reine de tous les saints…


Agneau de Dieu, qui effacez les pêchés du monde, pardonnez-nous, Seigneur.
Agneau de Dieu, qui effacez les pêchés du monde, exaucez-nous, Seigneur.
Agneau de Dieu, qui effacez les pêchés du monde, ayez pitié de nous, Seigneur.

 

 

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ISSN  2269-9910

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bouquetin

Vendredi 3 Février, 2017 0:55